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19 octobre 2018

L’alliance entre agroécologie et droit à l’alimentation

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Une alternative à l’approche classique de type “révolution verte” se prépare aujourd’hui dans les facultés d’agronomie et dans les pratiques des agriculteurs. L’agroécologie, née du croisement des sciences agronomiques et de l’écologie, est à la base d’un ensemble de techniques de production agricole qui visent à une utilisation plus efficiente des ressources, de manière à mieux intégrer l’agriculture à ses écosystèmes et à réduire l’empreinte écologique de la production agricole(1). Elle consiste pour le paysan à chercher à imiter la nature dans son champ. Elle mise sur les complémentarités entre différentes plantes et différents animaux. Elle reconnaît la complexité inhérente aux systèmes naturels. Elle récompense l’intelligence et l’inventivité, là où l’agriculture industrielle prétend décomposer la nature en ses éléments et simplifier, quitte à la rendre monotone, la tâche de l’agriculteur. L’agroécologie conçoit l’agriculture non pas comme un processus qui transforme des intrants (engrais et pesticides) en productions agricoles, mais plutôt comme un cycle, où le déchet qui est produit sert d’intrant, où les animaux et les légumineuses servent à fertiliser les sols, et où même les mauvaises herbes remplissent des fonctions utiles.

Et surtout, l’agroécologie est une manière de répondre aux défis de ce siècle. Rappelons quelques faits. L’agriculture est responsable de 33 % des émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine, dont près de la moitié 14 %résulte de pratiques agricoles non durables, et notamment du recours à des engrais de synthèse, source de protoxyde d’azote, un des gaz à effet de serre les plus puissants. En soixante ans, l’efficacité énergétique de l’agriculture industrielle a été divisée par vingt : selon le département de l’agriculture des Etats-Unis, il fallait en 1940 une calorie d’énergie fossile pour produire 2,3 calories alimentaires, il fallait en 2000 10 calories d’énergie fossile pour produire une calorie de nourriture. L’agriculture pétrolière d’aujourd’hui détruit ainsi rapidement les écosystèmes dont elle dépend, et elle a développé une assuétude à des énergies condamnées à se raréfier, et dont les prix seront à l’avenir à la fois plus volatils et plus élevés.

Par contraste, l’agroécologie est une source de résilience, aussi bien à l’échelle d’une région ou d’un pays qu’à l’échelle du ménage individuel. L’Afrique, où l’on tente aujourd’hui de relancer une nouvelle ‘Révolution verte’, importe 90 % de ses engrais chimiques, et une plus forte proportion encore des minéraux destinés à fertiliser les sols : c’est une base fragile sur laquelle bâtir une prétendue sécurité alimentaire. Comme les pays, les paysans qui dépendent d’intrants coûteux pour leur production ne sont pas à l’abri des chocs économiques qui peuvent résulter de brutales hausses de prix. A l’inverse, lorsque les biopesticides ou les engrais organiques sont produits localement – comme à travers le compost ou le fumier, ou par l’utilisation de plantes qui peuvent capter l’azote et fertiliser les sols – le coût de la production chute, et les revenus nets augmentent de manière parfois spectaculaire.

Alors, comment expliquer que l’agroécologie ne soit pas plus largement diffusée ? Comment comprendre qu’elle ne figure pas en tête des programmes agricoles des pays qui, aujourd’hui, tentent de relancer leur agriculture ? Plusieurs motifs expliquent sans doute la lenteur des gouvernements à en faire un axe prioritaire de leur action. Certains blocages mentaux, sans doute : la conviction, fortement ancrée dans une certaine conception de ce que représente la ‘modernisation’ agricole, que le progrès passe nécessairement par plus d’intrants, et par l’irrigation et la mécanisation poussées, sur le modèle de la Révolution verte des années 1960. La résistance aussi de certains milieux, ceux des producteurs d’intrants notamment, qui verraient dans le déploiement à grande échelle des pratiques agroécologiques un marché prometteur s’étioler. Enfin, certaines pratiques agroécologiques sont intensives en main-d’œuvre : elles sont plus aisées à pratiquer sur de plus petites parcelles, où le travailleur agricole est lié à la terre, sur laquelle il investit pour le long terme. L’agroécologie s’oppose ainsi à l’idée que le progrès signifie nécessairement l’augmentation de la productivité de la main d’œuvre, c’est-à-dire produire plus avec moins de travail et plus de capital. Comment ne pas voir cependant que nous avons besoin aujourd’hui, d’urgence, de développer l’emploi rural, et de miser sur une meilleure productivité non pas des hommes et des femmes, mais surtout des ressources naturelles qui s’épuisent rapidement ?

Mais il y a autre chose encore. Intensive en main d’œuvre, l’agroécologie l’est aussi en connaissances : elle suppose des transferts de savoirs, elle repose sur les échanges entre paysans, elle les érige en experts – au lieu que la bonne pratique vienne des laboratoires, elle a sa source dans ces lieux d’expérimentation que sont les champs que l’on cultive. En cela, l’agroécologie est source d’émancipation pour les paysans : de receveurs de conseils, elle les érige en co-acteurs, et elle équilibre les rapports entre les détenteurs du savoir et ses utilisateurs – et les paysans se trouvent des deux côtés à la fois. Dans les pays où l’exclusion des paysans de la décision politique a constitué, pendant des années, une des causes majeures du sous-investissement dans l’agriculture et, plus encore, de choix dans les politiques agricoles qui ont sacrifié aussi bien l’équité sociale que la durabilité environnementale, l’agroécologie a donc des effets subversifs puissants.

Olivier De Schutter
Rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation

  1. Pour une discussion des liens entre pratiques agroécologiques et droit à l’alimentation, voy. mon rapport à la seizième session du Conseil des Droits de l’Homme, en mars 2011 (“Agroécologie et droit à l’alimentation”, Rapport présenté à la 16ème session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU [A/HRC/16/49]).
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