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28 octobre 2015

EFFACEr LE « DÉSIr mêmE DE rÉSISTANCE »

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Le bras de fer entre les institutions de l’UE et la Grèce a une portée qui dépasse l’appauvrissement programmé de ce pays. Il concerne l’avenir même de l’Union européenne, ainsi que le niveau de vie et les libertés de ses populations. 

Dans ses célèbres conférences, l’historien Henry Guillemin, nous rappelait une phrase, datant de 1897, de Maurice Barrès, maître à penser de la droite nationaliste française : « la première condition de la paix sociale est que les pauvres aient le sentiment de leur impuissance. » Ce paradigme éclaire le résultat des négociations menées par Alexis Tsipras. Les citoyens furent appelés par leur premier ministre à se prononcer à travers un référendum contre les propositions de l’UE qui furent rejetées par 61 % des votants. A la suite, Tsipras accepte un accord encore plus défavorable pour les populations grecques. De plus, tout en se soumettant au diktat de l’UE, il déclare : « Je ne crois pas à cet accord. C’est un mauvais accord pour la Grèce et pour l’Europe, mais j’ai dû le signer pour éviter une catastrophe(1) ». 

Kammenos, président des Grecs indépendants, le parti nationaliste membre de la coalition gouvernementale, et ministre de la défense, a aussi déclaré que l’acceptation de l’accord du 13 juillet constituait une « capitulation » qui est le résultat d’un « chantage » et d’un véritable « coup d’État ». Il a ajouté : « La Grèce capitule, mais ne se rend pas(2) » et a demandé aux députés de la majorité de voter en faveur de l’accord. 

double Pensée 

Tsipras et Kammenos développent ici une procédure de double pensée qui consiste à annuler un énoncé en même temps qu’il est prononcé, tout en maintenant ce qui a été préalablement donné à entendre. Ainsi, députés et citoyens à qui s’adressent ces discours doivent avoir la capacité d’accepter des éléments qui s’opposent : la résistance autoproclamée et la totale capitulation du gouvernement, sans relever la contradiction existante. Les individus possèdent alors deux visions incompatibles et dénuées de tout lien. 

Énoncer en même temps une chose et son contraire produit une désintégration de la conscience. Le déni de l’opposition entre les deux propositions empêche toute représentation. Il n’est plus possible de percevoir et d’analyser la réalité. Dans l’incapacité de penser et de mettre l’émotion à distance, on ne peut plus qu’éprouver le réel, la destruction programmée du pays et lui être soumis et non s’en défendre. 

Le déni de l’opposition entre la résistance et la capitulation supprime toute possibilité de conflit, car il fait coexister au sein du moi deux affirmations opposées qui se juxtaposent sans s’influencer. Cette procédure est nommée clivage par la psychanalyse. Elle interdit tout jugement et entraîne une indifférenciation des éléments de la réalité. La déconstruction de la faculté de symboliser empêche la formation d’une mémoire et s’oppose ainsi à la constitution d’un nous. Nous transformant en monades, le discours a alors un effet de pétrification face à la toute-puissance des institutions européennes et nous enferme dans la psychose : aucune autre politique n’est possible. 

George Orwell a déjà décrit dans 1984, le dispositif de « double pensée » qui consiste à « retenir simultanément deux opinions qui s’annulent, alors qu’on les sait contradictoires et croire à toutes deux.(3) » Il avait déjà identifié ces « principes de l’asservissement » qui destituent l’individu de toute capacité de résistance, qui ont pour fonction d’effacer chez le sujet « tout souvenir de l’existence d’un désir possible de résistance »(4). La politique qui tend à effacer le « désir même de résistance » peut être illustrée par la saisie du Parlement grec par le procureur général de la Cour suprême, afin de lui demander d’examiner deux plaintes déposées contre l’ancien ministre des finances Yanis Varoufakis. Est criminalisée l’élaboration d’un plan, non appliqué, de créer une monnaie parallèle à l’euro. Comme l’écrit le Courrier International : « ses réflexions secrètes pourraient avoir des conséquences d’envergure pour l’ancien patron des Finances grecques »(5). Penser résister pourrait devenir un délit. 

allianCe renforCée aveC israël 

Le processus de double pensée ne se limite pas à la politique économique et financière du gouvernement, mais intègre également sa politique étrangère. Le Rabbin Mordechai Frizis, ancien grand rabbin de Salonique, s’était inquiété de la victoire électorale de Syriza. Il avait ajouté que le parti Syriza « est un parti antisioniste qui est contre Israël »(6). L’antisionisme supposé du gouvernement grec s’est récemment traduit par la signature d’ un accord militaire privilégié avec Israël. Cet accord est similaire à celui existant entre Israël et les États-Unis. Il n’a pas d’autre équivalent. Il garantit des immunités légales à chaque personnel militaire lors d’un entraînement dans l’autre territoire (7) w il stipule que la marine israélienne pourra dorénavant intervenir dans les eaux chypriotes et en Méditerranée orientale, pour neutraliser toutes attaques islamistes contre les intérêts grecs et ceux de l’État hébreu. Des unités d’élite de Tsahal pourraient aussi, « en cas de besoin, se déployer sur les plateformes gazières de Chypre, ou s’installer sur des bases militaires grecques »(8)

L’accord militaire a été signé au nom du gouvernement grec par Panagiotis Kammenos, le ministre de la Défense, membre des Grecs indépendants [ANEL], le parti nationaliste faisant partie de la majorité gouvernementale. Cet accord ne peut exister qu’avec l’assentiment de Syriza. Ce choix fut confirmé le 6 juillet 2015 par le voyage à Jérusalem de Nikos Kotzias, le ministre des Affaires étrangères nommé par Syriza pour des discussions avec le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, afin de « renforcer les liens bilatéraux entre les deux(9) pays ». 

Ainsi, le discours de Syrisa se présentant comme le résultat d’une volonté populaire voulant rompre avec « l’impérialisme », s’accompagne d’une politique d’intégration renforcée dans la structure impériale. L’action gouvernementale doit oublier le programme du parti et celui-ci s’abstrait de tout acte concret. Comme l’époché husserlienne, le gouvernement grec met le monde matériel entre parenthèses et le suspend, afin de laisser place à l’intentionnalité.(10) Le regard ne doit plus être porté vers l’extérieur, sur des objets, mais il doit être exclusivement tourné vers l’intérieur. Seule compte l’intention de Spiras. Son anti-impérialisme existe de par son énonciation et peut se développer en parallèle avec un renforcement de l’intégration au sein de l’OTAN, avec une politique qui relève de son contraire. Nous sommes hors langage, le discours et la réalité coexistent de manière indépendante, le premier comme simple litanie, c’est-à-dire comme pure jouissance, l’autre se réduisant à l’innommable, au réel que l’on ne peut penser et donc que l’on ne peut confronter. Le dit devient le réel, ils se confondent. Ainsi, l’écart avec le dit du pouvoir n’est plus possible. 

Primauté de l’image et austérité Comme seul Possible 

La capitulation ne remet pas en cause l’image du premier ministre : « on ne peut pas me reprocher de ne m’être pas battu. Je me suis battu jusqu’où personne ne s’est battu » (11). Ainsi, il sort d’une politique d’affrontement pour occuper une place de victime. L’iconographie produite par l’idéologie victimaire possède bien deux faces, à la fois l’image du héros, celui qui s’est battu plus que tout autre, et celle de la victime. Ainsi, la mère d’Alexis, Aristi Tsipras, 73 ans, raconte à l’hebdomadaire people Parapolitika : « Dernièrement Alexis ne mange plus, ne dort plus, mais il n’a pas le choix, il a une dette envers le peuple qui lui a fait confiance » (12). Son épouse ajoute : « Je ne le vois plus que rarement. Il va de l’aéroport au Parlement. Il n’a pas le temps de voir ses propres enfants, comment pourrait-il me voir moi » ? Tout se réduit à la souffrance de la « belle âme », celle d’un homme politique fidèle, mais blessé. 

L’enjeu de l’affrontement se déplace, de l’opposition objective entre des forces sociales, au conflit intérieur du premier ministre, à ses états d’âme. Les populations sont ainsi dépossédées de la matérialité de leur résistance au profit de la sauvegarde de l’image de Tsipras. La question de l’image a toujours été centrale pour le gouvernement grec, le changement de nom de ses interlocuteurs, la mutation de la “Troïka” en “institutions” a été présentée devant les populations grecques comme une victoire. 

Or, le gouvernement grec s’est totalement plié aux exigences des créanciers et accepté toutes les surenchères de ces derniers. Les exigences de la « Troïka » ne sont d’ailleurs pas terminées. La nouvelle dégradation économique du pays permet aux “institutions” d’exiger davantage de privatisations. L’urgence aura pour conséquence que celles-ci ne pourront se faire qu’à prix cassés. De la capitulation, le gouvernement ne pourra passer qu’à la collaboration dans le dépeçage du pays. 

La « politique d’austérité » imposée au pays a déjà, en cinq ans, fait baisser de 25 % à 30 %, le PIB du pays et davantage le niveau de vie de la grande majorité de la population, les hauts revenus ayant été peu touchés par les mesures prises. Le plan imposé ne peut qu’accentuer cette tendance : austérité accrue et augmentation relative de la dette. La Grèce ne pourra pas faire face à ses engagements, ce qui impliquera une nouvelle intervention extérieure. La sortie de la Grèce de la zone euro pourrait être simplement reportée. De plus, la Grèce perd l’essentiel de ce qui lui restait de souveraineté nationale, car elle doit se conformer à des mécanismes de coupes automatiques de ses dépenses et soumettre ses réformes au bon vouloir des institutions européennes. Où se situe la « catastrophe », dans un nouvel affaiblissement rapide et programmé du pays ou dans une sortie de l’Euro permettant un défaut sur la dette et ainsi une possibilité de relance de l’activité économique ? 

ProPager un sentiment d’imPuissanCe 

L’attaque contre le désir de résistance des populations porte sur la Grèce, mais aussi sur l’ensemble de l’UE. Tsipras a voulu croire que ce qu’il considérait comme tabou : un « Grexit » présentant un danger de démantèlement de la zone euro, l’était également pour ses interlocuteurs. Or, pour les dirigeants de l’UE et principalement pour l’Allemagne, la construction européenne est destinée à disparaître dans le futur grand marché transatlantique. L’attitude de l’Allemagne qui, aussi bien au niveau de la lutte contre la fraude fiscale que en ce qui concerne ses tergiversations répétées face aux attaques contre l’euro, a favorisé les opérations des hedge funds états-uniens. Cette volonté de mettre la zone euro en difficulté est confirmée par le refus réitéré de refuser l’inévitable, la restructuration de la dette grecque(13). Ce déni a pour effet de créer une instabilité permanente dans la plupart des pays membres de l’Euro et de les placer sous la menace des marchés financiers Cette attitude est cohérente avec l’engagement privilégié de cet État européen dans la mise en place d’une union économique avec les États-Unis. 

Le plan mis en place par le ministre de l’économie Wolfgang Schäuble ne visait pas prioritairement la Grèce, mais avait comme objectif, à travers elle, de toucher des pays dont le déficit budgétaire est important, tels l’Italie et la France, afin de transférer aux institutions européennes, c’est-à -dire à l’Allemagne, ce qui reste de leurs prérogatives budgétaires(14). Si l’extinction de la zone euro dans un ensemble transatlantique fait partie des « cartons » des institutions européennes, ce démantèlement doit s’effectuer dans l’ordre, celui de « l’austérité », celui de l’Allemagne, de la puissance européenne dominante, autour de laquelle les États-Unis ont mis sur pied l’UE et avec l’aide de laquelle ils sont en train de la déconstruire Les populations appauvries de l’Union européenne ne pourront plus servir de débouché privilégié des exportations allemandes, alors destinées à se tourner vers les USA. 

En effet, la dissolution de l’Union européenne, dans cette zone politique et économique, ne peut se faire qu’au prix d’un important recul du niveau de vie et des libertés en Europe. Les populations de l’UE devront consentir au démantèlement de leurs acquis. L’expérience grecque, conduisant à créer un sentiment d’impuissance face à ces politiques dévastatrices, révèle alors la totalité de son enjeu. 

Jean-Claude Paye 

Sociologue, auteur de l’Emprise de l’image, Yves Michel 2012 

  1. Angélique Kourinis, « Une large majorité des Grecs maintiennent leur confiance en Tsipras », LaLibre. be, le 15 juillet 2015, http://m.lalibre.be
  2. Eric Toussaint, « Grèce, les conséquences de la capitulation », CDATm, le 21 juillet 2015, http://cadtm.org/Grece-les-consequences-de-la
  3. George orwell, 1984 – Première Partie – Chapitre III, Gallimard Folio 1980, p. 55, http://www.librairal.org/wiki/George_orwell:1984
  4. Christine ragoucy, « Le Panoptique et 1984 : confrontation de deux figures d›asservissement », Psychanalyse 2010/2 (n° 18), Erès, p. 85.
  5. « Grèce. Plan secret d’un “Grexit” : Varoufakis finira- t-il au tribunal ? », Courrier International, le 30 juillet 2015, www.courrierinternational.com
  6. « Syriza : les Juifs grecs craignent pour leur avenir », tribunejuive.info,le 19 janvier 2015, www.tribunejuive.info
  7. Le 19 juillet 2015 Israpresse présentait cet accord : « Le chef de l’appareil de défense israélien et le ministre grec de la Défense nationale ont conclu un Accord sur le statut des forces (Status of forces agreement ou SoFA), c’est-à-dire une entente juridique mutuelle permettant aux forces armées d’Israël de stationner en Grèce, et inversement. C’est le premier SoFA qu’Israël conclut avec un pays allié autre que les États-Unis ».
  8. Ali Abunimah, « Grèce-Israël. Un type d’accord militaire sans précédent », voir note 1 de la rédaction, Alencontre, le 9 juillet 2015. http://alencontre.org
  9. Ali Abunimah, « Grèce-Israël. Un type d’accord militaire sans précédent », Alencontre, le 9 juillet 2015. http://alencontre.org
  10. Lire : Nathalie Depraz, « introduction à La crise de l’humanité européenne et la philosophie de Edmund Husserl », PhiloSophie 2008, www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/file/husserl_depraz.pdf
  11. Angélique Kourinis, op. Cit.(1)
  12. « Tsipras « ne mange plus, ne dort plus », s’inquiète sa mère », LaLibre.be avec AFP,le 18 juillet 2015, http://www.lalibre.be
  13. Jean-Claude Paye, « La crise de l›Euro bégaie », réseau Voltaire, le 29 décembre 2010, http://www.voltairenet.org/article167903.html
  14. Jacques Sapir, « Varoufakis et le plan B, » russEurope, le 3 août 2015, http://russeurope.hypotheses.org/4177

Jean-claude Paye
Auteur
Priscilia Beccari
Illustratrice

Priscilia Beccari
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