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1 septembre 2020

Craintes et questionnements face au port « non négociable » du masque 8h par jour en secondaire

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En cette rentrée scolaire 2020, les élèves et enseignants du secondaire devront porter le masque en classe 8h par jour, alors que cette mesure ne fait l’objet d’un consensus ni scientifique, ni social, ni politique. Les implications pédagogiques, sociales, psychologiques et démocratiques de cette situation ne devraient-elles pas faire l’objet d’un large débat citoyen  ? Kairos relaie ici les doutes et inquiétudes légitimes de parents.

Sociologues et psychologues l’affirment  : le masque va transformer nos interactions et modes de sociabilité. Les expressions sur les visages nous permettent d’ajuster nos comportements en fonction de notre appréciation de l’état émotionnel de l’autre  : ce système de régulation aurait la faculté de réduire les conflits et d’augmenter la cohésion sociale(1). Un système de régulation qui n’est pas inné, mais qui s’apprend aussi dans l’espace public, notamment à l’école durant l’adolescence. Le masque quant à lui nous rend invisibles, indiscernables, indéfinis, il nous dépersonnalise. En rue comme dans les cours de récré, il fait de nous des atomes isolés, solitaires, préoccupés par notre bulle individuelle. Il nous y emprisonne, nous coupe des autres, nous empêche de faire de nouvelles connaissances  : comment sympathiser avec quelqu’un dont on ne perçoit ni le visage ni les réactions émotionnelles, quand on doit en outre respecter une distance sociale, et sachant par ailleurs que le masque a précisément pour but de faire peur en rappelant la présence du virus  ?

Jusqu’à quand ?

Se masquer le visage à l’adolescence comporte un enjeu supplémentaire  : on peut imaginer que certains jeunes éprouveront un soulagement à cacher leur timidité, leur acné, leur appareil dentaire… , mais c’est un cercle vicieux infernal qui risque alors de s’enclencher  ! Couplé à la perte de la proximité, du contact physique, du toucher – fondamental pour la construction psychique des jeunes et la conservation d’un équilibre émotionnel chez les moins jeunes -, le masque isole et accroît la solitude. De façon temporaire répondront certains. Mais pour combien de temps  ? «  De nombreux mois  » préconisent certains de nos experts, voire même deux ans, si l’on en croit les actuelles prévisions de l’OMS. Mais qui peut en garantir le caractère temporaire, alors que le phénomène semble bien ancré en Asie et que de nombreuses voix cherchent à nous convaincre du caractère plus «  raisonnable  » et plus «  éthique  » de cette nouvelle norme  ?

Quelle que soit la durée de cet épisode, il affectera la représentation du monde et les émotions des jeunes en pleine construction. Et ce n’est pas une bonne nouvelle, car en moins de six mois, les problèmes psychiques ont déjà connu une hausse dans notre pays et ailleurs, et la dépression chez les jeunes – et les moins jeunes – pourrait ne pas tarder à se manifester comme une véritable lame de fond(2).

Pédagogie masquée

Par ailleurs, qu’en est-il, sur le plan pédagogique, de l’obligation du port du masque dans les classes  ? Suivre les cours masqué implique pour l’élève une moins bonne compréhension à l’audition, l’impossibilité de lire sur les lèvres du professeur pour parfaire sa compréhension, l’absence de communication de ses émotions à travers les expressions de son visage, une perte d’informations concernant les émotions du professeur et de ses condisciples, et la disparition d’une partie importante de la communication non verbale de ses difficultés ou de son intérêt. Pour le professeur, le port du masque implique la perte du renforcement de son message au moyen des expressions de son visage, la disparition de la perception visuelle des problèmes de compréhension et de l’intérêt des élèves sur leur visage, l’impossibilité d’échanger des sourires, une difficulté accrue à créer de la connivence, du lien affectif et dès lors un environnement rassurant propice à la construction des apprentissages(3), et enfin une obligation de parler fort en permanence au risque de surmener sa voix (une pathologie courante dans le monde enseignant). Exigerait-on des acteurs qu’ils tentent, masqués, de transmettre du sens et des émotions ? Irait-on voir de tels films ? Nos journalistes et présentateurs (qui n’hésitent pourtant pas à présenter les détracteurs du port du masque obligatoire comme des complotistes, adeptes de Trump, partisans de l’extrême-droite ou de la gauche radicale, anti-vaccins, anti-5G, etc.(4)), argumentent pour leur part qu’il serait «  bien trop anxiogène  » de proposer un visage masqué aux téléspectateurs  : «  Des présentateurs masqués renverraient en effet une image dépourvue de toute humanité  ». Et pas des enseignants masqués  ?

Comment nos responsables politiques peuvent-ils être à ce point déconnectés de la réalité scolaire  ? La plupart d’entre eux (experts comme politiciens) ôtent d’ailleurs leur masque au moment de s’exprimer publiquement  ! Il est vrai que des conseils de « pro » ont été formulés par des didacticiens  : «  Les profs devront miser sur les mouvements et la voix (…) voilà un vrai défi !(5)  ». Sauf qu’un théoricien n’est pas un praticien. Et qualifier l’adaptation exigée de «  défi  » (terme hyper-valorisé dans notre culture selon laquelle seuls les paresseux et les incompétents ne sont pas capables de relever un défi) en donnant des pseudo-solutions entraîne un effet pervers non négligeable  : les personnes extérieures au monde de l’enseignement risquent de penser que ce n’est qu’une question de volonté et de compétence de la part des enseignants, déjà largement victimes d’une perception négative au sein d’une partie de la population.

L’argument du ministre flamand de l’Enseignement, Ben Weyts (N-VA, soit dit en passant), est qu’il faut tenir compte de la peur de certains professeurs, parents et enfants. C’est donc une émotion partagée par un certain pourcentage de la population (une émotion, légitime et utile dans certaines circonstances, mais qui, il faut bien le reconnaître, est aussi en partie le résultat de stratégies de communication et de politiques discordantes et anxiogènes depuis des mois) qui dicte une mesure qui va impacter la vie, la construction psychique, l’intégration sociale, l’apprentissage et la vision du monde de dizaines de milliers d’adolescents. Et cela contre l’avis de la task force chargée d’évaluer le risque pédiatrique qui, le 12 août, prônait «  l’utilisation rationnelle du masque buccal pour les plus grands (+12 ans) telle que généralement recommandé (par exemple lorsqu’on n’est pas dans la bulle de sa classe ou de son année, comme lors de l’arrivée à l’école ou de déplacements dans les couloirs)  ». Pour l’OMS, les enfants âgés de 12 ans et plus «  devraient surtout porter un masque lorsqu’une distance sanitaire d’un mètre ne peut être garantie  ».

Garantir cette distance n’aurait rien d’impossible. On pourrait – on peut encore – transformer cette crise en opportunité de réformer le système scolaire comme le réclament les pédagogues  : scinder les classes, organiser le travail en petits comités, équiper les élèves en matériel scolaire pour améliorer la possibilité de travail à domicile, passer à la classe inversée et à la pédagogie active, avancer sur la question des rythmes scolaires. Non  : en guise d’unique mesure, on impose le masque, signe ostensible que les politiques et la FWB ne restent pas inactifs, sans insister sur le caractère exceptionnel que devrait revêtir cette mesure, sans en souligner et se préparer à en affronter les conséquences psychiques et pédagogiques, comme si l’on assistait à une rentrée quasi normale. Or connaît-on seulement le pourcentage de parents favorables à ce que leurs ados vivent pour une durée indéterminée dans un monde où la peur de l’autre, la peur du contact, la peur de la mort va prendre corps physiquement tout autour d’eux, sur les centaines de masques de leurs professeurs et condisciples, 8h par jour (à l’exception des récréations, nous voilà rassurés  !), durant des mois, voire des années ? Cette remarque vaut d’ailleurs aussi pour les adultes, peut-être moins résilients encore, et dont l’angoisse, en partie aggravée par la gestion médiatique et politique de l’épidémie, affecte immanquablement les jeunes. Connaît-on enfin le pourcentage des enseignants du secondaire prêts à donner cours masqués (précision qui doit les enchanter  : ils peuvent tomber le masque «  lorsqu’ils ne donnent pas cours à voix haute  » !) ?

A-t-on seulement réfléchi aux implications politiques d’un symbole qui risque d’être vécu comme une contrainte illégitime supplémentaire dans un cadre scolaire déjà perçu par nombre de jeunes (et d’enseignants) comme un lieu de contraintes massives, de conditionnement et de clivage social plutôt que d’épanouissement, d’émancipation, de construction et de réalisation de soi  ? A-t-on pensé au risque d’une aggravation des rébellions, des phobies scolaires et des phénomènes de décrochage chez certains jeunes  ? Des maux que nous combattons actuellement très mal (pour avoir travaillé deux ans sur un projet de lutte conte le décrochage en secondaire, l’auteur de cet article peut en témoigner), faute de nous donner les moyens appropriés pour le faire. Le masque risque d’aggraver encore ces situations, ainsi que le sentiment (et les actes) de rébellion des ados face à la société (sentiment que l’on peut d’ailleurs voir comme un signe rassurant en termes de santé mentale).

En imposant le port du masque en classe, l’école fait donc courir un risque psychologique aux élèves et ne garantit pas des conditions pédagogiques adaptées à ses missions. Etant donné que le masque altère les conditions de la communication, donc de la transmission des savoirs et des apprentissages, il ne peut en outre être garanti que l’ensemble des élèves puisse atteindre les objectifs pédagogiques dans de telles conditions  : sans pouvoir lire sur les lèvres, comment comprendre le prof d’anglais, faire ses premiers pas en néerlandais, enseigner le français langue étrangère aux primo-arrivants, etc. ?

Exigence de transparence

En tant que professionnels de l’éducation ou de la santé ou en tant que parents contraints de mettre nos ados à l’école masqués, nous n’avons pas d’autre choix que de nous adresser aux différents responsables de l’enseignement et d’exiger de leur part que soient rendues publiques les références des études qui démontrent la nécessité sanitaire d’imposer le masque 8h par jour à l’école, et que dès aujourd’hui d’autres études soient menées sur cette thématique essentielle. Si ces études n’existent pas encore, la décision autour du port du masque obligatoire dans la classe doit être élaborée de façon démocratique en incluant les arguments d’autres acteurs (anthropologues, sociologues, pédagogues, politologues, spécialistes de la communication, juristes, philosophes, médecins, logopèdes, représentants de citoyens, d’élèves, de parents d’élèves et d’enseignants), en tenant compte des multiples enjeux – dont bien sûr les facteurs épidémiologiques, les personnes à risque et l’angoisse, mais pas exclusivement – de manière rationnelle et proportionnée.

Que soient également rendues publiques sans plus attendre les références des études qui mettent en balance les bénéfices éventuels et les dommages psychosociaux collatéraux du masque porté 8 heures par jour durant des mois chez des adolescents (et la population en général) et que d’autres études soient menées sur cette thématique fondamentale. Si ces études n’existent pas encore, la même remarque que ci-dessus s’applique : les conditions d’un véritable débat citoyen sur le niveau de risque acceptable doivent être mises en place. Il serait judicieux également que des études scientifiques indépendantes soient menées sur les effets respiratoires de l’inhalation de particules de tissus, de colorants et de substances chimiques présentes dans les tissus des masques durant 8 à 10h par jour, tout comme certaines études portent déjà sur les dégâts environnementaux consécutifs à la multiplication des masques jetables, et que les résultats de ces différentes études fassent à l’avenir partie du débat.

D’un point de vue démocratique, toutes ces données doivent être rendues publiques afin de permettre aux parents et aux enseignants de se forger une position. Ensuite, vu l’importance de ce qui est en jeu, les décisions concernant l’évaluation des risques et les stratégies de leur contrôle et de leur réduction doivent pouvoir être politisées, sans quoi cette mesure sera vécue comme une contrainte arbitraire supplémentaire aussi lourde qu’insensée par une partie de la population, et la part de la population qui craint le virus risque de ne pas la trouver suffisante dès qu’apparaîtra le premier cluster en milieu scolaire.

Une revendication citoyenne

Les lacunes dans l’établissement et la publication de ces données scientifiques et la rhétorique de certains experts, politiques et médias pour discréditer les détracteurs de cette mesure et éviter un véritable débat citoyen sur cette question mettent les parents d’élèves, les élèves et les professeurs en position de pouvoir attaquer ces mesures en justice et de dénoncer les errements des experts (dont l’expertise ne couvre pas l’entièreté du champ du risque, celui-ci ne se résumant pas aux virus), qui confondent avis (de) scientifiques et prescriptions politiques, et les politiques qui négligent de remettre en perspective les avis de ces scientifiques et préfèrent «  enfermer, cloisonner  », «  culpabiliser et pénaliser  » plutôt que de tenter de faire émerger un consensus social sur le niveau de risque acceptable(6). Cette situation met les enseignants, parents d’élèves et les élèves, même mineurs, en position de pouvoir refuser pacifiquement mais fermement des conditions d’apprentissage et de vie qui entravent le développement équilibré des élèves. A Iéna, en Allemagne, des parents d’élèves ont obtenu en justice le retrait de l’obligation du port du masque en classe.

Des professionnels de la santé mentale pourraient répondre que les jeunes peuvent s’adapter, qu’ils ont une certaine capacité de résilience. Certes, l’être humain s’adapte à un tas de situations désagréables, et même horribles d’ailleurs. Mais quel en sera le coût psychologique, relationnel, sociologique, politique et anthropologique  ? On ne le connaît pas, mais on peut y réfléchir. Dans l’état actuel de cette réflexion, ce coût ne semble-t-il pas trop élevé pour une mesure qui, pour l’heure, n’est pas suffisamment justifiée  ? Et dans l’hypothèse où les jeunes pourraient s’adapter (mais pas sans conséquences), pourquoi devraient-ils s’adapter à une mesure qui n’a pas fait l’objet d’une vraie réflexion de fond et qui est loin de faire consensus  ? A quelles mesures injustifiées et contraires à leur intérêt leur demandera-t-on de s’adapter ensuite ? Il est évident qu’on peut s’adapter à un tas de situations, mais sont-elles toutes souhaitables ou ne serait-ce même qu’acceptables pour la cause ?

Nous positionner contre le masque en classe ne fait pas de nous des « super-défiants » au comportement anti-social. Ce type de catégories dépréciatives a pour but de discréditer les objections à ce qui est établi ou à ce qu’il est de bon ton de penser en qualifiant d’emblée ces objections de complotistes. Or notre démarche, pour notre part, est une démarche de questionnement, d’approfondissement, de remise en question, de recherche citoyenne d’un bien commun véritablement commun, c’est-à-dire qui concerne tout le monde, et notamment les jeunes. Pour rassurer ceux qui en douteraient, les auteurs de cet article ne croient pas aux reptiliens ni aux illuminati, ils ne remettent pas en question l’existence de la Covid-19 ni l’utilité du masque dans certaines circonstances (à déterminer de nouveau politiquement, sur base d’un consensus social, éclairé par des arguments notamment scientifiques), ils se demandent si la route que sont en train de tracer certains experts et politiques dans de nombreux pays et que certains suivent sans l’interroger correspond à la façon de vivre ensemble, à la société que nous souhaitons pour nos enfants. La question du port du masque à l’école est, pour nous, en tant que parents et pour ma part en tant que professionnelle de l’éducation, la goutte d’eau de trop sur un ensemble de mesures bien plus larges dont la légitimité, ne serait-ce que légale, est floue et qui, outre leurs impacts politiques et sociologiques, entraînent des dommages sur la santé mentale de l’ensemble de la population et à propos desquelles on ne peut plus faire l’économie d’un débat citoyen(7).

Valérie Tilman, citoyenne et parent. Merci à tous ceux qui ont contribué au texte et à son argumentaire.


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