article/
7 novembre 2014

HAREN : UN TERRAIN DE LUTTE POUR CRÉER LE DÉBAT

Le journalisme libre coûte cher.

Pour faire des articles, reportages, interviews, vidéos… Aidez-nous: abonnez-vous, abonnez la famille, les amis, parlez de nous, faites un don.

Depuis le 10 août, des opposants au projet de construction d’une prison se sont installés sur le terrain du Keelbeek et l’occupent , en faisant un lieu de vie contre le carcéral et le monde qu’il institue, pour la préservation des terres agricoles et de la diversité sous toutes ses formes.

L’histoire commence en 2008. Pour répondre à la surpopulation des prisons en Belgique, l’Etat décide la mise en place d’un Masterplan qui prévoit la construction de 7 nouvelles prisons, parmi lesquelles le projet de méga-prison à Haren, d’une capacité d’accueil de 1200 détenus, soit le plus grand complexe carcéral belge. La construction et le financement de cette usine pénitentiaire ont été confiés au consortium Cafasso(1), impliquant un partenariat public-privé qui pose d’emblée question. Dans les faits, on observe que plus on construit de prisons, plus on les remplit, alors que les chiffres de la criminalité n’augmentent pas. Et si le problème n’était pas dû à une surpopulation des détenus mais à un sur-enfermement ? 

MISÈRE DE LA POLITIQUE ET POLITIQUE DE LA MISÈRE 

Le principe râbaché tant par les médias que par la classe politique est simple : le gonflement des détenus résulte d’une croissance de la criminalité. Et devant ce fait, il n’y a qu’une réponse : construire de nouvelles prisons. Cette explication est d’autant mieux acceptée par l’opinion publique que, façonnée par les séries télés et les JT, elle fait primer la responsabilité de la faute avant la recherche de ses explications. Pourtant, cette équation consensuelle dans les rangs des faiseurs d’opinion est loin d’être dépourvue d’idéologie. Elle résulte principalement du discours sécuritaire fondé sur la peur et donc sur les pulsions des individus, mettant de côté toute tentative de raisonnement. En attirant l’attention publique sur les commis d’une petite délinquance et en luttant contre “l’insécurité”, les classes dominantes se présentent sous un visage protecteur, légitimant ainsi une politique répressive à l’égard des classes populaires tout en masquant soigneusement les ressorts économiques de l’injustice. En présentant l’individu comme totalement responsable de sa condition sociale, le capitalisme réussit ce tour de force d’effacer toute responsabilité de l’organisation sociale. 

En réalité, l’idée préconçue selon laquelle il faudrait construire plus de prisons parce qu’il y a une augmentation de la criminalité est contredite par plusieurs études, chiffres à l’appui. Puisque la criminalité n’a pas augmenté, il faut chercher les causes de la surpopulation carcérale ailleurs. Selon la Ligue des Droits de l’Homme (LDH), “les autorités judiciaires ont de plus en plus recours à la détention préventive et ont même considérablement allongé la durée de celle-ci depuis environ un quart de siècle. Les deux autres raisons qui permettent d’expliquer cette surpopulation sont l’allongement et le cumul des peines ainsi que le recours tardif et moindre à la libération conditionnelle(2), ce qui traduit une volonté politique qui tend vers un durcissement de l’appareil répressif plutôt que de mettre en place de véritables politiques sociales. Cette tendance est souvent observée en période de récession économique, « plus l’État se retire par la dérégulation de la gestion de la vie sociale et économique pour laisser jouer les lois du marché, plus il étend l’espace effectivement occupé par le pénal dans le contrôle social, dans les contentieux classiques de la protection des biens et de la violence, trouvant ainsi une manifestation de sa légitimation. »(3) 

Le retrait de plus en plus marqué du politique est la conséquence de sa managérialisation qui a opéré une réduction de la sphère politique à la sphère bureaucratique, transformant les responsables politiques en bureaucrates gestionnaires. Ce faisant, toute question sociale, politique ou économique, est désormais réduite à un problème purement technique impliquant une vision uniquement axée sur le court-terme et soumise à une logique de rentabilité électorale. Par conséquent, les politiciens ne sont plus là pour réfléchir, ils sont devenus des exécutants qui doivent faire du chiffre. Cette logique caractérise précisément la politique carcérale du gouvernement, qui se résume à une gestion sommairement technique du problème de surpopulation selon un raisonnement simplificateur : plus il y a de détenus… plus il faut de prisons ! Philippe Mary, responsable du Centre de recherches criminologiques de l’ULB, la définit comme « une gestion sans principes directeurs, face à une surpopulation qui est devenue l’horizon ultime de l’action politique  ».(4) 

LA PRISON COMME TERMINUS DE L’EXCLUSION SOCIALE 

Suivant l’exemple américain, la politique carcérale belge se tourne vers une privatisation des prisons et un recours accru à l’enfermement pour résoudre les désordres urbains et sociaux, frappant d’abord les couches les plus démunies. Une analyse de la composition de la population carcérale indique que “les détenus proviennent souvent d’un milieu économiquement défavorisé et ont connu un parcours de vie précaire (…) L’origine sociale et la disqualification scolaire sont considérées comme deux des facteurs primordiaux à la détention(5).” Ce constat est révélateur du caractère fondamental de classe que revêt la justice : elle reproduit les rapports d’exploitation et de domination et institutionalise la domination d’une classe sur une autre. Tandis que la quasi-totalité des détenus sont issus de la misère sociale, les banksters et autres mafias en col-blanc échappent à toute forme de condamnation. Dans la jungle du darwinisme social exacerbé, les inégalités ne cessent de s’accélérer. La pauvreté est un crime tandis que l’exploitation de milliers de travailleurs et l’empoisonnement de la Terre s’appelle “libre-marché”. La prolifération de la misère qui fait tache doit à tout prix être nettoyée, justifiant l’enfermement comme ultime solution de mise à l’écart. Pour Loïc Wacquant, “se servir de la prison à la manière d’un aspirateur social pour nettoyer les scories des transformations économiques en cours et faire disparaître de l’espace public les rebuts de la société de marché – petits délinquants d’occasion, chômeurs et indigents, sans-abri et sans-papiers, toxicomanes, handicapés et malades mentaux laissés pour compte par le relâchement du filet de protection sanitaire et sociale, jeunes d’origine populaire condamnés à une (sur)vie faite de débrouille et de rapine par la normalisation du salariat précaire – est une aberration au sens propre du terme(6) 

LE CRIME RAPPORTE 

Au-delà du jeu politicien et de l’instrument de domination que représente la prison, le Masterplan profite à toute une panoplie d’entreprises privées à qui l’État confie, par le biais d’un partenariat public-privé (PPP), la construction et la gestion des nouvelles prisons. Ceci lui permet de ne pas dépenser des sommes considérables à court terme et d’amortir les coûts de construction et de maintenance sur plusieurs années. Pour Haren, cela signifie que l’État s’engage à louer la méga-prison pendant 25 ans, après quoi celle-ci deviendra propriété des pouvoirs publics. D’ores et déjà décrié comme de fausses économies, l’Observatoire International des Prisons (OIP) note dans un communiqué de presse que “l’expérience française, et tout récemment belge, démontre que le PPP au final est coûteux et réduit fréquemment la qualité de la détention et des services connexes. Le surcoût de la gestion en PPP s’explique également par le fait que les entreprises privées sont présentes en prison pour dégager une marge bénéficiaire et non pour assurer une supposée protection de la société”.(7)C’est ainsi que la présence de Sodexo dans 36 prisons françaises sur 8 ans lui aurait rapporté près d’un milliard d’euros(8). Un des riverains n’en pense pas moins : “Il est honteux de faire du pognon sur la misère. Ces nouvelles prisons qu’on nous vend comme des projets superbes sont des prisons complètement aseptisées, ou il y a des taux de suicides invraisemblables parce que les gens crèvent de solitude. Ce sont des prisons ou on te déresponsabilise de tout et ou on ne prépare pas à la réinsertion puisque ce sont les privés qui assurent tout le travail. » 

UN DÉBAT ABSENT 

Suivant l’injonction désormais célèbre de Thatcher, “There is no alternative”, on peut lire en deuxième page du projet de cahier des charges : « L’étude des alternatives est limitéeon peut conclure que les meilleures alternatives ont déjà été prises en compte dans le projet ». L’imposition d’une telle pensée unique révèle que « non seulement le projet met à mal les droits des justiciables mais sa procédure d’adoption révèle un net déficit démocratique  ».(9) Cela traduit également de manière éloquente la façon dont les pouvoirs publics envisagent la participation citoyenne. Depuis les débuts de la mise en œuvre du Masterplan, les habitants de Haren ont été écartés de toute discussion. « Il y a un manque de communication flagrant de la part des autorités, alors que les habitants demandent depuis le début d’être impliqués dans la concertation, pour réfléchir à ce projet et à sa pertinence » nous dit un membre du Comité des habitants de Haren. Depuis 2011, le comité soutenu par Inter-Environnement Bruxelles (IEB), la LDH et l’OIP tente de comprendre tous les enjeux qui sont liés à la prison et en informent les autres habitants. Ils ont donc enquêté de leur côté, sont partis à la rencontre de détenus et de leur famille, d’habitants proches de la prison de Saint-Gilles et de Forest, de directeurs de prisons, de magistrats… « Ici à Haren, et c’est ce qu’il y a eu de formidable dans la mobilisation, c’est qu’on ne s’est pas arrêté à la question locale, on va s’interroger aussi sur la manière dont on organise la peine et la sanction. Ce qu’on nous propose avec ce Masterplan, est-ce vraiment ça la solution ? », nous dit un habitant du quartier. 

Le Masterplan et la méga-prison qu’il engendre sont le résultat d’une fuite en avant qui fait totalement fi de la question de la sanction et de la pratique de l’enfermement, niant les besoins des riverains et les dynamiques locales, et qui s’impose au détriment de tous. La construction de nouvelles prisons et l’accaparement de terres qui va de pair sont pourtant des choix de société qui exigent des débats publics. L’occupation du Keelbeek génère ces débats démocratiques questionnant la politique carcérale mais aussi la gestion des finances publiques, le futur de l’agriculture, la souveraineté alimentaire et les dénis de démocratie. Ainsi cette résurgence dénote paradoxalement l’absence criante en temps de “paix”, entre deux élections, de cette participation citoyenne indispensable. 

Si on va voir ailleurs, on constate que d’autres politiques carcérales sont possibles. En Suède par exemple, « le nombre de prisonniers diminue chaque année (…) derrière ce phénomène se cache une politique forte qui vise au maximum la réinsertion des détenus dans la société ». Cette réinsertion peut par exemple être amorcée dans des modèles de prisons ouvertes. En Norvège, la prison de Bostoy, située sur une île, « accueille 115 détenus qui participent activement à la vie de l’île : soins des animaux, potager, abattage des arbres, pêche etc. Dans cette prison, les détenus ne sont pas traités comme des sous-hommes : on leur propose de réapprendre le vivre-ensemble, on les encourage à apprendre un métier et à réfléchir à la vie après la prison ».(10) Reste à savoir, lorsqu’on parle de réinsertion, dans quel modèle de société on veut réinsérer… et si ce n’est pas surtout en amont qu’il faudrait agir. 

VIVE LE KEELBEEK LIBRE 

Depuis le 10 août, le Keelbeek est devenu une zone en lutte contre la prison, mais aussi un espace de vie, de débat et d’autonomie où s’expérimente un mode de vie basé sur la solidarité et l’entraide. Une friche qui s’est vue transformée en potager, en verger et en lieu d’habitat. Un endroit qui témoigne de l’amour pour la terre nourricière et qui exprime le désir de vivre librement. On y discute du futur du Keelbeek et des choix de société pour l’avenir, on réfléchit et on s’organise ensemble, comme le clame haut et fort l’Appel du Keelbeek, dont voici un extrait : 

« Ensemble, nous faisons appel aux habitants de ce pays, aux forces vives qui ne veulent pas participer à la guerre de tous contre tous et contre le vivant. Nous vous appelons à nous rejoindre, à nous retrouver sur ce terrain, à agir ensemble contre sa destruction évitable et pour continuer à créer et à entretenir les conditions propices à la vie, sur ces terres et ailleurs. Non au bétonnage des terres, quelles qu’elles soient ! Non à la construction de nouvelles prisons ! Le modèle dominant s’effondre sous nos yeux. N’attendons plus. Associons nos créativités pour créer un futur enviable pour toutes et tous. Rassemblons-nous ! Nous sommes en colère, d’une rage qui se nourrit de la tristesse viscérale face à la destruction et l’enfermement du vivant. Nous ne nous sentons pas impuissants, nous soutenons la vie et sommes soutenus par elle. Nous ne sommes pas seuls et nous ne laisserons pas faire. Nous appelons toutes et tous à venir à Haren découvrir le terrain du Keelbeek, profiter de cette nature, la faire connaître et participer aux nombreuses activités qui s’y déroulent. A occuper le terrain, l’habiter, y vivre, cultiver la terre et la protéger. Faisons foisonner la vie sur ces terres, de quelque manière que ce soit ! L’union fait la force. Vive le Keelbeek libre ! » 

Le Keelbeek pourrait ainsi rejoindre la liste déjà longue de ces zones à défendre (ZAD) qui s’opposent aux grands projets inutiles et aberrants que nous imposent nos gouvernements. Face aux rêves technocratiques des oligarchies, des résistances s’élèvent pour revendiquer un autre avenir. Pour un des occupants, au Keelbeek “on essaye de créer du lien entre toutes ces luttes aussi, de là à dire que c’est une ZAD ici, j’aimerais le dire, j’aimerais y croire, j’aimerais penser qu’on est capable de préserver ce lieu, de le défendre. Ça ne dépendra pas de nous, ça dépendra de nous tous. On est plusieurs à penser que l’occupation est sans doute un des meilleurs moyens pour lutter contre la mégaprison et donc on a vraiment besoin de renfort, on ne le dit pas assez !” 

Maxime Decoster, le stagiaire de Kairos 

  1. Le consortium Cafasso a été créé spécialement à l’occasion de la construction de la méga-prison à Haren. Il regroupe divers partenaires.
  2. Piret Axelle, Analyse de la composition de la population carcérale, Ligue des Droits de l’Homme, 2010.
  3. Houchon Guy, Propos optimistes d’un abolitionnisme morose, in Françoise Tulkens et Henri Bosly , « La justice pénale en Europe et l’Europe », Travaux des quinzièmes journées d’études juridiques Jean Dabin, organisées par le département de Criminologie et de Droit pénal, Bruylant, Bruxelles, 1996, p. 82.
  4. Mary Philippe, Courrier hebdomadaire n°2137 du CRISP.
  5. Piret Axelle, Analyse de la composition de la population carcérale, Ibid
  6. Wacquant Loïc, La prison comme arme absolue, Le Monde Diplomatique, septembre 2004
  7. Le projet de prison à Haren : il est moins une pour penser l’alternative !, OIPbelgique, http://oipbelgique.be/fr
  8. Florence Dufaux, Masterplan pour méga-prison, Bruxelles-en-mouvement n°264 mai-juin 2013.
  9. Le projet de prison à Haren : il est moins une pour penser l’alternative !, OIPbelgique, http://oipbelgique.be/fr
  10. Huens Véronique, Le travail en prison : réinsertion ou exploitation ?, SAW-B, www.saw-b.be

Maxime De Coster

Maxime De Coster

Auteur
Rachel Magnan
Illustratrice

Rachel Magnan
Illustratrice

dolor. elit. Aenean in ut id, suscipit dapibus mattis tempus