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28 octobre 2015

Cartes Postales

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Fini l’été et l’insouciance des beaux jours, rangés les fauteuils de plages, bouées-canards, masques de plongée et lotions bronzage. On rentre ; la plupart au turbin, les autres aux queues devant les guichets de l’Onem et des centres d’aide sociale. On rentre, même si on n’est pas partis et que l’on s’est satisfaits de petites distractions ; on rentre parce que c’est la rentrée et que c’est un événement dont parlent les journaux chaque année à la même époque. Il y a la rentrée scolaire qui ne manque pas, à chaque fois, des petits soucis relatifs aux inscriptions et au manque de place ici ou là, aux décrets divers annoncés comme de nature à rendre les choses plus aisées et mieux adaptées pour les élèves comme pour leurs maîtres ; et les mécontents de monter au créneau pour dénoncer tel vice de forme, telle contradiction ou autre flagrante stupidité. Il faut bien et il est bon de s’agiter un peu, c’est une autre facette de la rentrée. A cet égard, c’est sans grande impatience ni illusions, mais avec une certaine curiosité, que l’on attendra la rentrée sociale qui va grosso modo de pair avec la rentrée politique ; l’une et l’autre pouvant donner lieu à de légers soubresauts. On se souviendra de la pauvre dispute et de la polémique qui a opposé la patronne du syndicat chrétien au chef de la FGTB, l’une reprochant à l’autre de détester ce qu’elle représente : une femme, cultivée, qui a fait des études, capable de lire des dossiers. Et quelques livres, sûrement ; mais lesquels ? Passons. Goblet, de son coté, s’est défendu de toute forme d’anti-féminisme primaire et en a appelé, malgré la discorde, au dialogue avec sa partenaire en luttes sociales qui aurait bien besoin de voir se ressouder le front commun en vue des prochaines échéances. Car, de son côté, le gouvernement de Charles Michel n’a pas chômé et a multiplié, sur tous fronts, les mesures et attaques à l’encontre de ce qui reste encore de la sécurité et de la solidarité sociale conquise et construite de haute lutte par nos aïeux et dont il ne restera bientôt plus que des ruines. Face à quoi, jusqu’à preuve du contraire, les organisations syndicales n’opposent que de vagues protestations en guise de ripostes, loin des véritables et nécessaires réflexions et actions qu’exige pourtant la rigueur des temps. 

Au reste, une fois encore, on observera avec un désappointement attristé combien tout cela semble loin d’émouvoir ni choquer les premiers concernés par l’application aveugle et imbécile de la désormais incontournable austérité qui les touche et dont nos responsables politiques disent attendre qu’elle porte ses fruits en matière de relance économique, de créations d’emplois et autres vagues embellies dont, bientôt, nous tirerons, paraît-il, tous les profits. On a vu et l’on voit, en Grèce, soumise à l’implacable obstination de la « troïka », chez nos proches voisins de France, gouvernés pourtant par d’éminents et respectables socialistes, que l’acharnement à suivre les diktats des milieux d’affaires et du marché n’a pour effet que de perpétuer et aggraver l’effrayante disparité entre les « nantis » et les foules de plus en plus compactes des « nouveaux pauvres ». D’aucuns en viennent à penser que tout cela ressort des caprices des propriétaires du monde dont l’ultime projet serait de se débarrasser, d’une façon ou d’une autre, des hordes de miséreux qui font tache dans un paysage qui, très strictement, leur appartient. A voir, par ailleurs, avec quelle criminelle insouciance sont menés partout les projets des grandes multinationales dans tous les domaines d’activité et les dommages irrémédiables qui en découlent inexorablement pour l’homme et l’environnement – le dernier incident en date, à Tianjin, en est une parfaite illustration – et, par ailleurs, la folie qui gagne de plus en plus les milieux de la finance qui se moquent des lois, qui sont de plus en plus hors de toute réglementation possible, d’où qu’elle puisse encore venir, on est bien en droit de se demander où cette farce sinistre va finir par nous mener. Nous, c’est-à-dire l’ensemble de ceux qui constituent la présente humanité. Avec les foules acheteuses de chez nous, indifférentes quand elles ne sont pas hostiles à ces autres, ces étrangers qui prennent la mer avec femmes et enfants, sur des rafiots et des barques, se noient par milliers ou arrivent exténués aux frontières d’un continent vieilli et frileux qui est pour eux un chimérique eldorado en regard des souffrances et du malheur qu’ils fuient. Si l’on ajoute à tout cela les perspectives et prédictions alarmistes venant de ceux qui observent et analysent les mouvements et les troubles dans le sein du monde de l’économie – devenu le seul monde – et la possible prochaine et universelle crise bancaire qui se profile à l’horizon, ici aussi, quels que soient les espoirs que l’on pouvait encore entretenir d’un sursaut des élites partout au pouvoir, on est bien obligé de constater que, très globalement, les voies tracées jusqu’ici sont désormais absolument impraticables. 

Mais voilà, toutes et tous nous continuons de vivre nos fragiles existences vaille que vaille, nous faisons nos achats, nous cuisinons et utilisons le gaz, l’eau et l’électricité qui sont là, à portée de main. Il suffit de tourner une manette, d’appuyer sur un bouton, d’ouvrir un robinet. Et même si, en choisissant ou en y étant simplement contraints – une existence simple et sobre, avec des besoins mineurs et hors de tout superflu, nous n’en sommes pas moins et restons malgré tout des citoyens de ce monde et nous partageons avec les autres une même responsabilité collective dans ce qu’il advient de désastres de toutes sortes. Mais cela étant, il faut dire et redire encore que les choix faits dans tous les domaines de l’élaboration et l’extension indéfinie de cette société industrielle ont été, dès les origines, le fait et la seule prérogative de la classe qui dominait et domine plus que jamais. Ce sont les princes d’industrie, les banquiers qui, dans le seul souci d’asseoir leur pouvoir et faire croître leurs profits et privilèges sur des masses soumises, ont façonné le monde tel qu’il est. Certes, des luttes on étés menées, parfois durement et quelques victoires emportées par les classes pauvres en vue d’améliorer leur sort. Et on a vu, après la chaude alerte de mai 1968 et pendant quelques décennies – les fameuses trente glorieuses – les conditions de vie nouvelles s’imposer, une opulence extraordinaire fait naître des besoins et des envies nouveaux et merveilleux, entretenus et amplifiés par la science de la publicité, dans le même temps que les profits des commerçants, les petits comme les grands, augmentaient en proportion d’une consommation de masse qui semblait ne pas avoir de limites. Et c’est ainsi que l’on a pu assister à la naissance du consommateur, flanqué de son fidèle animal de compagnie, le pouvoir d’achat, désormais seul horizon disponible et convoité. Rien, évidemment, ne pouvait autant satisfaire leurs maîtres que de voir ceux qui avaient pendant si longtemps et parfois durement contesté leur pouvoir, se soumettre avec un tel enthousiasme aux rets délicieux qui les tenaient maintenant prisonniers. 

Mais la prison dorée où l’on s’assoupissait sans appréhensions ni alarmes se transforme petit à petit en forteresse, menacée par de sombres figures, soumises et aveuglées par de lointains forcenés. Il faudra donc, nous dit-on, fortifier les remparts ; nous risquons fort d’en payer le prix. 

Jean-Pierre L. Collignon 

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