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18 juin 2016

LA VRAIE INFORMATION ?

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ous avons reçu une lettre manuscrite datant du 10 mai 2016, suite à l’article/ dossier sur l’industrie médiatique belge (Kairos de février-mars 2016). Nous la reproduisons ci-dessous, avec notre réponse. 

« Bonjour, 

Ayant lu votre article “L’industrie médiatique belge”, je me pose quelques questions. Après avoir compris que les médias minimisent l’importance des grèves et autres révoltes de ce type et qu’ils cherchent à nous maintenir dans l’ignorance, je me demande : comment puis-je avoir accès aux véritables informations ? Par exemple, La Libre montre De Wever à longueur de temps et, selon eux, la destruction de la Belgique, sera pour bientôt. Mais qu’en est-il au final, si ce qu’on nous dit est faux ? Le peuple, les politiques et autres le désirent-ils réellement ? Autre exemple : La police belge semble totalement inutile d’après les médias (évidemment, ils ne parlent pas des sous-effectifs, du manque du matériel…). Cela sert-il juste à trouver un coupable du non-empêchement des attentats ou est-ce cela la réalité ? 

En conclusion, j’aimerais avoir des réponses aux questions posées. Je pense également qu’il serait important de rétablir la vérité sur certains éléments. 

Merci de l’attention accordée à cette lettre.

Toizan(1)  » 

Chère Madame, 

Merci de ce partage. 

Je ne pense pas, même si c’est parfois ce qu’on laisse entendre dans nos textes, que « les médias cherchent à nous maintenir dans l’ignorance », la différence se trouvant au niveau de l’intention : en grande majorité, ils (ce « ils » reprenant surtout ceux qui produisent le contenu, donc les journalistes) n’ont pas la volonté de nous laisser dans l’ignorance, ils le font pensant pour la plupart faire vivre la liberté de la presse et le droit d’informer. À l’instar d’un curé célébrant la messe, le journaliste croit à ce qu’il dit et est persuadé de sa liberté de prêcher. C’est par le simple fait de leur diffusion que les paroles du curé et du journaliste se sacralisent et acquièrent leur puissance transcendante ; les deux messagers représentent les ministres du culte. 

Ils ne le reconnaîtront jamais, bien évidemment. Comme le disait l’ineffable ancien directeur de rédaction du Nouvel observateur et actuel de Libération, Laurent Joffrin : « On a parlé de la liberté formelle et de la liberté réelle… ce qu’on voudrait dire par là, concernant les journaux, c’est que dès lors qu’ils sont dans la main de propriétaires, ils ne sont plus libres ; eh bien cette idée est fausse ! Cette idée est fausse, ou bien [s’adressant à Natacha Polony], il faut que vous démissionniez du Figaro parce qu’il est dans la main d’un marchand de canons. Vous démissionnez tout de suite parce qu’il n’est pas libre ; or je ne crois pas que le Figaro ne soit pas libre » (voir les brèves du Kairos de février-mars 2016). Défendant ainsi la liberté d’une collègue officiant dans la presse industrielle (ce qui confère ici à Joffrin l’aura du désintéressement altruiste), Joffrin se défend lui-même par projection réfléchissante, travaillant pour un journal dont le patron n’est autre que Patrick Drahi : homme d’affaires actif dans les télécommunications, avec un patrimoine évalué à 14 milliards d’euros, Drahi a baigné dans les Panama papers, on s’en étonne… Difficile pourtant de croire que ce dernier, avec les propos qui suivent sur le travail, n’influencera nullement la ligne éditoriale de son directeur de rédaction Laurent Joffrin : « Les Chinois travaillent 24h/24 et les Américains ne prennent que deux semaines de vacances…, c’est là, le problème pour nous… ; ajoutant “Mon modèle, ce n’est pas les deux semaines de congés payés, mais par rapport à ceux qui travaillent plus, on avance moins vite : ce sont les lois de la gravitation, si vous le permettez… »(2)

Autant donc laisser le sujet se persuader pendant qu’il tente de persuader ses collègues que l’appartenance d’un journal n’a aucune espèce d’influence sur sa ligne éditoriale. L’important ici c’est la croyance et la certitude de penser que son média continue à informer. 

« Comment alors avoir accès aux véritables informations », me demandez-vous ? Sans user du mécanisme de projection réfléchissante – défendre vos choix pour indirectement valoriser notre travail –, dont on taxait Joffrin, je pense que d’aller déjà vers des médias indépendants et libres, comme l’est Kairos, est essentiel. Il faut, après, disséminer la contestation autour de vous, ne plus avoir peur – sentiment sur lequel les médias et les politiques jouent pour empêcher de penser et casser le désir d’union –, briser le consensus mou par la parole et les actes, partout. Vous réaliserez sans doute que plus de gens que ce que vous pensez sont d’accord avec vous. 

Enfin, une fois nourrie par de l’information indépendante, revigorée d’avoir constaté que vous n’êtes pas seule à vous dire qu’« il y’a quelque chose qui cloche », vous serez lucide sur ce que vous percevez et constaterez qu’il y a au fond du « vrai » dans ce qu’ils « disent » : cette vérité est celle de leur médiocrité qui s’exprime dans le choix des sujets qu’ils traitent, leur ordre d’importance (la RTBF commence le 1er juin son journal en traitant pendant 3min20 de la victoire de David Goffin, le reste du JT est à l’avenant, en tous cas dans la façon de traiter l’information…), leur absence de lassitude à traiter des joutes politiciennes qu’ils décrivent, créent et n’éclairent jamais, leurs partis-pris, etc. Par ce processus s’opère une sortie du rôle passif de spectateur et une quasi-impossibilité d’encore voir le traitement de l’information par les médias de masse sans être révolté : les « coupables » ne sont plus les mêmes, c’est-à-dire ceux dont ils parlent sans cesse et qui nous éloignent de la compréhension ; le « non-empêchement » (des attentats ou de toutes ces violences dont ils ne décrivent que la dimension subjective) ne se focalise plus sur le temps court de l’acte qui va être commis, pour s’arrêter sur ce temps long antérieur et percevoir les responsabilités de l’Occident dans le terrorisme ; les manifestations de la violence subjective qui font les faits divers des médias laissent place à une interrogation sur la violence objective des structures (État, entreprises). 

Ainsi, participe-t-on au rétablissement de la vérité. Du moins à l’approcher. 

Alexandre Penasse

  1. La personne a désiré signer avec un pseudonyme.
  2. Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Patrick_Drahi#cite_ref-64n et la vidéo de la très courtoise séance à l’assemblée : http://www.lcp.fr/emissions/170005-audition-de-patrick-drahi-president-du-groupe-altice-par-la-commission-des-affaires
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