chronique/
17 février 2016

LE PARTAGE D’OUTILS

S'IL N'EST À PERSONNE C'EST QU'IL EST À TOUT LE MONDE ( OU COMMENT SE RENCONTRER ET LUTTER CONTRE L'OBSOLESCENCE )

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Bricoler et créer du tissu social à Bruxelles tout en apportant des réponses économiques et écologiques aux problèmes de l’obsolescence programmée(1), c’est ce que se propose de faire Tournevie, un service de prêt d’outils sans but lucratif situé au MicroMarché(2), en plein coeur de Bruxelles. Interview d’Olivier Beys, membre fondateur. 

Kairos : Pourriez-vous m’expliquer le concept de Tournevie ? Comment cela fonctionne ? 

Olivier Beys : C’est très simple, Tournevie est un service d’emprunt d’outils qui fonctionne comme une bibliothèque. Pour une cotisation de seulement 20 euros par an les membres peuvent emprunter n’importe quels outils pour une durée d’une semaine avec la possibilité de prolonger l’emprunt de une à deux semaines. Le but étant de donner l’accès au matériel sans passer par la possession, et ce pour des raisons écologiques, mais aussi économiques et sociales ; sociales car Tournevie se veut d’être plus qu’un service en étant aussi un lieu de rencontres et d’échanges. 

D’où vous est venue cette idée ? 

Aux États-Unis et au Canada, ce concept existe depuis quelques années déjà, avec une soixantaine de services de prêt d’outils répartis en Amérique du Nord. A un moment donné, j’avais un peu de temps devant moi, pas de job, et je cherchais un projet concret et local à mettre sur pieds, travaillant d’habitude plutôt dans l’abstrait. Je cherchais aussi à initier quelque chose de facile à mettre en place, bien que je ne m’y connaissais pas du tout en outils mais j’ai pu m’entourer des bonnes personnes disposant des connaissances requises. Thomas (NDLR l’expert en outils de l’équipe) pensait depuis déjà deux ans à monter un projet similaire, mais cela n’avait pas abouti faute de volontaires prêts à s’investir. 

J’ai entendu dire qu’il y avait une autre bibliothèque à outils à Courtrai. Avez-vous eu des contacts au préalable ? 

Oui, je me suis rendu à Courtrai l’année passée pour m’inspirer de leur méthode de fonctionnement. Nous sommes toujours en contact depuis car nous avons pour projet de créer un logiciel open source pour faciliter ce genre d’initiatives. Il faudra évidemment l’adapter en fonction du contexte mais cela permettra d’avoir une base solide sur laquelle s’appuyer. 

Pour en revenir à Tournevie, pouvez-vous m’expliquer le fonctionnement de la plateforme internet(3)  ? 

Nous encourageons les utilisateurs à s’inscrire sur notre site de gestion des outils pour les réserver avant de venir les récupérer lors de nos permanences. N’étant actuellement ouverts que les lundis de 19 à 21h, cela nous évite d’être débordés avec l’encodage, car il nous faut également vérifier l’état de rentrée et de sortie des outils. C’est aussi le meilleur moyen de s’assurer qu’ils seront disponibles à la période souhaitée. 

Comment avez-vous financé tout ce matériel, avez-vous obtenu des partenariats ? Et que couvrent exactement les cotisations des membres ? 

Notre modèle mise sur les cotisations et quelques autres petits revenus supplémentaires doivent nous rendre autonomes par rapport au loyer, l’entretien et l’assurance des outils. Mais pour des nouveaux achats, nous comptons sur des fonds et diverses subventions, par exemple de la Région bruxelloise. 

Et il y a eu également un growfunding(4) qui a permis de rassembler un certain capital ? 

Oui, en fait pour ce genre d’initiatives je pense que c’est capital. Car c’est non seulement un moyen de communication, une façon de dire aux gens « coucou on est là ». On avait récolté 8 440 euros, ce qui nous a permis d’acheter une première partie du stock et d’êtres autonomes. Car le problème avec les fonds c’est qu’il y a des délais d’attente, des contraintes, comme pour le type d’utilisation qui peut être fait ou non avec l’aide. Par là même, on prouve grâce au growfunding qu’on a les moyens de rassembler l’argent nous-mêmes et que nous ne sommes pas dépendants d’eux. Dans l’avenir nous serons peut-être amenés à refaire une campagne de crowdfunding pour une raison très précise, par exemple l’acquisition d’outils particulièrement coûteux mais fort demandés par les membres. 

On a l’impression que les fonds sont très faciles à obtenir actuellement, que les pouvoirs publics sont réceptifs à ce type d’initiative mais notre idée à la base n’était pas d’être dépendants de ce type d’aides. Nous avions juste peur de ne pas avoir assez d’argent pour monter un inventaire solide. J’avais donc postulé pour toute une série de fonds. Et tout d’un coup « claquement de doigts », on reçoit beaucoup d’argent, argent qui servira aussi à maintenir les frais d’adhésion à très bas prix : l’accès aux outils doit rester dérisoire, 20 euros d’adhésion ne représente pas un obstacle pour la plupart des gens, nous voulons que cela ne change pas. 

Il y a une volonté de lutter contre le gaspillage et l’obsolescence programmée en favorisant des outils de qualité entièrement réparables, est-ce que vous achetez des outils essentiellement neufs ou avez-vous des partenariats pour récupérer des outils qui ont déjà eu une vie antérieure ? 

Je ne connais pas exactement les proportions, mais je pense que c’est moitié-moitié. On préfère acheter des outils de seconde main parce que Thomas peut les réparer et que cela fait partie de notre philosophie, mais parfois c’est impossible. D’un autre côté, on a ce que l’on pourrait qualifier de « partenariats » avec des fournisseurs de quelques marques qui nous font des réductions. Pour le moment, nous sommes trop modestes pour espérer pouvoir mettre la pression sur les fabricants et c’est une utopie de croire que nous y arriverons, mais nous espérons qu’avec la multiplication de ce genre d’initiatives et avec la vague de fond qui grandit chaque jour, les fabricants se rendront compte qu’il faut passer à des designs plus modulaires et à une standardisation des pièces.

Combien de membres se sont inscrits depuis le lancement qui s’est déroulé en septembre ? 

Débuté le 21 septembre, on est maintenant à 205 membres, ah non, 206 avec la dernière adhésion du jour. On a fait le calcul pour estimer la valeur totale du matériel prêté à ce jour, on arrive à 36 000 euros d’outils empruntés depuis le début. C’est plutôt encourageant, non ? 

En quatre mois, oui, c’est vraiment impressionnant ! On avait évoqué la volonté de Tournevie d’être plus qu’un service de prêts mais aussi un lieu de rencontres et d’échanges. Avez-vous déjà des idées concrètes, des worshops ou autres ? 

Je vois en ce moment deux pistes. La première, et la plus simple, c’est d’organiser des ateliers pour les membres comme les non-membres pour y enseigner les rudiments de l’utilisation des outils les plus courants. C’est un des buts de Tournevie : l’émancipation des utilisateurs, nous voulons insuffler aux personnes cet esprit de faire les choses par ellesmêmes, avec ce sentiment d’accomplissement qui s’en dégage. On peut par exemple envisager d’apprendre les bases concernant l’électricité, les outils qu’on utilise et comment ils fonctionnent. Je m’inspire là d’un événement, « Brico Ladies », qui a eu lieu à Schaerbeek, à la maison de la femme. L’idée était d’enseigner à des femmes d’origine maghrébine, souvent peu initiées à ce genre d’exercices, les rudiments du bricolage afin de justement leur donner plus de confiance en elles et plus d’indépendance. 

La seconde idée serait d’organiser des team-buildings pour des entreprises, plutôt que de faire des accro-branches ou autres activités un peu clichées. Thomas a par exemple un concept de créer un objet ensemble en une journée. Tout d’abord en apprenant le maniement des outils et ensuite en découvrant d’autres manières de travailler ensemble. De plus, pour de nombreuses personnes venant d’entreprises, le travail manuel n’est pas forcément un atout, c’est ainsi qu’on les sort aussi de leur zone de confort. 

Et par la même occasion rompre avec les structures hiérarchiques propres aux entreprises ? 

C’est dans l’esprit, oui. C’est aussi valable pour des écoles, on a eu des retours de quelques professeurs intéressés par le concept, pour construire avec les enfants des maisons destinées aux oiseaux par exemple. On imaginerait demander une petite contrepartie financière, non pas dans une optique commerciale, mais pour assurer une certaine autonomie et permettre d’élargir notre fonctionnement sans dépendre de fonds extérieurs. 

L’idée semble prometteuse ! Vous l’évoquiez tout à l’heure mais est-ce que vous imaginez d’autres secteurs propices à ce type de services ? 

Il existe déjà des bibliothèques de semences paysannes. Cela peut également s’appliquer aux robots ménagers, gaufriers, mixeurs, … En fait, cela peut être valable pour tout ce que l’on possède alors qu’on ne l’utilise que quelques fois l’an. Mais dans notre optique les outils resteront notre seul créneau. 

Je suppose qu’il y a une volonté de conserver une échelle humaine sans chercher à s’étendre à tous les domaines. 

C’est bien cela. Dans l’utopie que j’imagine pour Bruxelles, c’est qu’il y ait des lieux similaires dispersés partout dans la ville, car pour ceux qui habitent loin, je peux comprendre que se rendre dans le centre prend du temps. Je pense que s’il y a des liens avec des lieux d’économie circulaire et d’alimentation, il peut y avoir de bonnes synergies. Ce n’est pas par hasard que nous sommes ici à côté du Micromarché, nous sentons que c’est un endroit ouvert et propice à ce genre d’initiatives, mais cela doit s’étendre partout dans la ville et pas seulement dans des quartiers dits branchés. 

Y a-t-il un message que vous désireriez faire passer aux lecteurs ? 

Oui, Tournevie est toujours en recherche de bénévoles pour porter le projet. Nous recherchons plusieurs profils. En premier, des volontaires pour nous aider à tenir nos permanences, actuellement tous les lundis (avec la volonté d’ouvrir bientôt également les vendredis). Les personnes désireuses de tenir des ateliers pour transmettre leur savoir sont également les bienvenues. Enfin, nous cherchons également – ce qui est un peu plus particulier et plus dur à trouver je pense – des gens prêts à s’investir un peu plus, sorte de « community manager », qui ferait des liens entre notre projet et d’autres ; des personnes qui verraient des opportunités à saisir auprès d’ASBL, d’entreprises, de la ville ou peu importe, pour créer des synergies. 

Propos recueillis par Texas Vandervliet 

  1. L’obsolescence programmée désigne toute perte de qualité d’un objet, qu’elle soit symbolique (comme avec la nécessité créée du renouvellement induit par la mode), programmée lors de la fabrication de l’objet (comme ces puces qui, après un certain nombre d’utilisations de l’appareil le rendent inutilisable), ou encore par l’utilisation et la complexification qui rendent la réparation artisanale impossible (vis qui ne correspondent à aucun outil commercialisé, système informatisé codé, etc.).
  2. Plateforme créative pour des projets socioéconomiques, culturels et artistiques.
  3. https://tournevie-bxl.myturn.com/library/inventory/browse?lang=fr
  4. https://www.growfunding.be/ Site de financement participatif pour des initiatives bruxelloises.

Emmanuel Espinasse
Illustrateur

Emmanuel Espinasse
Illustrateur

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