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6 novembre 2018

LE THÉORÈME DU CRÉPUSCULE SCOLAIRE

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Métro, boulot, dodo : on connaît tous ce refrain. La société nous l’enseigne et nous-mêmes le transmettons à nos enfants par l’agenda surchargé de nos activités quotidiennes. Mais chômage oblige, cette cinglante critique de la monotonie du travail est en train de devenir un idéal à atteindre pour les jeunes en recherche désespérée d’emploi. D’où la question : que doit-on transmettre aux générations de demain ?

La nuit, lorsqu’on lève les yeux vers le ciel, on peut voir briller les étoiles. Certaines d’entre elles forment des constellations, dont la présence dans le ciel varie selon les saisons et l’endroit où l’on se situe sur Terre. Par exemple, le Poulpe, le Scorpion et le Poisson Austral ne sont visibles que dans l’hémisphère sud. Dans l’hémisphère nord, l’hiver est l’occasion de voir la constellation d’Orion resplendir, mais celle-ci s’enfuit au regard durant les mois d’été. C’est également dans l’hémisphère nord qu’on peut voir briller la Grande Ourse et la Petite Ourse, laquelle inclut l’étoile polaire qui possède l’étrange faculté de toujours pointer la direction du Nord. Ainsi, bien avant l’invention des boussoles et autres GPS, l’étoile polaire était pour les nomades un moyen sûr de ne pas se perdre. Quant aux agriculteurs, la valse saisonnière des constellations leur servait de calendrier, notamment pour identifier l’approche des semailles au retour du printemps. Voilà pourquoi, durant des millénaires, connaître les constellations fut un savoir précieux qui se transmettait de génération en génération. Mais il ne viendrait aujourd’hui à l’idée de personne de proposer que l’école prenne en charge ce genre de formation…

Le savoir qu’on transmet de génération en génération est donc mouvant : il s’adapte en fonction des valeurs et des humeurs du temps. Par exemple, à l’époque des colonies, il semblait tout à fait normal d’enseigner aux élèves des théories racistes affirmant la suprématie de l’homme blanc et la supériorité de la civilisation occidentale. De même, dans le système d’enseignement aux Etats-Unis, la théorie de la créativité (selon laquelle le monde aurait commencé avec Adam et Eve…) est enseignée au mépris des connaissances scientifiques les plus élémentaires. C’est dire si l’enseignement n’est ni objectif, ni immuable, mais plutôt le reflet (pour le meilleur et pour le pire) des valeurs d’une société. On peut dès lors s’interroger : comment évolue l’enseignement dans notre société ?

« La curiosité sans autre souci que la connaissance, sans autre discipline que celle qu’elle s’impose à elle-même, sans considération de l’utilité qui, dans la civilisation pragmatique et pécuniaire, demeure celle de quelques-uns et non de tous, cette curiosité livrée à elle-même offre une garantie contre le despotisme de l’argent, une chance de progrès et de critique ». Thorstein Veblen, « Théo- rie de la classe de loisir », Éditions Gallimard, 1970, introduction, p.23.

LA COMPÉTITIVITÉ : UNE NORME EN EXTENSION

Depuis longtemps, l’école fonctionne sur base d’un principe élémentaire : les élèves sont cotés sur base de leurs résultats personnels. C’est selon une norme individualiste qu’ils réussissent ou échouent à leurs examens. Cela peut sembler logique ou naturel : après tout, mieux vaut qu’un médecin soit réellement compétent avant de nous soigner, ou qu’un architecte connaisse son boulot au moment de tracer sur papier les fondations d’une construction…

Mais l’on peut quand même s’interroger : un seul principe (la compétition individuelle) est-il suffisant pour aiguiller la transmission du savoir aux jeunes générations ? En démocratie, ne faut-il pas aussi apprendre aux enfants à mener des projets communs ? à travailler en équipe en se respectant les uns les autres, en valorisant les savoir-faire et particularités de chacun ? Par les temps qui courent dans nos sociétés marquées par la violence urbaine et l’indifférence des élites au sort du commun des mortels -, apprendre dès le plus jeune âge à apprécier et reconnaître les qualités d’autrui n’aurait rien d’un luxe inutile. Cela compléterait utilement le seul critère de la performance individuelle. Malheureusement, la logique coopérative n’est nullement valorisée dans le cadre scolaire, pas plus que l’empathie ou la générosité, tout simplement parce que l’éducation à la citoyenneté, à la démocratie ou au vivre ensemble n’est pas une priorité scolaire. Étonnant autant qu’étrange lorsqu’on songe que l’école est LE lieu de transmission des savoirs, c’est-à-dire l’endroit où notre société enseigne aux plus jeunes ce qu’il est bon de connaître pour pouvoir grandir et s’épanouir…

Le tableau est même plus noir qu’il n’y paraît : non seulement la logique de compétition individuelle l’emporte dans l’évaluation des élèves, mais l’évaluation des performances gagne également du terrain dans la logique de promotion des enseignants et chercheurs universitaires…Certes, de tous temps, divers diplômes et examens ont été nécessaires pour obtenir un poste d’enseignant à l’université : durant tout leur doctorat, les aspirants à une chaire universitaire doivent faire bonne figure en jouant les petites mains lorsque nécessaire (par exemple pour relire des centaines de copies d’examen). Par contre, quel que soit le thème de leur recherche ou leur façon de l’aborder, jusqu’ici les candidats à un doctorat universitaire pouvaient facilement trouver un mentor pour les soutenir, tant était grande la diversité des opinions et méthodologies régnant au sein des universités. De même, les professeurs titulaires jouissaient d’une grande liberté dans leurs travaux de recherche, car un florilège de réseaux et de revues étaient prêts à accueillir et diffuser leurs réflexions variées… Mais cette logique de la diversité s’étiole suite à la mise en place, graduelle, de procédures uniformisées d’évaluation des performances des universités et de leurs enseignants.

« Tant que l’individu ne possède pas une conscience claire du caractère rituel du système par lequel il fut initié aux forces qui modèlent son univers, il est incapable de briser l’enchantement et de définir un nouveau “cosmos”. Tant que nous ne prendrons pas conscience du rite par lequel l’école forme l’homme condamné à la consommation du progrès, il nous sera impossible de briser le cercle magique et de faire apparaître une économie nouvelle ». Ivan Illich, ibid., p.271.

Un classement mondial des universités existe de nos jours. Il permet aux dirigeants de ces institutions de connaître leur valeur sur le marché mondial de l’enseignement. De même, les chercheurs universitaires sont soumis progressivement à de nouvelles normes d’évaluation. Des experts, extérieurs à l’université, viennent jauger leurs compétences à l’aune de critères préétablis. Il peut s’agir du nombre de publications réalisées, mais aussi et surtout des revues dans lesquelles ces publications ont été effectuées. Là encore, une sorte de classement mondial distingue la qualité des revues (et par ricochet le degré de compétence attribué aux chercheurs publiés) sur base d’une grille d’évaluation uniformisée. Il en découle une logique biaisée : tous les chercheurs académiques désireux de briller lorgnent vers un même objectif, à savoir être publié le plus souvent possible dans le gratin des revues mondiales jugées les plus prestigieuses. Mais qui juge de ce prestige ? Et à l’aune de quels critères ? Voilà deux questions fondamentales qui échappent totalement à ceux-là même qu’on évalue…

Sachant que l’évaluation des chercheurs a des conséquences sur leur carrière (notamment par les budgets qui leur sont alloués, ou non, pour engager de jeunes doctorants), il en découle une évidence : la recherche universitaire n’est plus libre d’explorer de multiples directions, mais s’oriente massivement sur d’étroits sentiers balisés par les critères uniformes d’évaluation des performances. Ce qui mène à un affaiblissement de la diversité des savoirs, et porte un rude coup à la marque de fabrique des universités (leur indépendance d’esprit) au profit d’une logique visant à répondre prioritairement aux critères de compétence.

LE MONDE MARCHAND À L’ASSAUT DE L’ENSEIGNEMENT

L’évaluation des performances n’est pas sans histoire : c’est une pratique de contrôle hiérarchique, issue tout droit du monde des entreprises. Elle permet de mettre les travailleurs en concurrence avec leurs collègues, mais également avec leurs propres prestations, notamment lorsque leurs outils de travail incluent des technologies informatiques capables d’évaluer précisément leur rendement individuel au fil du temps. C’est notamment le cas chez Amazon, l’entreprise de livraison en ligne qui peut surveiller seconde par seconde la productivité de ses travailleurs, ainsi qu’en témoigne le journaliste Jean-Baptiste Malet qui narre dans son livre (En Amazonie) les conséquences psychologiques de tels mécanismes de contrôle social.

Le transfert de ces techniques de contrôle managériale vers la sphère de l’enseignement n’est pas l’effet du hasard : elle reflète l’évolution d’une société où les entreprises (et particulièrement les grandes entreprises) occupent une place de plus en plus centrale. Qu’il s’agisse de lutter contre le chômage ou d’obtenir les mille et un objets qui peuplent notre quotidien, c’est sur les entreprises que nous comptons invariablement. Pourtant, celles-ci ne travaillent pas du tout dans l’intérêt général, elles poursuivent des fins qui leur sont propres et sur lesquelles nous n’avons aucune maîtrise directe.

Pour les plus avides d’entre elles, la rentabilité à tous crins et la maximisation des bénéfices sont l’alpha et l’oméga de leurs plans stratégiques, et qu’importe le prix à faire payer aux autres pour y parvenir : allègement de la masse salariale via des licenciements massifs, sous-traitance et contrats précaires, surcharges de travail, pratiques d’ingénierie fiscale pour éluder l’impôt, lobbying et chantage à la délocalisation pour imposer au monde politique un affaiblissement constant des lois démocratiques régulant l’activité des entreprises… De telles stratégies dominent aujourd’hui holdings marchands et empires industriels où la logique financière a pris le pas sur tout le reste. Il en découle une situation alarmante pour de nombreux travailleurs (licenciés ou soumis à des cadences de travail infernales), mais également catastrophique pour les finances publiques. Côté pile, celles-ci doivent faire face à des recettes qui déclinent suite aux moindres contributions des entreprises les plus fortunées – lesquelles délocalisent leurs activités ou s’arrangent pour réduire le montant de leurs impôts à des sommes symboliques. Côté face, les pouvoirs publics doivent prendre en charge les travailleurs licenciés suite aux politiques managériales de maximisation des profits. Bref, tandis que les recettes publiques diminuent, les dépenses augmentent. Du coup, il ne faut pas être Shakespeare pour écrire la suite de l’intrigue : appelés à des mesures drastiques d’économie, les pouvoirs publics doivent réduire la voilure des services publics. Parmi lesquels figure l’enseignement…

LE CRÉPUSCULE SCOLAIRE

Certes l’enseignement ne peut pas, purement et simplement, disparaître. On peut, jusqu’à un certain point, en diminuer la qualité en surchargeant les classes d’élèves qu’on confie aux soins de professeurs débordés. Une dégringolade dans la qualité de l’enseignement qu’on a connue, en Belgique francophone, au nom de la réduction forcenée de la dette publique. Un sacrifice de l’enseignement qui n’a servi à rien, car l’endettement public a repris de plus belle suite au sauvetage des banques par les finances publiques. Dans la foulée, le gouvernement belge vient d’adopter un Traité européen imposant aux pouvoirs publics (communaux, régionaux, nationaux) une vague d’austérité perpétuelle. Les pouvoirs publics se ligotant eux-mêmes les mains avec des règles d’austérité aberrantes, la seule issue pour financer les services publics consiste à se tourner vers ceux qui ont beaucoup d’argent : les très grandes entreprises.

De fait, les partenariats public-privé se généralisent, et un nombre croissant de projets d’enseignement se font désormais en concertation avec des entreprises privées. Par exemple, en Wallonie, le Plan Marshall (censé enrayer le déclin industriel) mise beaucoup sur les synergies entre les centres de recherche et les entreprises, afin de créer des savoirs et des nouvelles technologies susceptibles de connaître des débouchés commerciaux. De même, nombreuses sont les universités et écoles supérieures à financer leurs laboratoires de recherche grâce à des partenariats financiers avec le monde marchand. à un niveau plus élémentaire (comme l’école primaire ou secondaire), c’est l’inclusion des nouvelles technologies dans les pratiques scolaires qui offre une voie d’entrée, royale, aux multinationales dans le monde scolaire(1). L’apprentissage en ligne (via Internet) et les technologies interactives sont à la mode, et la tentation est aujourd’hui grande de remplacer le cartable par un ordinateur portable, et le vieux tableau noir par un écran tactile dernier cri. Quel progrès, nous dit-on, pour égayer davantage les méthodes d’apprentissage scolaire et rendre le goût de l’école aux enfants.

« L’idée de scolarité dissimule un programme par lequel il s’agit d’initier le citoyen au mythe de l’efficacité bienveillante des bureaucraties éclairées par le savoir scientifique. Et, partout, l’élève en vient à croire qu’une production accrue est seule capable de conduire à une vie meilleure. Ainsi s’installe l’habitude de la consommation des biens et des services qui va à l’encontre de l’expression individuelle, qui aliène, qui conduit à reconnaître les classements et les hiérarchies imposés par les institutions. Et les enseignants essaieraient-ils de s’y opposer que, dans le cadre de l’école, ils ne pourraient rien contre cette volonté secrète, quelle que soit l’idéologie dominante ». Ivan Illich, « Une société sans école », Oeuvres complètes, vol.1, p.299.

Mais rien n’est gratuit : d’une manière ou d’une autre, ces technologies se paient. Au-delà des problèmes de coût financier pour les familles (tout le monde n’a pas l’argent pour acheter un ordinateur portable à son enfant) et des terribles impacts environnementaux dont personne ne dit mot, l’un des effets les plus pervers consiste à introduire les logiques et objectifs du monde financier dans les critères fondamentaux de l’enseignement.

L’économie de la connaissance est sans doute la formule qui traduit au plus juste l’ajustement des programmes scolaires aux besoins des entreprises. L’idée est la suivante : l’enseignement doit viser prioritairement l’acquisition de compétences utiles sur le « marché du travail ». Un marché du travail où la concurrence est grande, où la flexibilité va croissante : contrats précaires, travail à temps partiel, course perpétuelle à la performance, besoin d’en faire toujours plus pour conserver son poste ou toucher des primes compensant un mauvais salaire… Dans cet univers impitoyable, être performant ne suffit plus : il faut aussi être souple, malléable, flexible et capable de rebondir pour s’adapter en permanence aux besoins mouvants des entreprises. Du berceau à la tombe, nous sommes censés bondir d’un travail à une formation, d’une formation à un travail, dans une sorte de mouvement perpétuel visant à acquérir toutes sortes de compétences susceptibles d’améliorer notre Curriculum Vitae. Tel est le projet d’économie de la connaissance promu par l’Europe, et qui jouit d’un formidable soutien des Etats-membres à travers les politiques d’activation des chômeurs, placés dans l’obligation de suivre mille et une formations sous peine de se voir couper les moyens de (sur)vivre.

Pour peu que les tendances esquissées ici se poursuivent ou pire : s’intensifient l’école risque un jour de se réduire à une forme d’antichambre du travail en entreprise. Formés à la performance dès le plus jeune âge, les enfants devenus adultes apprendront à devenir flexibles, enchaînant contrats précaires et formations de remise à niveau, dans une société hiérarchique sacrifiant sans remords les gens incapables de s’adapter quotidiennement aux compétences qu’on exige d’eux. Cette vérité s’appliquera à toutes les strates de la société (des professeurs d’université aux gens en difficulté scolaire), réduisant à peau de chagrin les personnes susceptibles de poser les questions essentielles : qui édicte les normes de compétences exigées de tous ? Au nom de quel projet de société ? Doit-on se réjouir de trouver un travail quel qu’il soit (bien ou mal payé, précaire ou gratifiant, utile ou non à la société) ? Est-ce là la priorité du système scolaire, l’essentiel du savoir à transmettre aux jeunes générations ?

Répondre par l’affirmative, c’est accepter un monde de gravitation marchande où les étoiles les plus brillantes ne sont plus dans les cieux, mais derrière les vitrines des magasins. Y brillent des milliers d’objets, formant en nous des constellations de désirs variés : avoir une belle voiture, posséder une tablette dernier cri, changer sa garderobe, faire le plein de DVD…Pourtant, derrière ces constellations de désirs, une sorte d’étoile polaire nous réunit tous : si nous aimons posséder, c’est parce que nous rêvons de partager. Une page Facebook, une série télévisée, une belle voiture, une maison confortable, tout cela n’a de sens que parce qu’on rêve de le partager avec des gens qu’on aime et qu’on voudrait voir heureux. Mais qu’est-ce que le bonheur ? Est-il un bien extensible ou un péril menacé ? Est-il soluble dans une société de gravitation marchande, réduisant une grande partie des siens à n’être que de la piétaille bon marché dans les tranchées de la compétition salariale ? Tel est le Théorème du crépuscule scolaire sur lequel nous vous proposons de méditer à présent…à toutes fins utiles, il vous sera loisible de nourrir votre imagination en regardant luire les étoiles à la nuit tombée, songeant à tous ces savoirs anciens qu’on a perdus de vue…

Bruno Poncelet

Formateur au CEPAG
(Centre d’Education Populaire André Genot).

  1. Voir « TIC(E) : le passage en force », Kairos, avril 2012

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