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7 novembre 2014

DE LA SIMPLICITÉ SUBIE À LA SIMPLICITÉ VOLONTAIRE

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La simplicité volontaire désigne des personnes ayant choisi de vivre volontairement avec peu de ressources, afin de se simplifier la vie et d’accroître leur bonheur de vie, une « vie bonne » grâce au détachement des besoins non essentiels. C’est « un courant social, un art de vivre ou une philosophie de vie qui privilégie la richesse intérieure par opposition à la richesse matérielle manifestée par l’abondance de la consommation »(1). Pierre Rahbi, un des principaux leaders du mouvement de la décroissance, la dénomme aussi « sobriété heureuse ». Ce n’est que dans les années 1990 que l’expression simplicité volontaire prendra vraiment son essor, en débutant par le Québec, notamment grâce à de nombreux ouvrages y faisant référence, tel celui de Richard Gregg (1885-1974). 

Philosophe social et disciple de Gandhi, il est considéré comme un précurseur en Occident de la simplicité volontaire et des théories de la non-violence. Il a cherché à propager la pensée de Gandhi aux Etats-Unis à travers un ouvrage, « La valeur de la simplicité volontaire  » (1936). « Qu’en est-il de la simplicité involontaire des plus pauvres ? Est-ce une bonne chose  ? » s’interroge Richard Gregg. « La contrainte crée une frustration, un sentiment d’infériorité, du ressentiment et de l’envie pour les choses qui leur sont refusées. Dans la mesure où la simplicité subie conduit à une plus grande intimité avec les forces salutaires de la nature et à l’unité avec nos prochains, elle ne semble pas entièrement mauvaise. Les vies menées par les pauvres dans les villes, cependant, ne sont pas naturelles, mais dépendent d’un environnement hautement artificiel et complexe qui les prive de soleil, de l’air frais et d’une alimentation biologique. Ce cadre de vie les éloigne aussi très souvent des relations humaines et ordinaires et d’activités saines. Plus la sobriété volontaire sera pratiquée par les privilégiés, plus les avantages de la simplicité rejailliront sur les défavorisés, car leur abstinence subie leur paraîtra d’autant moins injuste et leur pauvreté pourrait alors trouver un remède »(2). Les plus riches peuvent donc apprendre des plus pauvres, puis le processus peut s’inverser. 

Cependant, la simplicité subie est généralement mal vécue. En France, c’est ce que Nicolas Duvoux appelle « l’autonomie contrariée  ». Ce sont des personnes qui touchent des aides et qui sont persuadées de ne pas pouvoir sortir de ce système d’assistanat. Elles se positionnent donc comme victimes et mettent en avant leurs difficultés. Elles intériorisent également leur statut et la stigmatisation que celui-ci entraîne. La simplicité subie peut néanmoins être bien vécue. On pourrait assimiler ce point à « l’autonomie intériorisée » de Duvoux. Dans son ouvrage, « l’autonomie des assistés », il explique que pour les personnes qui « font avec  », le fait de toucher des aides est parfois considéré comme un droit légitime. Ils sont en effet conscients que c’est juste un passage de leur vie et ils estiment que bientôt ils en sortiront. Cependant, s’ils y parviennent, ils souhaitent que cela soit par eux-mêmes. Ils valorisent donc leurs capacités, même si généralement est présent une fragilité qu’ils veulent à tout prix cacher. C’est également le cas pour la plupart des personnes subissant un déclassement, ce qui explique qu’elles continuent à entretenir des relations avec leur ancien milieu, puisqu’elles sont persuadées qu’un jour, elles le retrouveront. Ce sont également des personnes, qui, pour compenser un manque de travail pratiquent beaucoup les loisirs, afin d’occuper leur temps libre ou de se consacrer à une passion(3)

D’un autre côté, les personnes qui touchent des aides sociales et qui disposent d’une culture marxiste estiment parfois qu’elles le méritent, lorsqu’il n’y a pas suffisamment d’emplois disponibles pour tous les chômeurs. Elles considèrent par ailleurs que les salaires sont insuffisants du fait de l’exploitation du travail par les capitalistes. Il leur paraît donc juste qu’une redistribution des richesses s’opère aussi envers les chômeurs, via les cotisations sociales notamment. Ainsi, la simplicité subie est bien vécue et favorise le « bien vivre ». 

Les cultures s’enracinent dans des pratiques concrètes. Voici une liste de pratiques volontaires ou contraintes, des classes populaires ou pauvres, dont s’inspirent parfois sans le savoir les partisans de la sobriété heureuse : 

  • La consommation majoritairement végétarienne (par manque de moyens), plutôt que de la viande à tous les repas. 
  • Les transports en commun et le vélo (surtout au Sud), plutôt que la voiture. 
  • La force de la traction animale plutôt que le tracteur. 
  • La réparation plutôt que de jeter après usage. 
  • La récupération plutôt que l’achat du toujours neuf. 
  • La maîtrise de technologies simples plutôt que la dépendance à une technologie de pointe. 
  • La solidarité familiale plutôt que l’individualisme égoïste. 
  • L’entraide amicale ou familiale plutôt que le paiement de prestataire privé. 
  • L’auto-construction de son habitat plutôt que la construction par une entreprise extérieure. 
  • Le prêt plutôt que l’achat. 
  • Compter chaque sou par nécessité plutôt que de dépenser à tout va sans limites. 
  • Vivre humblement avec peu plutôt que de chercher à travailler plus pour gagner plus 
  • Le chômage créateur plutôt que le travail plus stérilisant. 
  • Produire pour sa subsistance plutôt que le productivisme visant une accumulation sans fin. 
  • Les jardins familiaux et ouvriers plutôt que le rayon du supermarché. 

LE « BIEN VIVRE » COMME PROJET DE VIE ET IDEOLOGIE 

La pensée chrétienne prône depuis son origine le détachement matériel. Aux origines de ces concepts de simplicité, on retrouve l’héritage de la sagesse antique, dont le principe repose sur un détachement des biens matériels pour une finalité fondée sur un équilibre de l’être et un développement harmonieux de la personne. 

L’idéologie chrétienne ne s’est pas contentée de reprendre cet héritage. Elle lui a donné une nouvelle approche. Pour elle, la modération a aussi une visée sociale d’ouverture sur l’autre. Si dans la pensée antique, dans la lignée de Platon ou Aristote, la modération avait pour seule dessein la politique d’une cité idéale, la pensée chrétienne a montré qu’elle était une condition nécessaire de la justice sociale, profondément liée à la charité et au bien vivre. Jésus a montré l’utilité de la pauvreté comme vertu. Saint-François d’Assise, un des premiers écologistes, a fait du vœu de pauvreté un des principes des franciscains, notamment. Cette tradition se perpétue dans la religion chrétienne, même s’il y a souvent un grand écart entre le discours et les faits. Par exemple, la richesse considérable du patrimoine de l’Eglise catholique, particulièrement du Vatican, de même que ses pratiques ostentatoires, s’en éloigne considérablement. Les idées de modération et de sobriété sont néanmoins au cœur du mode de vie chrétien, dans sa recherche d’épanouissement et de la « vie bonne ». Cette attitude de détachement face aux biens matériels traverse d’ailleurs la plupart des religions. Les bouddhistes prônent ainsi la quête du détachement vis-à-vis des besoins engendrant la souffrance, afin de parvenir à la parfaite équanimité, une forme de bonheur détaché et permanent. 

Le « Buen vivir  » et le « sumak kawsay  » proviennent de la culture amérindienne. Le « Buen vivir  » est un concept qui est une traduction métisse des mots Sumak Kawsay venant des différentes cultures indigènes, surtout andines. Nés dans les pays d’Amérique du Sud, le « Buen vivir  » ou « Sumak Kawsay  » sont des mouvements qui sont issus d’une longue recherche d’alternatives de vie dans des luttes populaires, notamment indigènes, incluant souvent une approche spirituelle. Le « Buen Vivir  » est plus un concept qu’un mouvement. Il est d’abord porté par les mouvements indigènes et écologistes en Équateur, ainsi que d’autres organisations sociales entrepris par le gouvernement de Rafael Correa, économiste et président de l’Équateur, pour rebaptiser le plan de développement du pays, le « Plan National pour le Buen Vivir ». On retrouve ce concept de Buen Vivir en Bolivie avec le Sumak Qamaña sur lequel s’appuie Evo Morales, leader syndical bolivien du mouvement vers le socialisme, président du pays, d’origine et de culture indigène. 

David Choquehuanca, le Ministre des Affaires Étrangères de Bolivie, résume ainsi le « buen vivir  » : « recommencer à être ce que nous avons été  ». L’article 8 de la Constitution établit que : « l’État assume et promeut comme étant les principes éthico-moraux de la société plurielle les concepts : ama qhilla, ama llulla, ama suwa (ne sois pas lâche, ne sois pas menteur, ne sois pas voleur), auxquels s’ajoutent qamaña (bien vivre), ñandereko (une vie harmonieuse), teko kavi (une bonne vie), ivi maraei (une terre sans malheur) et qhapaj ñan (un chemin ou une vie noble) ». Le bien vivre c’est accorder la priorité à la vie, c’est savoir se nourrir, savoir combiner la nourriture adaptée aux saisons, c’est accepter les différences, c’est savoir danser, c’est savoir travailler mais ce n’est pas « vivre mieux » au plan quantitatif comme dans le cadre du paradigme productiviste(4)

Des tenants du « buen vivir » « aux indignés » en passant par les mouvements de la décroissance, de plus en plus de courants naissent dans le monde contre cette société de la croissance matérielle qui se veut infinie. Edgar Morin considère que « ce voyage qui comprend plus de naufragés que de passagers » détruit les savoir-faire et les sagesses traditionnels, confondant rationalité humaine avec rationalisation technologique, la compétition de tous contre tous et entraînant le désastre humain et écologique que l’on sait(5)

Devant l’épuisement des ressources et la crise économique actuelle, un nombre croissant de citoyens du monde entier dressent le constat de la fin d’un modèle de développement. Non contents de le constater, ils en appellent à l’invention de modèles économiques alternatifs fondés sur la notion de « bien-vivre ». Selon eux, les dégâts environnementaux et les inégalités sociales seraient les conséquences directes du modèle de développement de l’économie productiviste. Ils estiment que « l’économie doit seulement être un ensemble d’outils et de moyens mis au service de fins humaines et non une fin en soi  ». « La finalité doit être guidée par un objectif de ’’ bien-vivre ’’ »(6)

Paul Ariès considère qu’ancrer « dans les racines des civilisations, le projet du bien vivre est aujourd’hui au coeur du débat et n’est plus seulement un moyen mais devient une finalité […] Indispensable pour reprendre pied, pour permettre […] aux milieux populaires de se retrouver […] afin d’assurer la visibilité d’autres façons de vivre avec comme dessein de vivre mieux(7) ». 

Pour le politologue Matthieu Le Duang, « la société du Buen Vivir a aussi pour fin le bonheur de l’être humain. Ce bonheur ne correspond pas à la recherche de la richesse et de la croissance, mais à améliorer les relations entre les êtres humains entre eux et avec la nature. Et tout cela dans une démocratie qui soit à la fois représentative, participative et directe qui recherche l’unité dans la diversité, la solidarité et une meilleure coopération entre les personnes ».(8) Il s’agit donc d’une approche holistique, c’est-à-dire psychologique, environnementale, économique et politique. 

On peut relever un parallèle entre la culture du bien vivre et les « 11 indicateurs du vivre mieux » créés en 2011 par l’OCDE, une des organisations centrales d’analyse économique des pays industrialisés d’orientation néolibérale(9). Ils sont formalisés par les 5 indicateurs suivants : le logement, le revenu, l’emploi, l’éducation, la santé. Cette dernière suppose une alimentation et des soins de santé suffisants. Auxquels s’ajoutent 6 autres indicateurs : les liens sociaux, l’environnement, l’engagement civique, la satisfaction, la sécurité, l’équilibre entre la vie et le travail(10). Les 5 premiers se rapprochent de la définition des besoins essentiels formulés par l’Organisation Internationale du Travail (OIT) en 1976(11). Les 6 derniers ne relèvent pas des besoins nécessaires à la survie physique, mais à des besoins psychiques et sociétaux, essentiels à la qualité de vie. C’est dès l’année 1947 que l’UNESCO, inaugure un projet d’éducation de base en Haïti, dirigé par Alfred Métraux. Ce fut le premier programme entrepris par l’ONU, où la priorité est donnée à la satisfaction d’un des besoins essentiels. Lors de la Conférence mondiale sur « l’emploi, la croissance et les besoins essentiels » en 1976, le BIT propose une définition qui se veut universelle, d’un « minimum absolu de satisfaction de besoins essentiels ». Les indicateurs des besoins essentiels sont donc en relation avec la culture du « bien vivre » qui s’inscrit dans les valeurs de différentes cultures nationales, mais aussi des cultures liées aux classes socio-économiques. 

Le Bonheur national brut (BNB) est un indicateur qui s’inscrit dans la philosophie de la sobriété heureuse. Il a été créé dès 1972 par le gouvernement du Bhoutan. Ce pays de 700 000 habitants est enclavé entre l’Inde et la Chine. Le BNB vise à orienter les politiques publiques différemment et à compléter l’indicateur quantitatif du PIB. « Le BNB s’appuie sur quatre grands principes : croissance et développement économique, conservation de la culture, sauvegarde de l’environnement et gouvernance responsable », alors que le PIB ne prend en compte que la création de richesses économiques quantifiables. De plus, le PIB croit avec les nuisances sociétales… Ainsi, la destruction d’une centrale nucléaire ou le passage d’ouragans dévastateurs vont accroître le PIB, car il sera nécessaire de financer la reconstruction et les soins des blessés ! A l’inverse, « le BNB se compose de 72 critères de mesure qui ont été mis en place et couvrent l’ensemble des activités du pays  ». Ainsi, « des mesures concrètes ont été prises comme l’interdiction de vendre du tabac, l’amélioration de l’accès aux soins et à l’eau potable, de la qualité des routes ainsi qu’une éducation pour tous. Viser un maximum de bien-être matériel, psychologique et spirituel dans un pays victime d’une pauvreté endémique, ce n’est pas rien. » Mais mesurer le bonheur, ce n’est pas juste utiliser un indicateur, il faut prendre un ensemble de mesures pour avoir une image complète avance l’économiste Renaud Gaucher auteur de Bonheur et économie. Le capitalisme est-il soluble dans la recherche du bonheur ? ». Les exemples d’indicateurs élaborés ces dernières années ne manquent pas : indice de développement humain (IDH), Bonheur intérieur net, Indice du bonheur mondial… »(12). Cependant, leurs limites restent le fait que ces indicateurs sont parfois un peu subjectifs. Le BNB inclut ainsi des indicateurs psychologiques comme le temps de relaxation, les sentiments de jalousie ou de générosité, qui bien que nécessaires restent difficiles à mesurer scientifiquement. Bien que le Bhoutan soit le premier gouvernement qui ait créé un indicateur fondé sur le bonheur, il reste encore un pays en développement avec une grande pauvreté. Ce gouvernement a cependant eu le mérite de chercher une autre voie fondée sur les besoins essentiels, plutôt que sur la croissance comme but sociétal principal. Les questions économiques et culturelles marquent des différences qui génèrent des frustrations et des luttes sociales entre les classes populaires et les classes les plus riches. 

  1. Reseau quebecois pour la simplicite volontaire, Riche autrement, autrement libre, juin 2013, http:// simplicitevolontaire.org/la-simplicite-volontaire/historique.
  2. Gregg Richard B. La valeur de la simplicité volontaire, 1936, p. 91.
  3. Duvoux Nicolas, L’autonomie des assistés, sociologie des politiques d’insertion, Paris, PUF, 2009, p. 43.
  4. La Razon, 25 postulados para entender el “Vivir Bien” (25 Postulats pour comprendre le bien vivre), 5 février 2010.
  5. Morin Edgar, La voie Pour l’avenir de l’humanité, Fayard, 2011.
  6. Manifeste pour une autre economie, Revue Projet (n° 324325), éditeur C.E.R.A.S., 2011/5 (n° 324 325), p.72.
  7. Aries Paul, le Socialisme Gourmand, le Bien vivre : un nouveau projet politique, La découverte, p.7.
  8. Le Duang Matthieu in Aries Paul, Le buen vivir contre le bien-être, Le Sarkophage, mars 2012.
  9. (NDLR) On peut d’ailleurs questionner cet intérêt pour ce que nous considérons comme des valeurs avec de possibles orientations sociétales subversives, par des organisations clairement orientées vers des politiques libérales productivistes.

(10) OCDE, Comment va la vie ? Mesurer le bien-être, OCDE, 2011.

(11) BIT Conférence mondiale tripartite sur l’emploi, la répartition du revenu, le progrès social et la division internationale du travail. L’emploi, la croissance et les besoins essentiels, BIT, Genève, 1976, p.33.

(12) Allegrezza Théo, « Le Bonheur national brut peutil remplacer le PIB ? », Libération, 6 avril 2013.


Fanny Dreyer
Illustratrice

Fanny Dreyer
Illustratrice

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