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6 novembre 2014

COMMENT L’HISTOIRE ENTRE PAYS DÉTERMINE L’HISTOIRE D’UN MIGRANT : LE RÉCIT DE BAKARI

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Il est là, discret. Il ne se plaint pas. Si on ne lui demande pas, on ne peut deviner. On ne peut deviner les souffrances qu’il a vécues et qu’il porte en lui, la mort qu’il a, maintes fois, côtoyée. Pourtant, il serait trop facile de voir dans son histoire une destinée individuelle, la simple résultante d’un choix. Bakari, sa vie, sont le fruit de rapports inégaux, d’un Occident dont la politique tue les marchés africains(1), après avoir assassiné son président, Thomas Sankara. C’était en 1987. Celui qui accèdera au pouvoir en 1984 dans un pays qui connaît « le taux de mortalité infantile le plus élevé du monde, un taux d’analphabétisme proche de 98 % dans les campagnes et une espérance de vie d’une quarantaine d’années », dira, à la trente-neuvième session de l’assemblée générale des Nations unies à New York : « Nul ne s’étonnera de nous voir associer l’ex-Haute-Volta – aujourd’hui Burkina Faso – à ce fourre-tout méprisé – le Tiers-monde – que les autres mondes ont inventé au moment des indépendances formelles pour mieux assurer notre aliénation intellectuelle, culturelle, économique et politique. Nous voulons nous y insérer sans pour autant justifier cette gigantesque escroquerie de l’histoire, encore moins pour accepter d’être l’arrière-monde d’un Occident repu […] C’est notre sang qui a nourri l’essor du capitalisme, rendu possible notre dépendance présente et consolidé notre sous-développement »

Celui qui exigeait la « suspension d’Israël, « le dégagement pur et simple de l’Afrique du Sud » de l’ONU alors que son régime d’apartheid était défendu par les puissances occidentales, soutenait les luttes sandinistes au Nicaragua, le combat révolutionnaire à Cuba et tous ceux qui s’élevaient contre l’empire colonial ; celui qui aspirait à « un pays où le peuple sera le seul maître de ses richesses matérielles et immatérielles de la nation », se prononça pour que le Burkina Faso refuse de payer aux pays occidentaux une dette illégitime, vilipendait l’impérialisme et le consumérisme, attira vite l’ire des grandes puissances : « les services secrets occidentaux – et notamment français – commencèrent à s’intéresser de près à ce jeune capitaine trop cultivé, trop intelligent, trop libre d’esprit »

L’Occident a assassiné Thomas Sankara et soutenu pendant des décennies celui qui participa à sa disparition : Blaise Compaoré. Et les mêmes qui ont fait mourir le Burkina Faso et tuent l’Afrique tous les jours plaident maintenant en faveur d’un contrôle drastique des immigrés sur les côtes d’où ils fuient, et pour leur enfermement. De cette manière, le voile de l’immigration et de son soidisant « danger » occulte la réalité, crue : l’Afrique, et les pays non-occidentaux de manière générale, est garante, par sa main-d’œuvre, ses matières premières, du mode de vie occidental. Il serait toutefois improductif d’opposer les peuples de l’Occident et de l’Afrique. Comme le disait Sankara : « les masses populaires en Europe ne sont pas opposées aux masses populaires en Afrique, mais ceux qui veulent exploiter l’Afrique, ce sont les mêmes qui exploitent l’Europe ; nous avons un ennemi commun. » 

Bakari est le fruit de tout cela. A nous maintenant de savoir quel est notre ennemi commun. Hors et en nous. 

MISE EN CONTEXTE 

Entre 1984 et 1987, Thomas Sankara, comme président, « nationalise la terre pour garantir aux travailleurs ruraux qui représentent quelques 90 pour cent de la population, l’accès, comme agriculteurs productifs, au fruit de leur labeur, augmente le prix qu’il paie aux paysans pour les principales cultures vivrières, lance des projets d’irrigation et de plantation d’arbres pour accroître la productivité et stopper l’avancée de la zone désertique du Sahel, organise des campagnes de vaccination massives et rend accessibles à des millions de personnes des services de santé essentiels ». 

Une certaine bienpensance occidentale petite bourgeoise s’accommode mal du discours de l’Autre. Elle préfère ne pas l’entendre, histoire de ne pas en tirer les implications qu’il faudrait sur son propre mode de vie et les responsabilités historiques que l’on sait. AP 

« La N-VA veut contrôler et décourager la migration illégale vers notre pays. Pour ce faire, il faut fermer la porte à des milliers de personnes qui abusent actuellement de la procédure d’asile pour des raisons purement économiques ». Déclaration de la NVA, « le pays de cocagne », avril 2011. http://international.n-va.be, Consulté le 13/1/14 

« Des milliers d’Africains, y compris des femmes et des enfants, campent devant les clôtures des enclaves espagnoles de Melilla et de Ceuta, dans le Rif aride. Sur injonction des commissaires de Bruxelles, les policiers marocains refoulent les Africains dans le Sahara. Sans provisions ni eau. Des centaines, peutêtre des milliers d’entre eux périssent dans les rochers et les sables du désert. » 

« Un peu moins d’un milliard d’êtres humains vivent en Afrique. Entre 1972 et 2002, le nombre d’Africains gravement et en permanence sous-alimentés a augmenté de 81 à 203 millions. Les raisons sont multiples. La principale est due à la politique agricole commune (PAC) de l’Union européenne. » 

« La Sandaga est un univers bruyant, coloré, odorant, merveilleux, situé au cœur de Dakar. On peut y acheter, selon les saisons, des légumes et des fruits portugais, français, espagnols, italiens, grecs, etc. – au tiers ou à la moitié du prix des produits autochtones équivalents. » 

« Peu d’êtres humains sur terre travaillent autant et dans des conditions aussi difficiles que les paysans wolof du Sénégal, bambara du Mali, mossi du Burkina ou bashi du Kivu. La politique du dumping agricole européen détruit leur vie et celle de leurs enfants. » 

« En ce début de 21ème siècle traversé par une crise économique de grande ampleur, la situation ne semble pas près de s’améliorer car la militarisation des frontières et le renforcement des contrôles apparaissent comme les seuls mots d’ordre de responsables politiques en mal de solutions. Les arrestations en masse d’immigrés dans les rues d’Athènes ou de Rabat témoignent de ce climat d’autant plus inquiétant que nombre de dirigeants, en Europe comme dans les pays voisins, affirment que les migrants représentent un « danger ». Migreurop, observatoire des frontières. 

« Le premier réflexe pousse cette jeunesse dans les grands centres urbains que sont Ouagadougou et Bobo-Dioulasso. Là, ils espèrent trouver un travail plus rémunérateur et profiter aussi des avantages du progrès. Le manque de travail les pousse à l’oisiveté, avec les vices qui le caractérisent. Enfin, ils chercheront leur salut pour ne pas finir en prison en s’expatriant vers l’étranger, où l’humiliation et l’exploitation la plus éhontée les attendent. Mais la société voltaïque leur laisse-t-elle d’autres choix ? ». Thomas Sankara 


Kairos. Explique-moi le début, comment tout a commencé ? 

Bakari. Une fois, au village avec les amis, on parlait de l’Europe, que l’Europe c’est bon, que c’est le paradis. Je me souviens, un jour, avec un ami qui s’appelait Daou, on s’est dit : « Même si on va mourir il faut qu’on vienne en Europe ». En 2008, mon petit frère m’a dit : « Moi je vais partir en Europe, toi tu vas rester avec la famille(2) ». 

K. Pourquoi il voulait partir ?
B. Il voulait partir parce qu’en venant ici en Europe il pourrait aider la famille. 

K. C’était quoi tes idées sur l’Europe avant de venir ? 

B. C’était le paradis. Tu viens en Europe tu as tout déjà, tu viens tu as du boulot, tu peux aider ta famille. Moi je me dis alors « Pourquoi nous on est là, pourquoi on cultive, il n’y a pas de pluie, on mange pas »… donc en 2008 mon frère me dit qu’il va aller au Mali puis en Algérie, puis au Maroc. Un jour on nous a appelés : « Bakari, ton frère est décédé au Maroc ». 65 personnes voulaient venir et leur pirogue s’est renversée dans la mer. Ce jour-là, j’ai dit à ma mère : « C’est moi qui devais mourir, je suis le premier fils de mon père, si c’est comme ça je vais partir ». J’ai dit : « Maman tu sais en Europe, un euro ça coûte ici 600 francs CEFA, arrivé là-bas tu peux travailler… 3 000 euros, tu peux avoir beaucoup d’argent… », tout ça pour que ma mère me donne l’ordre de partir. Elle ne voulait pas que je parte : « Bakari, tu connais personne là-bas  », j’ai dit : « Maman, t’inquiète pas, ça va aller » (rire). 

Un jour on nous a appelés : « Bakari, ton frère est décédé au Maroc » 

Après, en 2009, mon grand-père est décédé et j’ai dit à ma mère que j’allais partir. J’ai pris le bus jusqu’à Bamako. Arrivé là-bas, j’ai fait un passeport malien parce que le passeport burkinabè ne permet pas de venir en Algérie. C’est là que je me suis dit : « C’est pas facile ». Il faut passer par le Sahara. On va de Bamako à Gao, là on trouve des militaires, maliens, qui vous demandent de l’argent. Et on te fait d’abord souffrir pour que tu donnes l’argent qu’on demande : faire des pompes cent fois, ou bien on t’attrape les oreilles, on te pousse sous le soleil, ça me fait rire quoi (rire). Ce jour-là, moi j’ai payé dix mille francs cefa. 

Après, on nous a dit : « vous allez aller à pied en Algérie  ». Mon dieu ! On a fait trois jours de marche pour aller en Algérie. Je suis resté un mois à la frontière algérienne, après j’ai pris le bus jusqu’à Maghnia, qui est à la frontière Maroc-Algérie. Là, j’ai trouvé des guides qui m’ont dit : « Tu nous paies et on t’amène en Europe ». Ils nous ont conduits jusqu’à Oujda, au Maroc. Mais de Maghnia jusqu’à Oujda, il faut marcher, deux nuits. C’est là que j’ai payé mon premier argent pour l’Europe. A Oujda on est resté un mois parce qu’il faut rassembler tout le monde pour avoir le plus possible de gens : 45 ou 60. C’est le guide qui vous donne à manger là-bas. 

LA PREMIÈRE FOIS 

C’est là qu’on nous a mis la première fois dans les pirogues pour aller en Espagne, oulala ! D’Oujda, ils sont venus nous chercher avec des petites voitures, quatre devant et deux personnes dans le coffre, on ferme pour aller jusqu’à la mer parce que la police ne peut pas vous voir. Tout ça, c’est la nuit, on amène les gens jusqu’à la mer. Les premières personnes qui partent peuvent attendre un mois, deux mois, dans un grand trou (des grottes) où ils se cachent. La nuit c’est les Marocains qui viennent vous donner à manger, ils travaillent avec les guides. 

K. Quoi à manger ? 

B. Que du pain. 

K. Il y avait qui parmi les gens ? Des enfants, des adultes… 

B. Il y avait des femmes nigériennes avec leur(s) enfant(s), des enfants qui dépassent pas deux ans, trois ans, même un an. De tous les âges. On a donc rassemblé tout le monde, à deux heures du matin, on a emmené les pirogues (en bois avec un moteur) et on a emballé tout le monde dedans, et on a donné le GPS au capitaine pour aller en Europe. Moi la première fois, c’était un ancien moteur parce qu’on est monté à la mer, hum !… on a fait combien ? On est monté à deux heures du matin et vers 15 heures, 16 heures comme ça on a eu un problème de moteur. 

Le moteur est calé, on est là sur la mer. On ne sait pas ce qui va se passer. On est là, on se regarde. Après, tout le manger est fini. On nous avait dit « deux heures du matin… d’ici 14 heures, 15 heures vous serez en Europe ». Donc on avait pas beaucoup à manger. Si c’est comme ça, il y a des gens qui n’ont même pas pris de nourriture : « d’ici 15 heures si on est en Europe… »… juste de l’eau. En tous cas nous, comme notre moteur s’est gâté à 15h00, c’est devenu un problème. 

K. La première fois que tu es parti, tu étais sûr d’être le lendemain en Europe ? 

B. : Oui, parce que c’est ça qu’on nous avait dit. Je me disais donc : « D’ici le lendemain on est arrivé en Espagne  ». Mais on a eu le problème de moteur… on est resté à la mer jusqu’à minuit, après la nourriture est finie. Trois jours sur la mer. Après on avait plus d’eau à boire. Sur la mer il faisait froid. La première fois, c’est une dame qui est décédée. On l’a jetée dans l’eau. Après les gens ont commencé à mourir. Celui qui meurt on le prend on le jette dans la mer. Mon ami Alou m’a dit « Bakari, on va tous mourir !  ». J’ai dit : « Oh, non, il faut pas dire ça, on va pas mourir ». J’étais triste mais j’ai commencé à rigoler. Le capitaine était fâché contre moi, il a pris un marteau et il m’a frappé sur la tête, oh mon dieu, mon dieu quoi ! Après j’ai commencé à pleurer. 

« La première fois, c’est une dame qui est décédée. On l’a jetée dans l’eau. Après les gens ont commencé à mourir. Celui qui meurt on le prend, on le jette dans la mer. 25 sont morts » 

25 sont morts. On était 65. Quelques enfants sont morts aussi. On les jetait parce qu’on était rempli tu vois, normalement la pirogue devait prendre 40 personnes mais on était 65 ! Si on jette pas les cadavres, la pirogue va descendre dans la mer. Il y avait des vagues, l’eau rentrait dans la pirogue, il fallait enlever l’eau, puis la pirogue s’est percée en bas. C’était la quatrième nuit, on a vu un hélicoptère tourner. Le lendemain, la marine est venue et nous a amenés jusqu’au Maroc. Au Maroc, on nous a mis en prison et après on nous a rapatriés jusqu’à Maghnia, en Algérie. Les militaires marocains vous prennent, arrivés à la frontière, comme ils ne peuvent pas rentrer sur le territoire algérien ils vous disent « voilà l’Algérie, partez !  ». De l’autre côté, les militaires algériens vous disent « vous ne rentrez pas ici, restez au Maroc ». Voilà la catastrophe qui se lève maintenant… il faut te battre pour rentrer en Algérie ! A Maghnia, y’a du travail de terre (pomme de terre, enlever les raisins…) donc tu peux te débrouiller là-bas, travailler pour gagner à manger. J’ai fait quelques mois là-bas, j’ai eu de l’argent et de nouveau Oujda. 

DEUXIÈME FOIS 

A Oujda, je me suis dit que les guides qui sont là ne sont pas bons. Je suis parti à Rabat, en payant des gens qui te mettent dans le bus. En passant à Tanger, la police peut te vérifier, si tu n’as pas les papiers, on t’arrête et on t’amène à nouveau en Algérie. Si tu arrives à Rabat, tu restes là. Il n’y a pas de guide à Rabat, là vous cotisez, vous achetez votre pirogue et après vous partez à la mer. Mais il faut un guide qui connaît la route pour partir. C’est là que j’ai trouvé des anciens qui étaient là-bas, on a cotisé et de Rabat on est parti à Casiago, une ville du Maroc qui se trouve au bord de la mer. 

Arrivé à Casiago tu peux rentrer à Ceuta, la ville que les Espagnols ont achetée au Maroc(3). Si tu rentres là-bas tu es en Espagne. Ce jour-là, on est passé par la forêt, le guide nous a fait monter sur la mer, à 3 heures du matin. Mais ça c’était pas avec moteurs et tout ça, mais à la rame. Il faut compter 5 jours pour arriver. De Casiago, pour entrer à Ceuta, ça s’est pas loin, je peux dire 10 kms, mais là-bas il y a beaucoup de sécurité, il faut donc aller vers Malaga ou Algeciras. Vers 12h00, la marine marocaine nous a pris, hop ! Prison, et nous a rapatrié jusqu’en Algérie encore. Arrivé en Algérie, tu n’as plus rien. Tu recommences à travailler dans les jardins. Pendant trois mois. Tu dors dans la forêt, avec des Maliens, des Guinéens, des Burkinabés, toutes les nationalités africaines. On a construit des cabanes et on dort à 20, 30 là. Si les Marocains ont besoin de vous, ils viennent vous chercher pour travailler. Si tu travailles un peu et que tu as de l’argent, il faut traverser la frontière à pied la nuit pour arriver à Oujda. 

TROISIÈME FOIS 

Je suis venu à Nador pour tenter de rentrer à Melilla. Là je ne suis pas venu à la mer. J’ai trouvé un guide ivoirien qui nous a dit : « Oh, moi je vous emmène au grillage ». Il faut sauter un grillage de 6 mètres(4). Ce jour-là, à trois heures du matin on s’est levé encore dans la forêt (rire) pour aller dans le grillage. On a commencé à grimper, c’est là que les militaires ils sont sortis. Ce jour-là il y en a beaucoup qui voulaient monter qui se sont blessés, le grillage les a attrapés. Ce jour-là on nous a frappés jusqu’à ce que moi, je ne puisse plus marcher ; on t’enlève les chaussures et on te frappe sur les pieds ici (Bakari montre le plat de son pied), tu ne peux plus marcher. D’abord prison de Nador, après on vous prend en bus, parce que parfois vous êtes 25 je sais pas, parfois deux bus. Tu peux t’asseoir, mais si on est trop, je m’assois et il y a quelqu’un qui s’assoit sur moi tu vois. Après, on vous emmène en Algérie et on vous jette dans le désert du Sahara. A ce moment je suis resté là-bas et je me suis dit : « Ok Bakari comment tu vas faire ? ». Parce que à ce moment-là, je n’avais plus d’argent. 

QUATRIÈME FOIS 

J’étais avec mon ami Ibrahim, Ivoirien. A ce moment j’étais malade, de la manière dont on m’a frappé, je suis resté là-bas je pouvais pas travailler pendant presqu’un mois. On a travaillé et j’ai dit à mon ami « on va tenter encore  ». De là je suis retourné à Rabat, puis à Nador. Beni Ensar c’est un petit village qui est tout prêt de Melilla. Tu es là sur la montagne, toi-même tu vois Melilla et tu dis « mais pourquoi je peux pas rentrer ici ». On est resté là-bas et après on s’est dit qu’on allait nager pour entrer à Melilla. 

Ce jour-là on est parti, on s’est jeté à la mer. On contourne le port et après on entre par le port à Melilla. Mais il y a les guardias espagnols qui sont là, s’ils te prennent ils te font sortir. Ce jour-là on est parti vers deux heures, trois heures du matin, parce que vers minuit y’a des gens qui sont en ville. S’ils te voient ils appellent la police. Les militaires sont au bord de la mer pour nous empêcher de passer. Ce jour-là les militaires dormaient, on s’est jeté dans la mer mais les militaires se sont réveillés, ils ont appelé la marine espagnole. Les guardias sont venus. On était combien… 5 personnes. Ils nous ont fait sortir, nous ont donnés aux militaires marocains et ils ont commencé à nous frapper encore. Ils nous ont laissé dormir au bord de la mer, dans le froid. Le lendemain ils nous ont emmenés en prison au port. On nous a rapatriés en Algérie. Ce jour-là, j’ai appelé ma mère et j’ai dit « maman, je vais retourner, je vais plus partir en Europe, sinon je vais mourir ici pour rien  ». Elle m’a dit « mais Bakari, tout le monde sait que tu veux partir en Europe, et tu vas revenir comme ça ?  ». J’ai dit, « non, d’accord, je vais repartir ». 

CINQUIÈME FOIS 

On s’est retrouvé à Casiago. Là-bas il y a une forêt où tous les blacks se retrouvent. Il y a des Maliens, Ivoiriens, Sénégalais … on a tous les Ghettos là-bas, l’Afrique est là quoi. Et c’est là qu’on a trouvé un guide, malien, qui connaît la route et qui nous a dit « je vous emmène et moi aussi je pars avec vous  ». Donc ce jour-là il nous a conduits pour aller à Casiago. On est monté sur la mer à deux heures du matin, dans une pirogue, en ramant. Le lendemain à 7 heures, la marine marocaine nous a pris, nous a fait retourner encore en prison et après nous a ramenés en Algérie. Ah, moi je me suis dit : 

« Qu’est ce que tu vas faire ? » 

SIXIÈME FOIS 

Cette fois-ci j’ai travaillé à Maghnia, je suis venu en forêt de Casiago. J’ai dit « moi Bakari, je retourne plus en Algérie pour aller travailler ». Je suis resté à Casiago, où il faut aller dans un petit village à côté pour aller chercher à manger, si tu as un peu d’argent. Comme moi je l’ai fait 5 fois, je connaissais la route, pour pas te mentir, j’étais le guide aussi. Une fois il y a des gens qui sont venus : « je cherche un guide pour aller en Europe  ». Je leur ai dit « moi je peux vous amener, mais je pars avec vous  ». Il y avait deux endroits : l’ancien coin où on pouvait monter sur la mer, et le nouveau coin. Je les ai amenés au nouvel endroit, après on est monté sur la mer mais ce jour-là on a pas pu partir parce que personne ne savait pagayer… il y avait de la pluie, il y avait beaucoup de vent. Mon ami Ibrahim, ce jour-là il était là ; lui, il ne sait pas nager. L’eau nous a renversés sur la mer. Moi je le voyais, il descendait, il coulait. Les gens se noyaient. J’ai pris la main de Issa … Après les militaires sont venus « oh, camarades, camarades !  », ils nous ont jeté une corde. On était six dans la pirogue, il y en a un, c’était Adam ou bien qui ? … à ce moment-là il était encore dans l’eau, il s’est noyé. Les militaires nous ont dit « voilà, camarades, on vous dit de ne pas partir en Europe… » 

K. Vous partiez chaque fois à des saisons différentes, parfois en plein hiver ? 

B. On choisit pas. Il faut calculer si y’a pas les militaires au bord de la mer. Même s’il neigeait au mois de décembre/janvier. C’est même l’hiver qu’on partait beaucoup parce que les militaires sont au bord de la mer jusqu’à, peut-être, 22h00, et ils vont aller dans leur camp pour dormir. 

K. Vous aviez de grosses vestes alors ? 

B. Il faut chercher dans la poubelle des grosses vestes, en forêt aussi il faut faire du feu et rester autour. Je ne sais tout t’expliquer. Après ce jour on nous a amenés à Oujda – prison de Casiago – Algérie. 

SEPTIÈME FOIS 

Je suis parti, je me suis dit « oh, moi je vais pas rester ici ». Je suis retourné à Casiago. Je préférais rester dans la forêt que de venir en Algérie. Je suis resté tout seul avec mon ami Ibrahim. Une nuit la pluie nous a frappés depuis 6 heures du soir jusqu’à 6 heures du matin ; à 7 heures du matin les militaires marocains sont venus pour fouiller la forêt, pour chercher les clandestins. On s’est caché. A ce moment il pleuvait chaque jour. Ibrahim m’a dit « je vais partir à Rabat ». Je lui ai dit « moi je reste ici, je meurs ou je rentre en Espagne mais je vais pas retourner. » Ce jour-là je suis resté tout seul dans la forêt. Il y avait personne, mes dents me faisaient mal. J’ai allumé le feu et je suis resté. Je n’avais rien à manger. 

K. A boire ? 

B. Il y a de l’eau dans le canal. 

K. De l’eau pas potable ? 

B. Potable ? Pourquoi tu parles de potable ? (rire). On s’en fout de « potable », l’eau de pluie, c’est ça qu’on boit. Le lendemain, je suis parti au village pour acheter que des cigarettes. Les gens m’ont donné du pain. Des gens sont venus et m’ont demandé de monter, prendre la mer. J’ai dit « si vous voulez on peut aller ». Les gens sont venus avec un zodiac, 200 kg maximum, on est allé à huit personnes. Ce jour-là on est monté sur la mer. 

K. Avec un moteur ? 

B. Toi tu parles de moteur… non ! Avec le zodiac on a quatre pagaies, deux personnes, les autres derrière pour pagayer, les pieds dans l’eau. Là il ne faut pas parler de nourriture, il n’y a même pas de place. Ce jour-là on est parti sur la mer, l’eau n’était pas bonne. Mais si les militaires voient qu’il y a trop de vagues ils se disent « ah les camarades ne vont pas partir », mais ce jour-là on est parti. Mais on pouvait pas partir, tu ramais mais tu n’avançais pas ; on a pagayé toute la journée, on ne bouge même pas. Le lendemain, l’eau est calme et on voit la marine marocaine, nous on pensait que c’était des Espagnols. On était depuis deux jours une nuit là sur la mer. On pensait que c’était les Espagnols qui allaient nous amener en Europe, c’était des Marocains. 

Ils nous ont ramenés à Maghnia. 

HUITIÈME FOIS 

Ce jour-là j’ai appelé ma mère. Chaque fois que je revenais, je lui disais : « Faut faire des bénédictions pour moi sinon… », « Bakari si ça ne va pas il faut retourner  », 

« non je veux pas entendre ça, je retourne pas  ». Mais ce jour-là je lui ai dit : « Si ça ne va pas je vais rentrer ». Mais chaque fois, chez nous les Africains, on dit : « On va aller chez le marabout  » et ils disent : « Regardez comment mon enfant va devenir et gna gna gna…  ». J’ai dit : « Maman, il faut arrêter tout ça. Moi-même j’en ai marre de tout ça. Chaque fois tu me dis “oui, Bakari, je suis allée chez un marabout il a dit que tu vas rentrer en Europe” ». J’ai dit : « Tout ça c’est des conneries  ». J’ai dit à ma mère : « Il faut arrêter tout ça, je crois plus en Dieu, Dieu même c’est faux. Même si dieu vient ici au Maroc, il va pas rentrer en Europe  ». Elle m’a dit : « C’est fini, tu es devenu fou maintenant, si toi tu ne crois même plus en dieu  ». J’ai dit : « Ça fait combien de fois, 7 fois, je tourne, je t’envoie pas de l’argent ni rien… ». 

« Même si Dieu vient ici au Maroc, il va pas rentrer en Europe » 

Cette fois-ci je suis resté en Algérie pour travailler, j’ai dit à tout le monde au ghetto « Bakari va repartir, Bakari va aller voir sa maman, je pars plus en Europe ». Tu étais même obligé d’aller travailler, un intermédiaire venait te chercher. Je voulais plus partir en Europe mais après 5 mois j’ai changé d’avis. Il y avait un convoi encore, par Nador pour entrer à Melilla. 

Ce jour-là on est parti et Lassi, un Malien, a dit : « Je connais un marabout au Mali si on le contacte tu vas rentrer en Europe », je lui ai dit : « Qu’est-ce que tu attends alors… ». Je n’y croyais plus mais après 5 mois, un peu d’argent, je voulais de nouveau tenter ma chance. Le marabout a dit :« Il faut faire un sacrifice  », on a sacrifié un mouton, et tu sais ce qu’il nous est arrivé ? On a rencontré un marocain qui nous a dit qu’il avait une pirogue et allait nous faire rentrer en Europe. Il dit : « Je vais prendre les deux, et je vais aller leur montrer là où se trouve le zodiac et après vous allez l’acheter  ». Ils pensaient que nous on avait l’argent. Mais on savait, Sékou avait 200 dirhams sur lui mais le reste on l’avait laissé aux autres. Les Marocains ils nous ont emmenés dans une forêt, je ne sais pas combien de kilomètres parce qu’ils nous ont mis dans le coffre. Ils se sont arrêtés, on est sorti, ils ont sorti des machettes et l’un avait un pistolet. Dans la forêt, il y avait personne, à part quatre Marocains. « Camarade, flouze !  » « Flouze, flouze  ». Ils nous ont fouillés, ils ont tout déchiré, déshabillés. Ils nous ont bandé les yeux et fait tourner tourner tourner, et ils sont partis. Je connaissais le Maroc mais pas cette forêt. J’ai dit : « On va rester ici et demain matin on va voir où on va aller ». On est resté comme ça, on a pas dormi. Ce jour-là j’ai pensé qu’ils allaient nous tuer. 

K. Ils auraient pu le faire tu crois ? 

B. Oui. Le lendemain on est parti au bord de la route et on a croisé un bonhomme avec sa bagnole qui nous a emmenés jusqu’en forêt. Il nous a donné du pain. Après on est allé pour la huitième fois, on est retourné où les gens nous attendaient. On est parti à la mer, on voulait pas aller loin, on a contourné pour aller à Melilla, les gardiens nous ont pris et nous ont rapatriés. 

NEUVIÈME ET DIXIÈME FOIS 

Vous roulez toute la journée dans le bus, menoté. On vous donne de l’eau, du pain avant de vous mettre dans le bus, et basta c’est fini. Je voulais retourner mais là-bas ils allaient me dire : « Tu voulais aller en Europe, tu n’as pas pu, ton frère est décédé ! Tu vas retourner ». Je suis resté là-bas travailler, je vendais les cartes de téléphone, tu vois. Je partais en ville pour acheter les cartes, après je les vendais au ghetto. Parce qu’à ce moment il neigeait, y’avait pas beaucoup de travail. J’ai gagné un peu d’argent et je suis retourné à Nador encore (« en Algérie une journée on te paie 1000 dinars – 10 euros – donc, ne travaillant pas tous les jours, ce n’est pas possible. Donc 120 euros par mois c’était très bien »). Arrivé dans le ghetto ivoirien à Nador, « bonne arrivée, bonne arrivée  » ils m’ont dit et m’ont offert à manger, je ne sais pas où ils l’ont trouvé (rire). Le lendemain ils m’ont dit : « Toi et Solo Béton vous allez partir au marché pour acheter la nourriture » (rire). 

K. « Solo Béton » ? 

B. Il s’appelle Solo car tellement il a dur au Maroc mais il donne quand même le courage aux gens d’aller en Europe, on lui dit : « Toi tu es dur comme du béton ». Donc il a dit : « On va aller au marché ». On descend, on dépasse toutes les boutiques la nuit, après, arrivé dans une grande poubelle, il commence à fouiller : « Bakari, eh oui, c’est ici, il faut fouiller, on vient chercher les condiments !  ». « C’est ici le marché ? », « Toi tu n’as rien vu d’abord… ». 

Après on a commencé à fouiller les poubelles, prendre les oignons pourris… en tous cas moi ce jour-là j’étais, oh… 

K. Et comment tu mangeais avant ? 

B. Ah, je faisais le salam. Il faut arrêter sur le bord de la route les gens qui passent, les touristes… Tu es là, tu fais « Salam aley koum, papa walu maman walu ante misikina  », ça veut dire « mon père est décédé, ma mère est décédée, je n’ai plus de famille, je demande à manger ». Il y a des gens qui te donnaient, mais il y en a qui t’insultaient. 

Donc on est là avec mon ami, on fouille et puis Solo Béton crie : « Oh Bakari aujourd’hui, Dieu merci on a trouvé de la viande, on a trouvé du lapin !  ». Après il le soulève, mais comme il faisait noir puisqu’il faut aller fouiller les poubelles à 22h00 sinon la police vous chasse. Donc j’ai dit : « Demain on va faire de la soupe  ». On est rentré, on l’a déposé et le lendemain ou a vu que c’était un chat, qui était mort. Pas pourri, mais comme s’il était mort la veille. On a chauffé de l’eau, des piments, des oignons, on a enlevé les intestins… ce jour-là tout le monde était content. 

Dans ce ghetto, c’est là que j’ai fait deux tentatives pour essayer de rentrer à Melilla, mais j’ai pas réussi. Les militaires nous ont pris mais ils ne nous ont pas amenés en Algérie. Ils nous ont amenés en forêt et puis ils nous ont laissés là-bas. Moi je ne voulais plus partir en Europe… je suis retourné moimême jusqu’en Algérie. La neuvième fois j’ai essayé de rejoindre Melilla à la nage ; la dixième fois, on a essayé par Mawaré, là-bas c’est très dur, il faut commencer à marcher à 6 heures la nuit jusqu’au lendemain 6 heures. Il y a pas de militaires mais pour arriver là-bas il faut marcher presque deux jours. C’était la dixième tentative : on est monté à la mer et on nous a attrapés encore. 

LA DERNIÈRE 

Je suis parti, je suis resté à Maghnia travaillé làbas. Chaque fois les gens qui avaient de l’argent venaient et disaient : « Nous on part en Europe, les maudits restez ici !  ». J’ai dit : « Maintenant Bakari, la dernière et c’est fini ». 

K. Tu connais qui l’ont fait combien de fois, quand tu étais là-bas ? 

B. Oh, il y en a qui l’on fait 20 fois, et puis ils ont fatigué et ils ont dit « je pars plus ». 

K. Et ils sont où ? Ils sont rentrés chez eux ? 

B. Rentrés ? Ils sont là en Algérie, là-bas. Il y en a qui ont fait huit ans en Algérie. Ils n’essaient plus mais ils ne retournent pas chez eux parce qu’ils disent « je n’ai pas pu venir en Europe  », et c’est une grande honte, « je préfère mourir que de retourner  ». Ils n’ont pas de vie, ils sont dans la forêt. 

Moi j’ai dit « c’est la dernière fois ». On a quitté à Maghnia, deux jours après c’est la fête des moutons. On est parti à Rabat, arrivé le jour de la fête, il y avait plus de policiers. C’était en octobre, on est monté à la mer à trois heures du matin parce que les policiers étaient partis pour les prières du mouton. Dans un zodiac, avec les rames. On était 8. Il y avait des vagues et un ami qui venait pour la première fois m’a dit : « Bakari on va mourir, on va mourir  ». Je lui ai dit : « Qu’est-ce que tu parles, moi je préfère de mourir que de retourner, tu sais combien de fois moi j’ai tenté pour venir ?  ». Il voulait retourner, je l’ai frappé avec ma pagaie. On a pagayé, pagayé jusqu’à la nuit, on a pas vu de militaires. Le surlendemain, à 15h00, j’ai vu la marine espagnole. Depuis qu’on a vu la marine espagnole, on a dit : « Ah Dieu aujourd’hui on te voit » (rire). 

La marine espagnole nous a pris et nous a emmené à Malaga. On nous a donné des vêtements et on nous a emmenés dans un campo. 

K. Tu étais heureux ? 

B. A ce moment j’ai commencé à prier Dieu : « Je suis arrivé au paradis ». J’ai demandé à quelqu’un deux euros pour appeler ma mère : « Toutes les bénédictions que tu as faites… je suis arrivé où je voulais  ». 

K. Deux ans…
B. Oui. J’ai dit : « Maman, oublie tout, c’est fini maintenant, je suis arrivé »

Nous ne pouvons pas retranscrire ici tout l’entretien qui a duré plus de trois heures, mais je lui ai posé une dernière question, lui demandant s’il pensait que si Thomas Sankara n’avait pas été assassiné, il serait maintenant en Belgique. Bakari m’a répondu : 

« Aucun burkinabé ne serait venu en Belgique, personne ne serait venu en Europe. Sankara voulait que nous on travaille. Nous voulons travailler pour manger  ». 

Bakari est rentré, ce 17 novembre. Seul. Quelques milliers d’euros récoltés lors d’une fête de solidarité l’aideront lors de son retour. Mais y-a-t-il un avenir au Burkina sans une lutte profonde pour un changement du mode de vie occidental, et des pillages qui le rendent possible (5) ? 

Propos recueillis par Alexandre Penasse 

Les citations dans les encadrés et dans le texte dont la référence n’est pas indiquée sont tirées de Thomas Sankara et Jean Ziegler, Discours sur la dette, Éditions Elytis, 2014 ; Jean Ziegler, Réfugiés de la faim, le Monde Diplomatique, mars 2008, Thomas Sankara, Discours de la révolution au Burkina Faso 1983-1987, Éditions Pathfinder, 2007. 

On consultera avec attention www.migreurop.org, site absolument bien documenté, reprenant notamment des cartes avec le parcours des migrants, les morts (connus !) chaque année, les murs dans le monde, les accords de Frontex, les conditions de détention des migrants, etc… 

  1. La Politique Agricole Commune (PAC), notamment.
  2. Les propos de Bakari n’ont pas été modifiés pour adopter le style écrit, ils sont retranscrits, excepté quelques petites corrections, tels quels.
  3. Le terme « acheté » est criant de vérité. Ceuta et Melilla sont des enclaves espagnoles situées au Maroc. Relique du passé colonial, elle évoque toujours l’inégalité profonde entre les pays.
  4. Ceuta et Melilla sont de véritables forteresses… Des images sont visibles sur internet en tapant le nom des villes dans une barre de recherche.
  5. Bakari nous a raconté son arrivée en Europe et sa vie plusieurs années en Belgique. Nous vous en ferons part dans un prochain numéro, ou sur notre site www.kairospresse.be, bientôt mis à jour.

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