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21 avril 2020

L’élément perturbateur

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La question dérangeante que le rédac-chef de Kairos a eu « l’audace » de poser à la Première ministre fait décidément pas mal de vagues. Sur les réseaux sociaux et dans certains médias mainstream, on voit circuler beaucoup de commentaires, majoritairement très positifs et quelques autres avec des termes en –ismes venant de personnes probablement atteintes de… psittacisme. Heureusement, il y a des regards plus lucides, comme celui d’une jeune et brillante étudiante en journalisme venue de France et qui fait un stage chez nos collègues et néanmoins amis de POUR.press. Son analyse abordant notamment les liens parfois incestueux entre les médias et le monde politique a été publiée chez POUR et maintenant chez Kairos.

A.A.

Il a osé  ! Non, il n’a pas fait ça quand même  ? Si, il l’a fait. Mais quel culot, quelle outrecuidance, quelle désinvolture  ! Il a osé. Alexandre Penasse, rédacteur en chef du journal Kairos a osé poser une vraie question à la première ministre Sophie Wilmès lors de la conférence de presse du Conseil National de Sécurité qui tente de faire face à la crise sanitaire, ce mercredi 15 avril  : «  Quelle légitimité démocratique y a-t-il à prendre ces décisions quand la plupart des membres qui décident et qui réfléchissent font partie des multinationales et de la finance ?  ». Cette intervention a suscité un déferlement de polémiques sur les réseaux et dans les milieux de «  la gauche alternative  » où certains ont sauté sur l’occasion pour faire le procès du rédacteur en chef de Kairos, accusé partout de complotisme et de nombreux autres mots en -isme. Pourtant, ce qui s’est passé ce 15 avril est une véritable menace pour la liberté de presse  : non seulement, la première ministre a tenté d’interrompre la question du journaliste sans lui fournir de réponse satisfaisante mais, en plus, ledit journaliste a été empêché de poser une seconde question et son micro a été volontairement coupé. Alors que, pour une fois, un journaliste décide de poser une question qui demande un peu plus d’efforts que de reprendre le discours institutionnel, alors que, pour une fois, quelqu’un demande enfin qu’on rende des comptes aux citoyens belges, ce journaliste est censuré, de la manière la plus fallacieuse qui soit, puisque son micro est tout simplement coupé.

Recadrer le sujet

Face à cela, on pourrait s’attendre à un minimum de solidarité de la part des acteurs de «  la gauche plurielle  », mais en réalité, on assiste depuis plusieurs jours sur les réseaux à une véritable surenchère (déferlante) d’accusations visant le journal et son rédacteur en chef. Procès d’intention, entreprise de décrédibilisation, tribunal militant, représailles  : tout le monde semble trouver une bonne raison de participer à ces délibérations, et c’est à qui sortira le plus gros scandale sur Kairos et son rédacteur en chef. Pas question ici de se prononcer sur leur bien-fondé  : là n’est pas l’objectif de ce papier qui ne consiste en rien en une tentative d’arbitrage. Sans nier ces polémiques ou chercher à les invisibiliser, nous proposons d’aborder le sujet sous une autre perspective en sortant du débat (stérile) qui tourne autour de la personnalité et des idées du rédacteur en chef de Kairos, pour nous concentrer sur ce que cet événement vient dire de la qualité de la démocratie et des rapports entre la presse et le pouvoir politique. Dans un premier temps, nous verrons que face à la question de M. Penasse, la réaction de la première ministre témoigne d’une inexpérience notoire de la pratique démocratique, et ce, alors que la question du journaliste interrogeait justement la légitimité démocratique du gouvernement. Dans une seconde partie, nous aborderons la question de la censure médiatique, et des interactions entre les médias et le pouvoir politique.

Des travailleurs comme les autres  ?

A bien y réfléchir, Alexandre Penasse peut se réjouir d’une chose  : s’il n’a pas reçu de réponse claire à sa question, la réaction de la première ministre suffira certainement à éclairer sa lanterne. Alors que le journaliste énumère les diverses sociétés privées pour lesquels ont travaillé certains membres du gouvernement ou experts sollicités pour faire face à la crise du corona, la première ministre l’interrompt en invoquant leur droit au respect de la vie privée  : «  Si vous avez l’intention de donner les CV de l’entièreté des gens qui travaillent et qui ont le droit comme n’importe qui d’autre à un minimum de privacy, je vous encourage à terminer ». Cette phrase constitue une double atteinte à l’esprit de la démocratie et en dit long sur l’inexpérience démocratique de Sophie Wilmès. Premièrement, elle va à l’encontre du concept de transparence en l’enjoignant à ne pas divulguer des informations que les citoyens sont en droit de connaître et, deuxièmement, elle semble réfuter le principe selon lequel les membres du gouvernement doivent rendre des comptes aux citoyens. Non madame Wilmès, les politiciens ne sont pas des travailleurs «  comme les autres  », justement, ils doivent être irréprochables. En entrant au gouvernement, ils acceptent d’endosser une responsabilité vis à vis des citoyens devant lesquels ils doivent être en mesure de répondre de leurs actes, et cela n’a rien à voir avec le droit à la vie privée. Il s’agit simplement d’éviter tout conflit d’intérêt dans la prise de décision politique, surtout dans une situation de crise comme celle que nous vivons, où ces décisions impliquent la vie de milliers de personnes. Que certains politiciens qui tiennent un rôle important dans la gestion de la crise sanitaire, soient suspectés d’avoir fait carrière dans l’industrie pharmaceutique est une considération qui mérite au moins quelques explications… Non  ? Mais ce n’est pas l’avis de la cheffe de gouvernement qui semble considérer le droit à la vie privée d’une poignée de politiciens plus important que le droit à l’information de toute une population. Sophie Wilmès est un pur produit de la doctrine néo-libérale et ses propos adressés à Alexandre Penasse sont représentatifs de cette catégorie de politiciens qui sous-estiment largement la maturité démocratique des citoyens. Des hommes et des femmes politiques qui ont généralement débuté leur carrière dans le privé et chez qui le sens du privacy est souvent plus visible que celui du collectif. Nous sommes donc en droit, en tant que citoyen, et en tant que journaliste, d’interroger leur capacité à rendre la démocratie effective.

Les urnes, le refuge

Sur ce point, la première ministre n’a d’ailleurs pas manqué de se réfugier derrière la légitimité des urnes  : «  Derrière cela, la décision politique, elle est ce qu’elle est, c’est-à-dire qu’elle revient au politique. C’est le politique qui prend ces décisions, et derrière le politique ou avant le politique, il y a des élections, des votes de confiance au Parlement.  » Mais tant que, dans le discours des politiciens, la légitimité démocratique se limitera à l’élection, alors il faudra s’en méfier. Aujourd’hui, beaucoup de citoyens ne croient plus en l’élection et au système partisan. Ils demandent de vrais gages de démocratie et plus de délibération. Et qu’on arrête de croire que l’urgence de la situation sanitaire justifie la précipitation de la formation d’un gouvernement pour prendre des décisions rapidement  : le peuple est assez «  mature  » pour savoir ce qui est bon pour lui. Les citoyens ne sont pas des enfants. Cette crise sanitaire et sociale aurait très bien pu être l’occasion d’un renouvellement des outils de la démocratie vers des formes plus délibératives. Ainsi, le réflexe presque pavlovien qu’a eu la première ministre en brandissant sa légitimité électorale pour se défendre, révèle une fois de plus le manque de culture démocratique de la classe politique ainsi que le peu d’intérêt qu’elle accorde à la nécessité de repenser la démocratie.

Médias et politique  : une collusion tacite

Après avoir analysé ce que cet événement venait signifier de l’état de la démocratie et de la manière dont elle était pratiquée au sommet de l’État, concentrons-nous sur le sens qu’il prend dans le cadre des rapports entre la presse et le pouvoir. À ce sujet, cette phrase de Sophie Wilmès est plus qu’éloquente  : «  Vous venez d’introduire dans cette salle de presse la question biaisée politiquement, ce qui en général, n’est pas l’habitude des journalistes. Soit.  ». Outre le fait que cette considération soit impertinente (puisque comme nous l’avons montré dans toute la première partie de cet article, la question d’Alexandre Penasse relevait davantage d’une préoccupation d’intérêt général que d’une quelconque orientation partisane) elle révèle en creux les pratiques habituelles du pouvoir avec les journalistes qui jouent un rôle de communication politique plus qu’ils ne fournissent un réel travail journalistique. Rien d’étonnant d’ailleurs lorsqu’on voit la manière dont les journalistes sont formés dans les écoles de journalisme ou les instituts d’études politiques en France, où ils sont directement en contact avec la future classe politique du pays. Dans ces écoles, les droits d’inscription et les concours d’entrée sont tellement dissuasifs qu’ils perpétuent un entre-soi incestueux au sein de l’élite économique, qui deviendra ensuite l’élite politique, et l’élite médiatique du pays. Mais l’origine sociologique des journalistes n’explique pas tout  : il s’agit également d’une collusion tacite entre le pouvoir politique et les groupes médiatiques qui sont gérés comme des multinationales et dont les patrons vont régulièrement dîner avec l’élite politique du pays. Dans ces conditions, quelle marge de manœuvre reste-t-il aux journalistes pour s’écarter du discours institutionnel  ? Aucune. Les effets de ces accointances entre journalistes et politiciens sont l’uniformisation de l’information, le contrôle de la pensée et l’asphyxie de ce qui fait l’essence même de la démocratie  : la liberté de presse.

Un cancre parmi les bons élèves

Et il faut les voir à l’œuvre, ces journalistes premiers-de-la-classe qui ne font preuve d’aucune solidarité lors de cette conférence de presse, grisés par l’émulation et la concurrence. C’est à qui posera en premier sa question, et la meilleure question, la plus éloquente, celle qui permettra à la première ministre de se fendre d’un discours d’union nationale de circonstance : «  Est-ce que vous regrettez avec un peu de recul sur la gestion de la crise, quand vous voyez le drame qui se joue dans les maisons de repos actuellement, de ne pas avoir pris les décisions plus vite  ?  » Alors forcément, quand ce cancre d’Alexandre Penasse vient perturber le cours avec ses questions embarrassantes, les bons élèves ne vont pas risquer de se compromettre en volant à sa rescousse. D’autant plus que son journal Kairos contribue largement à dénoncer cette collusion entre les médias et le pouvoir, ce qui mérite un zéro pointé sur la copie, assorti d’une punition. Or c’est exactement de cela dont il s’agit  : Penasse a été mis au coin. Muselé, interdit de parler. Le micro a été coupé. La censure peut prendre plusieurs formes  : la corruption en est une, mais l’intimidation en fait également partie. Pourtant, à l’heure du confinement, la liberté de presse et la transparence sont plus importantes que jamais pour livrer aux citoyens confinés une information de qualité sur la manière dont la crise est gérée. Comme l’écrit l’universitaire Jean de Munck dans un récent article publié chez POUR  : «  L’épidémie en cours en fournit la preuve éclatante  : pour l’efficacité collective, la pire menace est celle du recel de l’information et de l’absence de controverses […] Il est essentiel que les informations circulent tout à fait librement pour permettre une délibération continue sur les politiques à mettre en œuvre.  » Gage d’une démocratie en bonne santé, une presse libre et pluraliste serait donc une condition nécessaire pour sortir de cette crise, ce qui semble échapper au gouvernement actuel, et nous ramène au constat d’inexpérience démocratique développé dans la première partie de cet article.

POUR une presse déconfinée  !

Suite à l’intervention de ce journaliste, les polémiques qui envahissent les réseaux de la gauche alternative ne doivent pas nous faire perdre de vue tout ce que cet événement vient dire de nos pratiques démocratiques et médiatiques. L’objectif ici n’est pas de faire passer M. Penasse pour un martyr ou un héros, mais de dénoncer le confinement (car c’est bien de cela qu’il s’agit) de la presse dans l’orbite du pouvoir politique. Comme par hasard, les médias mainstream ont relayé les accusations de complotisme et emploient les termes de «  malaise  » ou de «  question déplacée  », surfant sur la vague qui divise les acteurs de la gauche plurielle, entre les pro et les contre Alexandre Penasse. En plein confinement, cette polémique a pris rapidement le dessus au sein d’une gauche mal émancipée des logiques de pouvoir et d’ambition. Mais ces tergiversions nous font perdre de vue l’essentiel  : l’incurie du gouvernement pour le respect de la démocratie en période de crise, et le rôle des médias dans la perpétuation d’un système fallacieux qui conduit le citoyen à consentir aveuglément aux décisions politiques. Et à en subir les conséquences.

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