Les Ridicules

Dernièrement, j’ai lu un de ces papiers fumeux appelé pompeusement « contre-expertise », qui se veut de la famille des fact checking d’origine américaine. C’est devenu la nouvelle mode de nos médias de la peur. Son renouveau est une des signatures de la crise de crédibilité de ces médias, dont les méthodes s’apparentent au watchdog journalism américain, un journalisme de dénonciation, dont les dérives, aujourd’hui, sont évidentes.

Ce papier tentait de démontrer mon manque de rigueur dans l’étude démographique que j’avais réalisée en début d’année 2021 et qui, sur base d’une standardisation des 20 dernières années, comparaît ceux-ci à l’année 2020(1).

L’idée même de la standardisation est de rendre comparable ce qui ne l’est pas. Comment comparer d’une année à l’autre une population qui vieillit d’année en année tout en augmentant, c’est-à-dire où progressivement, mécaniquement, on meurt plus. C’est bien cette situation paradoxale que nous vivons depuis la dernière guerre. Il faut donc rendre les choses comparables d’année en année. Pour ce faire on standardise par tranche d’âge et par sexe. La technique est simple et est expliquée dans l’article précité. Lorsque les années sont devenues comparables l’une sur l’autre, on peut alors, avec beaucoup plus de sécurité, observer les différences entre les années et se poser des questions. Pourquoi telle année il y a plus, ou moins selon, de décès que telle autre ? Quelles sont les causes de ces différences : sociales, sociétales, économiques, politiques ou même sanitaires ?

Ne voulant pas faire de publicité inutile à son auteur, appelons-le « Jojo le mateu », (toutes mes excuses pour les Jojo, car ceux que je connais sont des gens bien), puisqu’il se prétend excellent mathématicien, et j’en suis heureux pour lui. Il s’efforce d’abord de montrer ce qu’est une standardisation. Passons, cela fait la moitié de son affaire. Puis, sans réelle transition, ne pouvant constater d’erreurs factuelles dans mon travail, et j’en suis heureux pour moi (!), il se reporte sur les deux dernières années, 2019 et 2020, et les compare mensuellement l’une à l’autre, sans aucune standardisation. On se demande qui manque de rigueur. Mais ce n’est qu’un petit détail, ne soyons pas mesquins. À ceci près que cela soulève deux observations : d’une part c’est une imprécision et d’autre part, c’est largement hors contexte, le propos de l’article contesté n’est pas de réaliser une comparaison mensuelle sur des données brutes entre deux années : ce sont des artifices, ici assez frustes et naïfs, pour plier l’observation à sa thèse.

En effet, seule la comparaison avec les données brutes de l’année 2019 trouve grâce à ses yeux car, écrit-il, c’est la seule année non entachée d’un biais « sociétal » (?), alors que, forcément, des années plus lointaines le sont … Aah bon, pourquoi ? C’est une explication pour le moins abrupte, sortie de son chapeau, sans autre fondement. De plus, cela s’appelle mettre la charrue avant les bœufs, puisqu’au contraire, c’est l’analyse des résultats de la standardisation démographique qui permet de poser avec plus de sécurité les questions de causalité, notamment les causalités sociétales. C’est d’ailleurs bien son but. Rigueur, rigueur, où es-tu ? En d’autres mots, selon cet énergumène, l’analyse doit s’arrêter nez dans le guidon et surtout ne pas aller plus loin. Bref, la standardisation des données ne sert à rien, si on poursuit ce raisonnement à son terme.

Au-delà de l’anecdote, ce nième épisode des Ridicules illustre la manière dont sont construits ces bien nommés fake check, fact checking, fake off, fake news, facky, décodeurs, et autres joyeusetés.

Elle illustre quelques règles dans l’exercice du genre et ce ne sont pas les seules :

  1. Toujours attaquer et dénoncer la personne.
  2. Toujours ramener la vue d’ensemble vers le restreint, bien rester le nez dans le guidon.
  3. Toujours aller dans le sens du discours majoritaire de façon à créer l’illusion d’une unanimité.
  4. Plier l’observation à sa thèse, par l’usage d’imprécisions volontaires, de glissements hors contexte permettant notamment des pseudo-similitudes.
  5. Éviter de traiter dans sa compétence, mais s’en servir pour aller là où on n’est pas compétent. Ici un mateu qui traite de santé publique, comme s’il en était un grand spécialiste. S’il le faisait bien, soit, mais ce n’est pas le cas.

Je vous propose cet exemple étonnant : l’avalanche d’injures qui s’est abattue sur le professeur Luc Montagnier lorsqu’il a soulevé, dès le début de la crise en 2020, l’hypothèse d’un virus issu du génie génétique. Combien de fact checks, de facky (c’est plus cool) et autres officines du genre, n’ont pas été réalisés à son encontre. Pourtant il était dans son métier, dans son domaine de connaissance et de compétence, c’est un prix Nobel et donc en principe reconnu d’une compétence exceptionnelle, et malgré tout, le nombre d’incompétents du domaine qui se sont exprimés avec vigueur et autorité, pour le traiter de tous les noms, et cracher sur son hypothèse, étaient assez incroyables. On avait l’impression que quasi tout le « journalisme » mainstream, dans une sorte d’hystérie collective, y a été de ses injures, jouant l’unanimité permettant l’absolution des menteurs. Aujourd’hui, son hypothèse est prise très au sérieux par ses pairs. Cet épisode digne des annales du mensonge journalistique à grande échelle mérite réflexion.

Ce n’est cependant qu’un exemple, aujourd’hui devenu classique et monnaie courante de « scientisme », comme le définissait le prix Nobel, Freiderich Hayek : « Le point de vue scientiste, qui se distingue du point de vue scientifique, n’est pas une approche sans préjugé ; c’est au contraire une approche remplie de préjugés qui, avant même de considérer son objet, affirme connaître la voie la plus appropriée pour l’étudier »(2).

Les exemples sont en fait innombrables. Cette nouvelle fabrique de fausses informations, sous forme de « scientisme », c’est-à-dire de préjugés considérés comme directeurs de la vérité en ce compris la vérité scientifique, quels que soient la nature et les moyens utilisés, sous des noms paradoxaux et sous couvert de respectabilité, tient certainement à l’arrogance de ces médias de la peur qui ne font plus leur travail avec soin, probité et honnêteté, mais qui utilisent ce nouvel outil qu’ils découvrent, le « fact checking »,  aujourd’hui véreux, pour se conforter dans leur pensée unique et surtout se conformer à l’ « entre-soi », à ce que j’avais appelé l’entente politico-scientifico-médiatique. C’est devenu un outil de totalitarisme au sens que je proposais(3).

  1. http://dx.doi.org/10.13140/RG.2.2.31062.57921
  2. « The scientistic as distinguished from the scientific view is not an unprejudiced but a very prejudiced approach which, before it has considered its subject, claims to know what is the most appropriate way of investigating it. » Scientism and the Study of Society, 1942
  3. « Vraiment », Kairos n°50, été 2021