Ceux qui vous informent sont ceux qui vous dominent

Il y a quelques années, nous avions mis une dizaine d’affiches MEDIAS dans les stations de métro. En plein Covid-19, quelques années après, il est bon de vous rappeler qui nous informe, et de deviner les intérêts qu’il y a à donner un certain sens à ces informations.

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SANS VOUS, ON NE PEUT RIEN.

À propos de la 5G, Sciensano désinforme les citoyens

Lettre ouverte de Paul Lannoye, Président du Grappe ASBL, Docteur en Sciences physiques et Député européen honoraire pour www.stop5G.be

On attend d’une institution publique chargée d’informer les citoyens de notre pays sur les problèmes de santé publique qu’elle se base sur des faits et utilise des arguments scientifiquement valides pour étayer ses propos. Dans le communiqué de presse, publié le 8 juin dernier, sous la responsabilité de Mme Ledent, il est facile de vérifier que ce n’est pas le cas. Au lieu d’informer correctement, ce texte constitue un plaidoyer unilatéral et totalement biaisé en faveur du déploiement de la 5G, présentée en conclusion comme un indispensable outil sans lequel l’accès aux services de secours par le réseau mobile de télécommunications serait mis en danger !

Ce texte est d’une telle indigence que l’ignorer m’a paru, dans un premier temps, être l’attitude la plus raisonnable. C’était une erreur. Depuis lors, les porte-parole des opérateurs de télécommunications, relayés largement par les médias, l’ont brandi comme garantie de la pertinence de leur projet. En outre, une parlementaire bruxelloise l’a utilisé comme base d’une intervention publique diffamatoire et caricaturale de l’opposition à la 5G.

Passons en revue certaines affirmations prétendument basées sur la science qui constituent l’essentiel du texte de Sciensano.

1. Les risques pour la santé peuvent être évalués sur base de recherches existantes effectuées sur des fréquences comparables à celles de la technologie 5G. Je rappelle que la bande de fréquences attribuée par l’IBPT ce 18 juillet dernier à 5 opérateurs est de 3600 à 3800 MHz. Cette bande de fréquences n’a, à ce jour, fait l’objet que de très rares études, comme l’admet d’ailleurs l’ANSES, l’organisme public français en charge de cette problématique, dans un rapport préliminaire(1). Comme la fréquence est un paramètre important dans la qualification et la quantification des effets biologiques d’un rayonnement électromagnétique, il est imprudent et scientifiquement mal fondé de considérer a priori qu’on en sait assez pour accepter leur utilisation sans risque.

2. Beaucoup plus grave : il est incorrect d’affirmer que les limites d’exposition appliquées en Belgique pour les radiofréquences nous protègent déjà des effets nocifs sur notre santé. Ces limites nous protègent bien contre les effets thermiques, mais en aucun cas contre les effets biologiques qui se manifestent à des niveaux d’exposition nettement plus faibles (de mille à cent mille fois). Ces effets biologiques, en cas d’exposition régulière, ou pire encore, permanente, peuvent entrainer des dommages à la santé particulièrement pour les enfants et les embryons. L’abondante littérature scientifique révélant ces graves problèmes de santé a fait l’objet d’une méta-analyse exhaustive dès 2007 par un groupe de scientifiques, spécialistes parmi les plus respectés en matière de bioélectromagnétisme(2). Cette méta-analyse a été actualisée par ce groupe en 2012 et régulièrement mise à jour(3). Plusieurs milliers de publications se sont ajoutées à charge des rayonnements de hautes fréquences ; il est confirmé que le caractère pulsé des rayonnements de la téléphonie mobile est un facteur aggravant des nuisances provoquées sur le vivant. Les dommages à la santé bien identifiés et répertoriés dans la littérature scientifique sont :

  • Les lésions de l’ADN cellulaire ;
  • Le stress cellulaire ;
  • L’altération de l’expression des gènes ;
  • L’infertilité et l’altération de la qualité du sperme ;
  • La perturbation du sommeil ;
  • Les troubles cardiaques, incluant la tachycardie, l’arythmie et l’arrêt cardiaque ;
  • Les troubles neurologiques, en ce compris la dépression et l’autisme ;
  • Le cancer.

Les processus essentiels de l’organisme humain sont altérés par le stress permanent provoqué par une exposition chronique aux rayonnements électromagnétiques, avec pour conséquence des troubles des fonctions métaboliques, immunitaires et reproductives. Le mécanisme biologique expliquant ces problèmes de santé a été proposé par Martin Pall dès 2013(4) et cautionné par la communauté scientifique au fil du temps. Le rapport du Conseil Supérieur de la Santé de Belgique de 2019 reprend à son compte cette explication lorsqu’il dit que « les rayonnements non ionisants de micro-ondes pulsées agissent via activation des canaux calciques dépendants du voltage, induisant des impacts biologiques à des niveaux non thermiques »(5). Il importe d’attirer l’attention sur le fait qu’avec la 5G, on entre dans une ère où la pollution électromagnétique n’épargnera personne, sachant que la multiplication des antennes, stations de base (leur nombre serait augmenté d’un facteur 5) et mini-antennes à balayage électronique seront capables de cibler partout les smartphones et les objets connectés.

3. Sciensano admet que « les fréquences plus élevées sont considérées comme indispensables au fonctionnement optimal du réseau 5G (par exemple 26 et 66 GHz) ». L’insistance mise sur la faible profondeur de pénétration des ondes de hautes fréquences et dont les longueurs d’onde vont du centimètre au millimètre laisse entendre que l’organisme humain ne serait guère menacé, seules les couches superficielles de la peau et des yeux pouvant subir quelques effets éventuels. Cette présentation abusivement rassurante fait l’impasse sur la sensibilité particulière de certains organes superficiels et sur les mécanismes biologiques qui impliquent les cellules superficielles dans le fonctionnement global de l’être humain, mécanismes qu’on ne connaît pas encore parfaitement à ce jour.

Une étude récente (2018) publiée par Betzalal et al. a montré que les glandes sudoripares des couches supérieures de la peau jouent un rôle d’antenne, ce qui augmente significativement l’absorption spécifique des ondes millimétriques(6). Une autre, toujours en 2018, révèle l’apparition de pics de température dans la peau des personnes exposées du fait des salves de quelques millisecondes transmises par les dispositifs sans fil(7). Les experts de Sciensano admettent qu’on en est actuellement au stade des premières recherches, lesquelles sont encore en cours. Ils déclarent qu’en cas d’incertitude sur la sécurité pour notre santé, le principe de précaution doit être appliqué. Cette déclaration est pertinente, mais laisse sous-entendre qu’on n’est pas du tout confronté à une telle incertitude, ce qui est incorrect.

4. Enfin, l’affirmation selon laquelle « il n’existerait aucune explication scientifique au fait que le rayonnement 5G aurait un effet quelconque sur la propagation du coronavirus » et qu’il s’agirait d’une fausse nouvelle est une contre-vérité grossière. Plusieurs études scientifiques montrent que si une exposition de courte durée aux rayonnements de radiofréquences renforce le système immunitaire, une exposition prolongée, au contraire, l’affaiblit. Le mécanisme en cause est bien compris et a fait l’objet de plusieurs publications : les rayonnements de micro-ondes ouvrent les canaux calciques des membranes cellulaires (voir réf 4 et 5) et augmentent la concentration en radicaux libres. Le terrain est en fait rendu très favorable à la réplication des virus. Il est donc scientifiquement plausible que la propagation des infections virales soit accélérée par l’exposition aux rayonnements de micro-ondes.

Au même titre que la pollution atmosphérique, la pollution électromagnétique devrait être considérée comme un co-facteur potentiel dans la pandémie actuelle, comme l’ont suggéré plusieurs scientifiques aussi compétents que respectés(8), ainsi que plusieurs députés européens dans une question prioritaire posée à la Commission en avril 2020(9). En conclusion, je voudrais insister sur la nature de la controverse scientifique qui voit s’affronter les partisans du paradigme « thermique », les anciens, et les défenseurs du paradigme « biologique » que j’appellerai les modernes. Le paradigme « thermique » est celui adopté à l’origine par les scientifiques et les ingénieurs impliqués dans le développement des technologies des télécommunications à des fins militaires ou civiles. Ce paradigme est basé sur le postulat implicite de la nécessité de ce développement, sachant que les nuisances éventuellement provoquées doivent être limitées et être aussi faibles que possible sans toutefois entraver ce développement.

L’ICNIRP (Commission internationale pour la protection contre les rayonnements non ionisants) est une commission d’experts issus de ce monde des ingénieurs et des physiciens acquis à ce paradigme « thermique » et proche des milieux industriels. Ses recommandations sont à la base de toutes les législations en vigueur depuis 30 ans et sont la source unique des recommandations de l’OMS et de l’UE, malgré l’accumulation de données scientifiques confirmant le caractère obsolète du paradigme « thermique » et l’existence de dommages à la santé à des niveaux d’exposition bien en dessous du seuil thermique. L’ICNIRP est un comité d’experts parmi d’autres. Il n’est pas indépendant, mais lié à l’industrie. En aucun cas, il n’est une autorité scientifique incontestable, comme l’ont montré dans un rapport récent les députés européens Michèle Rivasi (biologiste) et Klaus Buchner (Physicien)(10).

Le communiqué de presse publié par l’ICNIRP le 11 mars dernier et consacré à la présentation des nouvelles lignes directrices pour la protection contre les rayonnements non ionisants a permis à son président, le docteur Van Rongen, de déclarer que l’application de ces lignes directrices permettra un déploiement de la 5G sans aucun dommage à la santé ! En plein débat sur la problématique de la 5G, cette déclaration a manifestement pour seul objectif de clore rapidement et définitivement ce débat en faveur des intérêts industriels et d’un choix de société imposé aux populations aux dépens de la santé. En fondant son analyse sur les seules recommandations de l’ICNIRP, Sciensano se fourvoie dangereusement et ce qui est beaucoup plus grave désinforme la population. C’est ce qu’a déjà fait Test Achats, cité en référence par Sciensano, on se demande bien pourquoi.

  1. ANSES, Exposition de la population aux champs électromagnétiques liée au déploiement de la technologie de communication « 5G » et effets sanitaires associés, Rapport préliminaire, octobre 2019.
  2. Rapport Bioinitiative 2007 : a rationale for Biologically-based Exposure Standards for Low Intensity Electromagnetic Radiation ; Groupe Bioinitiative, 2007.
  3. Le rapport complet est lisible sur le site bioinitiative.org. La traduction française du résumé pour le public se trouve sur le site www.stop5g.be
  4. Martin Pall : Electromagnetic fields act via activation of voltage-gated calcium channels to produce beneficial or adverse effects ; J.Cell Mol Med 2013 Aug : 17(8) :958-65
  5. Conseil Supérieur de la Santé de Belgique, Hygiène de l’environnement physico-chimique, mai 2019 ; CSS n° 9404
  6. Betzalal et al. The human skin as a sub-THz receiver-Does 5G pose a danger to it or not ? Environmental Research, 2018.
  7. Neufeld and Kuster, Systematic Derivation of Safety Limits for Time-Varying 5G Radiofrequency. Health Physics, 2018.
  8. Martin Pall : Argument for a 5G-COVID-19 Epidemic causation Mechanism. March 2020,electromagnetichealth.org ; Jacques Lintermans, docteur en sciences et André Vander Vorst, professeur émérite de l’ULouvain : « Coronavirus et 5G, y aurait-il une corrélation ? ». Mars 2020,www.stop5g.be/fr/doc/.
  9. Rivasi et al. : « Question prioritaire avec demande de réponse écrite à la Commission : la 5G, le virus et l’effet immunodépresseur de l’exposition prolongée aux ondes e.m.de radiofréquences », 24 avril 2020.
  10. Klaus Buchner et Michèle Rivasi, rapport « la Commission internationale de protection contre les rayonnements non ionisants (ICNIRP) : conflits d’intérêts, 5G et capture réglementaire » publié sur le site https://www.michele-rivasi.eu/a-la-une/icnirp-conflits-dinterets-5g-et-capture-reglementaireGrappe asbl Rue Raymond Noël 100 5170 Bois de Villers 081 23 09 69 www.grappe.beinfo@grappe.be

Le Ciel, la vie, et la 5G…

Alors que les autorités politiques, inféodées aux puissances de l’argent, veulent nous imposer la 5G, détruisant notre planète pour “télécharger un film en moins d’une seconde”, nous avons rencontré Giles Robert, directeur de l’Observatoire centre Ardenne, le dernier lieu en Belgique d’où l’on puisse encore voir le ciel et ses étoiles sans que les pollutions lumineuse et atmosphérique nous l’occultent*. Comme disait Bernard Moitessier dans La longue route : “Si un marchand pouvait éteindre les étoiles pour que ses panneaux publicitaires se voient mieux dans la nuit, peut-être le ferait-il”. Il avait vu juste. Une interview d’Alexandre Penasse, une réalisation de Terangi Teuira.

Pour la version longue de l’interview : https://youtu.be/X09zIyUKkjU

MON ENFANT N’EST PAS UN NUMÉRO

Lettre ouverte à mes responsables politiques

Nos enfants fréquentent l’école communale Marcel Thiry, à Mehagne. En ce début d’année pour le moins chahuté, la commune de Chaudfontaine a trouvé bon de mettre en place un nouveau système de prise des présences lors de l’accueil extra-scolaire de toutes les écoles dont elle organise l’enseignement  : on ne note plus le nom de l’enfant. On scanne son QR code personnel. Gain de temps. Facturation automatique. CQFD.

Mesdames, Messieurs les élus,

Mesurez-vous les implications insidieuses de la mise en place d’un tel système chez nos enfants  ?

Avant même de vous demander de réfléchir à la lourde symbolique d’associer clairement un code à un individu dès l’enfance, pouvez-vous d’abord chiffrer la perte d’emploi générée à moyen terme par cette «  merveilleuse  » technologie  ? Soyez un minimum honnêtes  : l’objectif premier, il est là. C’est vrai, les mesures actuelles ne précarisent pas encore assez de monde, numérisons ce qui peut l’être pour «  rationaliser  » le peu d’emploi public qui reste  ! Que votre progrès et l’économie qui va avec passe par la déshumanisation de nos enfants semble hélas peu vous importer…

Dire son nom ou se faire scanner, quelle différence  ?

Peut-être aucune dans le monde que vous désirez mettre en place. Dans le monde d’aujourd’hui pourtant, celui dont l’humanité s’accroche dans des gestes infimes de solidarité et de partage, celui qui nous fait tenir malgré les bourrasques actuelles, celui auquel je veux croire pour mes enfants, dire son nom permet d’exister, de se construire, de se réfléchir. A 3 ans, quand nos petits rentrent à l’école, dire son nom, c’est se reconnaître une identité propre, loin de maman et papa, membre d’une communauté. À 12 ans, quand ils sont presque prêts à quitter cette première école, dire son nom, jour après jour, c’est se forger une personnalité avant d’aborder le monde un pas plus loin.

Tous les jours, dans vos garderies (qui sont d’ailleurs souvent fantastiques, gérées par des gens motivés et positifs que je veux défendre), des centaines d’enfants disent leur prénom et leur nom, face à face avec un adulte qui les reconnaît, leur sourit (même si pour l’instant c’est derrière un masque) et note leur présence au sein du groupe de leurs pairs. Ce geste vous paraît anodin  ? Il ne l’est pas. Il fonde comme tant d’autres détails notre société. Cette parole d’affirmation de soi, cet échange, vous décidez, sans concertation, de le remplacer par une action mécanique et sans âme. Nos éducateurs n’auront plus à chercher le visage de l’enfant mais son QR code. Ils n’auront même plus besoin de savoir comment il s’appelle. Et même si je veux croire que l’équipe en place n’oubliera pas pour autant le nom de mes enfants je sais que les nouveaux venus, noyés sous la gestion de ce type de tâches perdront jour après jour le contact humain qui est la substance même d’un accueil extra-scolaire digne de ce nom.

Les technologies qu’on vous vend, Mesdames, Messieurs les élus, sur le terrain, nous sommes bien placés aussi pour savoir qu’elles font certes gagner du temps mais, de un, quand elles fonctionnent (et souvent, ça ne fonctionne pas et après c’est pire) et de deux, quand on ne profite pas de ce gain de temps espéré pour nous charger d’autres tâches supplémentaires qui nous éloignent encore un peu plus de notre premier objectif  : prendre soin de l’Humain, et dans ce cas-ci, de centaines de petits humains en devenir qui sont là soir et matin, avant et après une longue journée d’école et qui ont le droit d’être considérés comme des êtres à part entière et pas comme des marchandises.

On me reprochera peut-être d’atteindre le point Godwin en comparant ces codes et ces prises de présences sans âme à d’autres listes remplies, non pas de noms mais de chiffres qui pourtant étaient des personnes de chair et de sang. Dans les pires heures de notre Histoire, qui aurait pu envoyer froidement au camp Anne, André, Sophie, Sarah, Pascal…  ? On y a envoyé des numéros, du bétail, et pour l’Humain qui est, qu’il le veuille ou non, un être de symboles, cette anonymisation a permis les pires des dérives.

Non, Mesdames, Messieurs, je ne vous accuse pas de nazisme aujourd’hui. J’ose croire que vous n’avez pas conscience de l’impact de vos choix. Pourtant, en tant que représentants de l’État et gestionnaires de leur Éducation, si vous instituez chez nos enfants, dès l’âge de 3 ans, un système d’acceptation d’une normalisation bête et méchante, si consciemment vous demandez à chaque marmot dont vous avez la responsabilité de s’identifier chaque jour en tendant un code à une machine ou en portant ce code en permanence sur sa mallette, alors vous décidez ni plus ni moins de dessiner un monde où le rôle de l’École est désormais d’habituer nos enfants à être des objets.

La question n’est plus «  Qui es-tu  ?  » mais «  Où est ton QR code  ? ». Tu ne te définis plus par toi-même, une identité, une filiation. Non, tu possèdes un signe qu’on a choisi pour toi et qui te représente, qui symbolise ton être, ta place dans la société.

Venez, mes enfants  ! L’école ne vous apprendra plus à communiquer, à vous affirmer, mais elle vous conditionnera déjà à n’être qu’une donnée, similaire aux autres, indissociable à l’œil nu, individuellement facturable mais certainement pas reconnaissable, homogénéisé à l’extrême dès le plus jeune âge.

Cela vaut-il l’économie ? Cela vaut-il le temps « gagné »  ? Pourrez-vous être fiers, Mesdames, Messieurs, des répercussions de vos actes ? Vous n’êtes pas de simples citoyens qui faites des choix pour leurs propres enfants, pas même des profs qui décident de leur pédagogie, ni des directeurs d’école qui engagent une équipe dans un projet (même si je pense que chacun aurait raison de réagir à son niveau), vous êtes nos représentants et vous avez dans vos mains le quotidien de nos enfants, ce qui les construit jour après jour dans leur manière d’aborder le monde. À quoi cela servira-t-il de les nourrir mieux en favorisant l’alimentation locale dans nos écoles si vous détricotez en parallèle le lien humain qui jalonne leur vie scolaire ?

Cela ne correspond pas aux valeurs de l’école que nous avons choisie ni, à mes yeux, à celle d’aucune école digne de ce nom.

Je suis habituellement fière de vivre dans une Slow City et le pouvoir communal me semble un rempart essentiel pour préserver notre qualité de vie…

Je vous en prie, Mesdames, Messieurs, réfléchissez avant de mettre en place cet engrenage qui, sous couvert de «  facilité  » ne pourra que participer à détruire l’essence même de notre société. Ayez le courage de faire marche arrière même si cela semble difficile. L’enjeu est trop important pour avancer sans réfléchir.

Merci.

J. Dall’Arche, maman

L’État « répond » à nos questions

Après plus de 4 mois et demi d’attente, alors que l’État promettait que d’autres journalistes relaieraient mes questions en conférence de presse, ce qui n’a jamais – évidemment – eu lieu, celui-ci, via ses avocats, a répondu à certaines de celles-ci par courrier, le 4 septembre. Enfin, si on peut appeler cela « réponse », car cette dernière implique de tenir compte de la question, qu’on y soit favorable ou opposé. Logique toutefois, la langue de bois n’est pas une langue, mais une rhétorique. Il est d’ailleurs étonnant de constater la façon dont chaque « réponse » de l’État est presque systématiquement précédée de cet avertissement : « La question comprend des insinuations incorrectes qui ne correspondent pas à la réalité. Il en est fait abstraction pour apporter des éléments de réponse », alors que Wikipedia donne comme définition de « langue de bois », une expression « qui désigne un cliché rhétorique péjoratif, visant à disqualifier un discours adverse en affirmant que son argumentation est tissée de formules stéréotypées  ». N’est-ce pas clairement ce que cette formule qui sert d’introduction à leur réponse signifie ?

Vous trouverez ci-dessous le courrier complet de l’État, avec mes questions, précédées d’un tiret, et leurs « réponses », en gras.

– Lors d’une conférence de presse tenue début août, le décès tragique d’une fille de trois ans a été évoqué en l’attribuant au Covid. Son père a témoigné dans la presse, expliquant que le 16 juillet, sa fille « avait été placée en soins intensifs où l’infection au Covid-19 a ensuite été diagnostiquée. Les tests de dépistage se sont également révélés positifs pour les parents » : « “C’est le coronavirus qui l’a accompagnée, mais pas le coronavirus qui l’a tuée. Il ne faut pas effrayer le monde pour rien. C’est beaucoup de show tout ça”, regrette-t-il ». Ce type de communication qui ont des effets politiques, à savoir le durcissement des mesures, mais aussi génère angoisse et inquiétude chez des parents et grands-parents, alors que la rentrée des classes approche, est selon nous la preuve d’un amateurisme, ou d’une volonté d’instiller la peur. Comment le gouvernement collecte-t-il ces informations relatives au Covid et les vérifie-t-il ?

La question comprend des insinuations incorrectes qui ne correspondent pas à la réalité. Il en est fait abstraction pour apporter des éléments de réponse.

Cette histoire, relayée dans la presse, a marqué de nombreux Belges, dont les représentants politiques. Dans de telles circonstances, les autorités ont présent leurs condoléances.

Les décisions politiques sont prises sur base de rapports contenant à la fois des données sanitaires et des recommandations exprimées par les experts.

– Pouvez-vous nous parler des tractations du gouvernement avec les multinationales pharmaceutiques, notamment GSK ? Quel est l’état de votre collaboration actuelle avec cette dernière ? Sachant notamment que Pascal Lizin est à la fois Président de la Société fédérale de participations et d’investissement (SFPI) et directeur chez GSK comme principal responsable du lobbying. C’est également la SFP I qui a mis Vesalius Biocapital, où travaillait Philippe De Backer, dans ses « priorités stratégiques » (voir https://www.kairospresse.be/article/155505

La question comprend des insinuations incorrectes qui ne correspondent pas à la réalité. Il en est fait abstraction pour apporter des éléments de réponse.

Le gouvernement a des contacts avec le secteur pharmaceutique dans son ensemble, comme il en a avec tous les secteurs de notre tissu économique et social. Il n’entretient pas de relation privilégiée avec une entreprise, au détriment d’autres. Sur des dossiers importants comme l’élaboration d’un vaccin contre le Covid-19, l’Union européenne a mis en place une procédure de passation de marché centralisée qui ne permet pas aux États membres de mener distinctement leurs propres négociations, et ce, afin de garantir la solidarité entre les États membres.

Le procès d’intention qui st fait aux personnes citées dans la question doit être adressé aux principaux concernés.

– Depuis le début du coronavirus en Belgique, plus rien ne se dit et plus rien n’est fait par rapport au risque majeur et bien plus grand qu’une épidémie et qui concerne le changement climatique et les dangers majeurs pour l’humanité qui lui sont associés. Or, alors que le covid-19 aurait permis de repenser entièrement notre modèle de société, vous vous empressez en phase de « déconfinement », de soutenir financièrement Brussel Airlines, laquelle participe à la destruction de notre écosystème ; rien n’est fait pour juguler la pollution atmosphérique, dont l’automobile est largement responsable. Dans le monde, ce sont 7 millions de personnes qui meurent chaque année d’une mauvaise qualité de l’air ; en Belgique, ce sont plus de 10.000 personnes qui meurent prématurément à cause de la pollution de l’air. Comptez-vous pérenniser cette politique de croissance, qui nous a conduit où nous en sommes, et dont le Covid-19 est également la résultante ?

La question comprend des insinuations incorrectes qui ne correspondent pas à la réalité. Il en est fait abstraction pour apporter des éléments de réponse.

Il est erroné de prétendre qu’aucune action n’est entreprise au niveau de la lutte du réchauffement climatique depuis le début de la crise sanitaire. Le Green Deal a, par exemple, été au cœur des discussions européennes auxquelles la Belgique a participé activement, dans le cadre du MFF (Multi annual. Financial Framework)

La politique environnementale, dont l’amélioration de la qualité de l’air fait partie, est largement régionalisée en Belgique. Les différents ministres régionaux compétents pourront vous faire le bilan de leur action.

Lors des négociations avec Brussels Airlines, le gouvernement a fait savoir qu’il demandait «  des garanties (…) en vue d’une mise en œuvre correcte d’un business plan réaliste et tourné sur l’avenir pour Brussels Airlines, axé sur une croissance rentable, responsable du point de vue écologique et offrant des perspectives d’emploi.  »

– Pourriez-vous nous détailler les chiffres parmi les personnes testées positives : quelles sont celles qui sont asymptomatiques, celles qui nécessitent de se soigner, mais peuvent rester à la maison, et celles qui nécessitent une hospitalisation ?

Tout est disponible dans les rapports de Sciensano. Les porte-paroles interfédéraux ainsi que l’administration sont en mesure de fournir des informations complémentaires.

– Jamais en plus de 5 mois vous n’avez évoqué précisément le fait que la mortalité attribuée au Covid touchait en fait des personnes en état de comorbidité (obésité, diabète, troubles cardio-vasculaires) ou des personnes très âgées. Vous n’avez pas non plus tenu compte des remèdes éventuels et des pratiques qui pouvaient, à moindre prix, augmenter l’immunité. Alors que les conflits d’intérêts des groupes d’experts et de membres du gouvernement, que vous nommez sans honte « privacy », sont patents, nous pouvons légitimement nous demander ce qui dicte les choix du gouvernement : l’argent ou le bien commun. Au vu de vos décisions antérieures, notamment comme ministre du Budget, mais aussi comme membre d’un parti, le MR, qui a toujours œuvré en faveur des plus riches (cf. notamment les « intérêts notionnels » mis en place par Didier Reynders), vous reconnaîtrez que le doute est permis. Pouvez-vous nous assurer qu’aucun groupe privé ne tire profit du Covid-19 et des décisions qui sont prises par votre gouvernement ?

La question comprend des insinuations incorrectes qui ne correspondent pas à la réalité. Il en est fait abstraction pour apporter des éléments de réponse.

Ces données ont été publiées dans les rapports hebdomadaires qui figurent sur le site de Sciensano.

Le RAG (Risk Assement Group)ne remet pas d’avis de type thérapeutique, une telle mission est de la responsabilité de cliniciens. Un groupe de cliniciens s’est réuni et a émis un avis public sur les traitements COVID, avis basé sur une revue d’articles peer-reviewed, sur des évidences scientifiques et sur leur expérience clinique.

Aucune décision prise ne vise à favoriser le profit d’un particulier.

– Lors de la conférence de presse du 27 juillet, Elio Di Rupo, que j’ai interpellé, ne semblait pas être au courant qu’un seul homme soit derrière les mesures de traçage, un certain Frank Robben. Pourriez-vous nous en dire plus ?

La question comprend des insinuations incorrectes qui ne correspondent pas à la réalité. Il en est fait abstraction pour apporter des éléments de réponse.

Les mesures relatives au contact tracing ont fait l’objet d’un accord de coopération entre les entités fédérées et le fédéral. Cet accord a été discuté en Conférence Interministérielle Santé et en Comité de concertation. Par ailleurs, l’opérationnalité du Testing & Contact tracing est assurée par une Plateforme interfédérale testing and tracing qui comprend les représentants des entités fédérées et de l’état fédéral, présidée par Karine Moykens.

– Les professionnels de la santé mentale indiquent que de nombreuses personnes les consultent pour des troubles liés à la situation présente, dont la dépression, la perte de sens, les idées suicidaires font largement partie. Mettez-vous en balance les dégâts collatéraux de vos mesures avec leurs bénéfices quand vous les décidez, dans une sorte de calcul coût/bénéfice pour la population ? Avez-vous des chiffres des effets sociaux/individuels de vos décisions ?

La santé mentale est une compétence partagée entre les différents niveaux de pouvoir.

Dès mars 2020, la Conférence interministérielle Santé a abordé ce point. La corrélation entre les mesures de confinement et  la santé mentale a aussi été discutée dans le GT Santé mentale du GEES durant les mois avril / mai / juin.

Au fédéral, certaines mesures ont été prises comme la mise en place des vidéoconsultations, l’élargissement du public cible au remboursement psychologique ou encore le renforcement de l’accompagnement dans les hôpitaux. Les premiers chiffres de l’INAMI concernant la vidéoconsultation, par exemple, indiquent qu’il n’ y a pas un pic fortement marqué.  

– Pensez-vous qu’il soit possible d’éviter totalement les contaminations au covid-19 ? Dans ce domaine, le risque zéro n’existe pas, pourtant on a l’impression que c’est ce que vous voulez tendre à faire croire. Quid de l’immunité collective, qui sera essentielle selon certains virologues pour réduire les contaminations si un retour du virus a lieu de façon saisonnière, immunité collective dont vous ne prenez nullement compte ?

La question comprend des insinuations incorrectes qui ne correspondent pas à la réalité. Il en est fait abstraction pour apporter des éléments de réponse.

L’objectif a toujours été le contrôle de l’épidémie, ce qui est différent de l’objectif «  zéro contamination  ».

– La Suède qui a pris des mesures tout à fait différentes de celles de la Belgique, refusant le confinement généralisé, et montre des résultats qui ne sont pas alarmants, alors que certains leur promettaient des dizaines de milliers de morts. Quelles conséquences en tirez-vous ?

La question comprend des insinuations incorrectes qui ne correspondent pas à la réalité. Il en est fait abstraction pour apporter des éléments de réponse.

Si l’approche de la Suède est différente d’une grande partie des autres États européens, des mesures similaires à celles instaurées en Europe (fermeture des établissements scolaires, limitation des rassemblements, restrictions de voyage, etc.) ont été prises, parfois bien plus tard. Le pays décompte par ailleurs un nombre de victimes beaucoup plus importants que ses pays voisins dont les caractéristiques (densité, etc.) sont assez semblables. La stratégie suédoise est sujette à débat. Il est trop tôt pour tirer un bilan alors que l’épidémie n’est pas terminée.

– Comment expliquez-vous qu’au moment le plus crucial de l’épidémie, un seul laboratoire a été désigné pour tout le territoire ? Cela a totalement déterminé le nombre de tests et les critères pour les réaliser.

La question comprend des insinuations incorrectes qui ne correspondent pas à la réalité. Il en est fait abstraction pour apporter des éléments de réponse.

Lors de la première vague, les experts scientifiques ont clairement insisté sur l’indispensable nécessité pour réussir la stratégie de déconfinement de l’associer à une politique de testing. Cette politique de testing a tenu compte de la pénurie mondiale de réactifs qui frappait les labos cliniques, ne leur permettant pas plus de 7000 tests journaliers. Grâce à un protocole de l’Université de Namur, une alternative de testing moins consommatrice de réactifs a finalement pu être mise sur pied. Une plateforme nationale permettant d’accroitre les capacités grâce à une mise en commun du matériel a été aussi mise en place.

Le Cabinet du Ministre De Backer peut fournir d’avantage d’information.

– Pouvez-vous nous confirmer à cette date, alors que vous durcissez les mesures, notamment à Bruxelles avec l’imposition du masque dans tous les lieux publics, que le taux de létalité du au Covid ne fait que diminuer ?

La question comprend des insinuations incorrectes qui ne correspondent pas à la réalité. Il en est fait abstraction pour apporter des éléments de réponse.

Le Conseil National de Sécurité n’a jamais imposé le port du masque dans l’ensemble de l’espace public.

Le port du masque obligatoire dans l’espace public à Bruxelles est une décision du gouvernement régional bruxellois auquel il convient donc de s’adresser.

– Il n’y a aucune base scientifique à imposer le port du masque partout. Sur quels critères vous appuyez vous dès lors ?

La question comprend des insinuations incorrectes qui ne correspondent pas à la réalité. Il en est fait abstraction pour apporter des éléments de réponse.

Le rôle joué par les asymptomatiques dans la contamination au virus Covid 19 est prouvé scientifiquement. Par définition, ces asymptomatiques ne peuvent pas être identifiés. Le port du masque permet donc de limiter la contamination par ceux-ci. Il permet également de réduire le risque de contamination.

La littérature scientifique et les rapports d’institutions comme l’OMS démontrent très largement l’intérêt de porter un masque.

Éventuelle sortie limitée du nucléaire après 2025 ?

Par Francis Leboutte, président de Fin du nucléaire

Comme nombre d’institutions nationales et internationales, l’auteur du projet de résolution(1) relative à une éventuelle sortie limitée du nucléaire après 2025 met en avant la faible émission des gaz à effet de serre (GES) de la filière nucléaire qui serait comparable à celle de l’éolien, soit 12 grammes de CO2(2) par kilowattheure (kWh) produit, ce qui mettrait le nucléaire au premier plan des propositions énergétiques pour atténuer le réchauffement climatique.

L’analyse comparée du cycle de vie de ces deux filières de production d’électricité montre que mettre le nucléaire au niveau de l’éolien est une fiction dont voici quelques éléments  :

  • Le cycle de vie de la filière nucléaire comprend de nombreux processus qui tous génèrent des GES à l’exception d’un seul ;
    • construction de la centrale nucléaire, maintenance et opération  ;
    • extraction du minerai d’uranium, broyage, concentration (production du yellow cake ou d’un équivalent), transport du yellow cake, purification, enrichissement de l’uranium, fabrication des assemblages d’uranium (combustible)  ;
    • démantèlement, réhabilitation des sites miniers et de production  ;
    • désactivation et stockage provisoire du combustible usé  ;
    • traitement et conditionnement des déchets, construction des sites de stockage ;
    • la réaction de fission nucléaire dans le réacteur est le seul processus qui ne produit pas de GES  ; par contre il fait que la radioactivité du combustible et des matériaux environnants(3) est multipliée par 1 milliard.
  • la consommation de matière par kWh produit est 20 fois supérieure pour le nucléaire.(4)
  • les matières consommées par le nucléaire sont pour l’essentiel non recyclables, car radioactives.
  • On ne peut chiffrer avec certitude les émissions de GES liées à la gestion des déchets de haute activité et/ou de longue durée principalement constitués du combustible usé, car il faudrait un recul de plusieurs centaines ou milliers d’années pour analyser les qualités et le coût énergétique d’un stockage qui devrait être sûr pendant 1 million d’années.(5)
  • Pour ses besoins en uranium combustible, un réacteur de 1 GW (gigawatt) comme le réacteur T3 de la centrale de Tihange ou D4 de celle de Doel nécessite annuellement l’extraction d’environ 200 000 tonnes de minerai d’uranium, auquel il convient d’ajouter 800.000 tonnes de «  roches stériles  », c’est-à-dire les roches extraites, mais non traitées, car présentant des taux d’uranium trop faibles pour l’exploitation industrielle, soit un total de 1 million de tonnes de roche extraites par GW nucléaire et par an. Face à cette débauche extractiviste, en termes de «  combustible  », un champ d’éoliennes ne nécessite que du vent pour produire de l’électricité.

On le constate aisément, mettre le nucléaire et l’éolien au même niveau en termes d’émissions de GES ne tient pas la route. Un expert indépendant(6) arrive à une valeur de 165 grammes de CO2e par kWh, forcément sans prendre en compte les incertitudes et inconnues liées au stockage des déchets, aux émissions d’hydrocarbures halogénés lors de l’enrichissement de l’uranium et, dans une certaine mesure, au démantèlement des centrales(7). D’autre part, ce taux d’émission est promis à une croissance rapide du fait que le minerai à haute teneur en uranium a déjà été exploité et qu’il faudra de plus en plus d’énergie pour extraire l’uranium d’un minerai de plus en plus pauvre.(8)

Comment dès lors l’idée que le nucléaire serait une source d’électricité peu carbonée est-elle aussi répandue  ? L’explication réside dans la puissance et l’efficacité du lobby du nucléaire, à commencer par l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique)(9) on ne peut mieux placée au sommet de la pyramide institutionnelle de l’ONU, sous le contrôle du Conseil de sécurité et des puissances atomiques, une position idéale pour tromper son monde moyennant une campagne de propagande bien orchestrée.(10)

Peu de temps après la publication du rapport spécial du GIEC d’octobre 2018 (Réchauffement planétaire de 1,5°C), j’ai rencontré un des rédacteurs du résumé à l’intention des décideurs (Summary for Policy Makers) et lui ai demandé comment le GIEC pouvait se faire le vecteur d’une telle désinformation. La réponse a été on ne peut plus claire  : «  Le sujet est politique et il n’est pas question qu’une agence de l’ONU en contredise une autre surtout quand cette dernière est en position dominante  ».

L’argument du nucléaire peu carboné est un mensonge et toute argumentation en faveur de la prolongation du nucléaire qui y fait appel s’en trouve discréditée.

On ne peut reprocher à l’auteur du projet de résolution de faire grand cas du réchauffement climatique, allant même jusqu’à citer Greta Thunberg. Cependant en se limitant à mettre en avant les bénéfices climatiques supposés d’une source d’énergie par rapport à une autre, il montre qu’il n’a pas compris que le réchauffement climatique n’est malheureusement qu’un des symptômes d’une crise systémique d’une tout autre envergure. Il ne s’interroge en rien sur notre modèle de société et se montre incapable de sortir du mythe d’une croissance infinie dans un monde fini, en particulier celle de la croissance de la consommation d’électricité qu’il voit comme inéluctable «  au cours des décennies à venir  ». Tout le monde devrait le savoir, une augmentation de la production d’électricité, fût-elle «  durable  », ne peut s’accompagner que d’une augmentation des émissions de GES et de la consommation des ressources non renouvelables. Cet aveuglement lui permet aussi, à lui-même et son parti, d’être favorable au déploiement de la 5G et de l’internet des objets qui, sans aucun doute, vont provoquer une lourde augmentation de la consommation d’énergie électrique et autres. En définitive, il propose de faire exactement le contraire de ce qu’il faudrait faire pour assurer un avenir viable à nos enfants et aux générations futures et il s’inscrit dans une voie qui mène l’humanité et le monde vivant à la catastrophe.

L’auteur du projet de résolution semble aussi accorder beaucoup d’importance aux sondages d’opinion qui tendraient à prouver qu’une majorité de Belges serait favorable à une prolongation du nucléaire. Il devrait savoir qu’il est possible de faire dire aux sondages ce qu’on veut à condition de formuler les questions adéquatement. Je lui suggère de commander un nouveau sondage avec cette question  : «  Seriez-vous favorable à une prolongation du nucléaire à la condition que les déchets de haute activité soient stockés dans votre commune  ?  ». Au vu des réactions qu’a suscitées la toute récente consulta­tion publique de l’ONDRAF sur la destination de ces déchets, nul doute sur les réponses qui seraient fournies. Les Belges ont de fait parfaitement compris qu’il n’y a pas de solution avérée pour les «  stocker de manière sûre  », encore un élément qui prêche contre la prolongation du nucléaire et même pour un arrêt immédiat, car, plus le stock de ces déchets augmente, plus leur gestion risque d’être insoluble.

Depuis 2012, la Belgique a dû régulièrement et inopinément se passer d’un à plusieurs réacteurs, jusqu’à six réacteurs, sur les sept en service pendant des périodes plus au moins longues(11). Le premier intérêt de la chose a été que ces arrêts étaient «  non planifiés  » et que la Belgique a ainsi bénéficié d’une preuve expérimentale de la non-indispensabilité de la filière nucléaire pour assurer l’approvisionnement en électricité du pays. Entre le 1er septembre et le 15 décembre 2018 la capacité des réacteurs n’a pas dépassé les 2GW et même 1GW pendant 1 mois à partir du 14 octobre, mais à aucun moment la Belgique n’a été menacée de blackout ni même d’un délestage partiel. Mieux, à tout moment, la capacité de réserve était au minimum de 3,7GW, dont près de la moitié en capacité domestique  : la Belgique aurait donc pu se passer de l’ensemble des réacteurs pendant toute cette période. Cette réserve étant aussi grosso modo équivalente au double de la capacité des réacteurs T3 et D4 que certains voudraient voir prolonger au-delà de 2025, en termes de sécurité d’approvisionnement, on comprend sans mal que cette prolongation est sans intérêt, tout comme la mise en place d’un mécanisme de rémunération des capacités de production d’électricité (CRM) pour «  aider  » les opérateurs et investisseurs à construire des centrales à gaz qui seraient nécessaires après l’arrêt complet du nucléaire en 2025. De plus, il serait paradoxal et inacceptable pour le citoyen d’avoir à financer un tel mécanisme au profit d’entreprises privées qui ont tout fait pour libéraliser le secteur de l’énergie.

À supposer que la Belgique soit réellement en manque de capacité en 2025, il serait irresponsable d’imaginer combler ce manque par la prolongation de réacteurs nucléaires obsolètes qui depuis 2012 démontrent par une succession d’arrêts intempestifs leur manque de fiabilité et ont vu leur taux d’utilisation moyen baisser de près de 25 % (c’est comme si un quart du parc nucléaire avait été perdu)  ; cette progression du nombre d’incidents liée au vieillissement physique des installations est inéluctable et ne pourra que s’accentuer.

Mais cette prise de risque serait considérée comme mineure face à un possible de plus en plus probable au fil du temps  : le risque d’un accident majeur qui annihilerait la Belgique, ainsi qu’une partie de ses pays voisins. Rappelons que ces réacteurs ont été conçus pour une durée d’utilisation de 30 ans, que leurs cuves ne peuvent être remplacées et que, de jour en jour, sous l’effet du bombardement neutronique de la réaction nucléaire, l’acier dont elles sont constituées perd petit à petit ses qualités de résistance dans une mesure qu’il est impossible de mesurer réellement (seuls des tests d’échantillons d’acier prélevés sur les cuves pourraient réellement objectiver leur état). Une rupture spontanée de la cuve ne peut plus être exclue, étant donné la fragilisation excessive due au vieillissement, avec pour conséquence la perte totale de l’eau de refroi­dissement, une fusion rapide du cœur et des rejets radioactifs extrêmement importants. Autre cas de figure plus probable, cette rupture de la cuve pourrait se produire suite au choc thermique consécutif à une injection massive d’eau froide de secours en réaction à une fuite dans le circuit de refroidissement primaire (une telle fuite s’est produite dans le réacteur D1 en 2018, heureusement découverte alors que le réacteur était à l’arrêt et la fuite encore minime). Des scénarios tout à fait possibles que ne démentiraient pas les plus hautes autorités françaises de sûreté nucléaire comme Pierre-Franck Chevet, président de l’Autorité de sûreté nucléaire, qui déclarait au journal Le Monde le 20 avril 2016  : «  Un accident nucléaire majeur ne peut être exclu nulle part  ».

  1. Commission de l’énergie, de l’environnement et du climat Chambre des représentants de Belgique
  2. Gaz carbonique équivalent précisément (CO2e).
  3. Par exemple, de l’acier et du béton ; ils sont activés (deviennent radioactifs) par le bombardement des neutrons de la réaction de fission de l’uranium.
  4. 200 g pour le nucléaire, 10g pour l’éolien marin, 6g pour l’éolien terrestre.
  5. De ce point de vue, les tentatives de stockage géologique profond du combustible usé ne sont guère encourageantes comme en témoigne l’arrêt des sites de Yucca Mountain au Nevada et de Gorleben en Allemagne (ce dernier après 40 ans d’efforts infructueux). De fait, plus de septante ans après le début de l’ère nucléaire, aucun pays ne dispose d’un stockage géologique pour le combustible usé en activité.
  6. Jan Willem Storm van Leeuwen, Climate change and nuclear power, 2017 (www.stormsmith.nl/climatenuclear.html) et CO2 emissions of nuclear power : the whole picture, Nuclear monitor (Wise), juin 2020.
  7. À ce jour, un seul réacteur de 1GW et plus a été démantelé dans le monde (centrale de Trojan, Oregon ; sa cuve n’a pas été démontée, mais enterrée à 15m sous terre).
  8. C’est le « CO2 trap », le piège du CO2 qui fait que dans 50 ans, au rythme de la consommation actuelle d’uranium, le CO2e émis par kWh nucléaire serait du niveau de celui des centrales à gaz d’aujourd’hui.
  9. Objet de l’AIEA : « accélérer et accroître la contribution de l’énergie atomique à la paix, la santé et la prospérité dans le monde entier ».
  10. Par exemple : « Les centrales nucléaires émettent une quantité négligeable de GES et l’électronucléaire, tout comme l’hydroélectricité et l’énergie éolienne, est l’une des technologies pour lesquelles les émissions de CO2 sont les plus faibles », Changements climatiques et énergie nucléaire, AIEA, 2015.
  11. Par exemple, 3 réacteurs à l’arrêt pendant quasiment toute l’année 2015 et 6 réacteurs à l’arrêt pendant 1 mois en octobre 2018.

Le tort d’avoir raison « trop tôt »

Un lecteur de Kairos, constatant que certains médias du pouvoir commençaient tardivement à se voir obligés de révéler des conflits d’intérêts, qui deviennent de fait impossibles à taire, nous envoyait le mail suivant, qu’il a adressé au responsable du service de communication de Sophie Wilmès :

« Bonjour Monsieur Detry,

Rentrant de vacances, je suis interpellé par la lecture de 3 articles qui m’amène à vous poser la question ci-dessous :

–  “Mainmise de Sciensano”, “conflits d’intérêt”… : dans son rapport à la Commission spéciale Covid, Yves Coppieters pointe de graves manquements

– 137 jours interdit de conférences de presse… « Penasse c. État belge »

–  Vaccins H1N1 : “Oui, il y a eu conflit d’intérêts”

QUESTION :   Dans la mesure où le contenu de l’article de LaLibre de ce jour n’est pas très éloigné de la question de Kairos du 15 avril relative aux conflits d’intérêts, conflits d’intérêts pourtant déjà soulevé par L’Echo lors de la crise H1N1, allez-vous également exclure La Libre et L’Echo de vos conférences de presse ?

Et quelle est votre réaction suite à la publication des 2 articles ci-dessous, également par La Libre ?

– Lettre ouverte à nos responsables politiques : Il est urgent de revoir totalement la gestion de la crise Covid-19

– Didier Raoult contre-attaque et dénonce “le plus grand scandale scientifique de tous les temps”

Vous remerciant d’avance pour votre réponse, je vous prie de croire, Monsieur Detry, à l’assurance de ma meilleure considération »

  1. https://www.lalibre.be/belgique/societe/mainmise-de-sciensano-conflits-d-interet-manque-de-leadership-dans-son-rapport-a-la-commission-speciale-covid-yves-coppieters-pointe-de-graves-manquements-5f4faaf4d8ad586219e09584
  2. https://www.kairospresse.be/article/137-jours-sans-conferences-de-presse
  3. https://www.lecho.be/entreprises/pharma-biotechnologie/vaccins-h1n1-oui-il-y-a-eu-conflit-d-interets/8923878.html
  4. https://www.lalibre.be/debats/opinions/lettre-ouverte-a-nos-responsables-politiques-il-est-urgent-de-revoir-totalement-la-gestion-de-la-crise-covid-19-5f467dfe7b50a677fb2b0d77
  5. https://www.lalibre.be/international/europe/didier-raoult-contre-attaque-et-denonce-le-plus-grand-scandale-scientifique-de-tous-les-temps-5f3ccfe3d8ad58621999939c

De quoi devrions-nous avoir peur ?

« […] il arrive à l’homme d’aimer mieux croupir dans la peur que d’affronter l’angoisse d’être lui-même(1). »

Cioran, 1957.

Depuis longtemps j’ai de l’intérêt pour la notion d’heuristique de la peur proposée par Hans Jonas : moyennant un effort d’imagination, l’homme peut entrevoir les conséquences catastrophiques futures de son pouvoir technoscientifique sur lui-même et sur la nature. Cette peur prospective, mâtinée de culpabilité, est à son tour un moteur pour l’action destinée à éviter le chaos ou l’apocalypse. Il en allait, disait Jonas, du maintien des possibilités de vie biologique des lointaines générations, cela prenant la forme d’un nouvel impératif catégorique adapté aux temps présents et futurs. Ces dernières années, en jonassien, j’ai porté un jugement sévère sur mes contemporains pour leur insouciance irresponsable, leur indifférence provocante, leur nonchalance apolitique, leur scepticisme inapproprié (« Sur la réalité du réchauffement climatique, tous les scientifiques ne tombent pas d’accord, tu sais »), leur cynisme (« Profitons de tout tant que c’est encore possible  ») et même leur nihilisme chic. Ces individus de la classe moyenne qui se prennent pour des dandies, je les ai exhortés, généralement en vain, à ressentir une peur salutaire. Pas plus d’effet chez mes camarades de lutte : « La peur paralyse l’action, elle est donc à éviter ». Non, elle la stimule, et en plus elle est censée nous mener à la « raison lucide », rétorquais-je en pensant encore à Karl Jaspers, ainsi qu’à la philosophe Chantal Guillaume qui, elle, parle de peur écologique ou peur responsable(2).

Tout cela fait partie de l’ancien temps. Il y a des moments de l’histoire où les choses basculent rapidement. Il était déjà étonnant de voir comment la doxa néolibérale avait pu contaminer les consciences en un temps record, dans le courant des années 1980, des consciences adultes qui pourtant avaient été élevées dans les promesses marxistes (politiquement parlant), soixante-huitardes (sociétalement parlant) et post-soixante-huitardes (écologiquement parlant)(3). Avec l’épidémie de coronavirus, le phénomène d’accélération a été bien plus fulgurant : en six mois à peine, l’ensemble du corps social s’est converti à la peur, se retrouvant dans un état de sidération, de détresse existentielle pour certains, soumis à la pression du groupe et aux décisions liberticides autant qu’incohérentes et absurdes des gouvernements belges et français. Nous assistons à une « expérience morale », telle que l’avait analysée le sociologue Erving Goffman : « Le sujet s’adapte à son milieu, est influencé par celui-ci, il se crée une nouvelle identité, se transforme lui-même, tout cela en rapport avec des formes de pouvoir qui se déploient autour de lui(4) ». Avais-je enfin réussi mon coup ? Que nenni ! Car cette peur-ci n’est pas le fruit goûteux de l’usage de la raison appliquée aux événements, elle est le fruit pourri de la propagande médico-politico-médiatique. Donc, une mauvaise conseillère. Derrière leurs masques-muselière, les électeurs-consommateurs ont peur(5). Leurs raisonnements, leurs paroles, leurs gestes, parfois leur démarche lasse et leur tête baissée expriment la peur du coronavirus. Là se trouve le nœud : l’objet de leur peur. « Le vrai courage sait ce dont il doit avoir peur(6) », écrit Cynthia Fleury. Ne serait-il pas plus sage, plus courageux et mieux avisé de s’inquiéter de la dérive autoritaire et biopolitique des gouvernements, ou encore plus globalement l’évolution totalitaire de l’Occident(7) ? Pourtant cela ne semble pas tracasser la majorité de la population en demande pressante de sécurité, de protection, de survie ou de vie « nue », c’est-à-dire réduite au simple fait d’un organisme d’être en vie, plus encore que de santé. La peur du virus conjure celle que nous devrions éprouver face à la détérioration préoccupante tant de ce qui reste de démocratique dans nos institutions que des écosystèmes dont nous dépendons. Car « le reste » n’a évidemment pas disparu. Pour ne considérer que trois exemples, les mégafeux viennent de reprendre sur la côte ouest des États-Unis et en Amazonie, alors que nous ne sommes qu’au début de la saison sèche ; la pollution par le plastique est démultipliée depuis six mois(8) ; comme la population, nos centrales nucléaires continuent de vieillir et font aussi montre de « comorbidité ». Mais on se presse moins à leur chevet !

Les gouvernements et les médias auraient-ils cessé d’être « rassuristes » à l’occasion de cette épidémie ? Là aussi nous percevons un changement. Jusqu’ici le pouvoir politico-médiatique évitait d’apeurer inutilement les individus pour qu’ils continuent leur vie au rabais d’électeurs-consommateurs. Il leur assurait qu’il n’y avait pas à s’affoler, puisque la technoscience et ses experts trouveraient les solutions à tous les problèmes. Mais voilà qu’avec le Covid-19, il sonne le tocsin depuis des mois en énumérant quotidiennement les chiffres des contaminations, des hospitalisations, des morts. Peur, angoisse et même terreur à tous les étages ! Dans le Léviathan (1651), Thomas Hobbes remarquait déjà que la peur de la mort et le goût du confort étaient les passions principales qui disposent le mieux les hommes à obéir. Cela n’a pas changé trois siècles et demi plus tard. Pour le confort, pas de problème, la vie sous cloche du confinement (ou semi-confinement) y est très favorable puisqu’il ne restera bientôt plus que « ça » pour se consoler. Le divertissement numérique et les plateformes de vente en ligne y pourvoiront. La peur de la mort joue aussi sa pleine partition en cette époque où les projets du transhumanisme semblent séduire (réduire ?) de plus en plus de monde. Avec Olivier Rey, on peut se poser la question : « Sur quelles libertés [en effet] les populations ne sont-elles pas disposées à transiger, quelles sujétions ne sont-elles pas prêtes à accepter, pour fuir devant cette terreur [Ndlr : la mort], avec laquelle plus aucun rite ne permet de composer ?(9) ». Mais la peur est à géométrie variable. Quand les électeurs-consommateurs s’envolent pour des destinations touristiques (plus ou moins) lointaines, ils n’ont toujours pas peur d’accélérer les dérèglements climatiques ; quand ils participent à la gabegie de plastique, ils n’ont toujours pas peur de transformer l’océan en poubelle ; quand, crédules, ils obéissent au gouvernement et aux experts, ils n’ont bizarrement pas peur de basculer dans une nouvelle version 2.0 de la société faite de méfiance systématique du corps de l’autre, d’idéologie du « sans contact », de surveillance ubiquitaire (du pouvoir vers les citoyens et les citoyens entre eux), d’évaporation de la vie collective autre que celle du travail et de la communion consumériste en grandes surfaces. Ils n’ont bizarrement pas peur de cette perspective de simple survie contrôlée par la machinerie algorithmique d’un État à la main droite régalienne de plus en plus lourde(10). Et nous retrouvons ici le rôle salutaire d’une peur rationnelle et à bon escient. Mais ne nous limitons pas à elle, soyons aussi l’oasis dans le désert de la société hygiéniste(11).

  1. Emil Cioran, Histoire et utopie, Folio, 1960, p. 67.
  2. Cf. Entropia, n° 10, « Aux sources de la décroissance », Parangon, printemps 2011.
  3. Certes, une partie de ces promesses n’avaient pas été tenues, mais était-ce une raison suffisante pour épouser le projet néolibéral ? La déception doit-elle tout justifier ?
  4. Bernard E. Harcourt, La société d’exposition. Désir et désobéissance à l’ère numérique, Seuil, 2020, p. 190. Nous assistons aussi à l’expérience de Milgram — i. e. la soumission à l’autorité — à grande échelle.
  5. Remarquons en outre que nombre d’individus en viennent couramment à dénier leur propre peur par orgueil (« Je n’ai pas peur, je prends simplement des précautions », me répond-on). Dans une société individualiste-narcissique, il est malvenu et honteux de se dire malheureux ou apeuré.
  6. Cynthia Fleury, La fin du courage, Fayard, 2010, p. 18.
  7. Cf. Marc Weinstein, L’évolution totalitaire de l’Occident. Sacralité politique, I, Hermann, 2015.
  8. Les conséquences écologiques du Covid-19 pourraient faire l’objet d’une étude séparée.
  9. Olivier Rey, L’idolâtrie de la vie, Gallimard, 2020, p. 44.
  10. De nos jours, il y a deux façons de se retrouver enfermé : dans la nasse numérique ou dans la traditionnelle prison de béton et d’acier, l’un n’empêchant pas l’autre.
  11. Je paraphrase ici Serge Latouche : « Ainsi sommes-nous l’oasis dans le désert de la société de marché » (in Entropia, n° 10, op. cit., p. 35). Par ailleurs, on pourrait parler d’hyper-société à propos de ce qui se (re)met insidieusement en place, un pouvoir totalitaire où la liberté individuelle et collective se réduit progressivement à peau de chagrin. Cf. Jacques Généreux, La dissociété, Seuil, 2006.

« Il n’y a plus de base médicale justifiant une politique d’urgence »

Quelques extraits de cette lettre ouverte de médecins et de professionnels de la santé. Vous en conclurez s’il nous faut désobéir ou pas aux mesures politiques actuelles ; reprendre, comme nous aurions dû le faire depuis longtemps, le contrôle de nos vies. Nous avons conclu.

Leurs demandes

  • Par conséquent nous demandons l’arrêt immédiat de toutes les mesures.
  • Nous mettons la légitimé des experts consultatifs actuels qui se réunissent à huis clos, en question.
  • Nous demandons également qu’une commission indépendante enquête de manière approfondie sur les raisons du maintien de toutes les mesures de restriction de la liberté, alors qu’entre-temps, les chiffres et les données scientifiques ont clairement montré qu’il n’y a aucune raison médicale pour cela un jour de plus.
  • Dans le prolongement de l’ACU 2020 (https://acu2020.org/version-francaise/), nous demandons une enquête approfondie sur le rôle de l’OMS et l’influence possible des conflits d’intérêts dans cette organisation. Elle a également été au cœur de la lutte contre «  l’infodémie  », c’est-à-dire la censure systématique de toutes les opinions divergentes dans les médias. Pour un état de droit démocratique ceci est inacceptable.

« Le renforcement de l’immunité naturelle est une approche beaucoup plus logique. La prévention est un pilier important, insuffisamment mis en évidence : une alimentation saine et complète, de l’exercice en plein air, sans masque buccal, la réduction du stress et des contacts émotionnels et sociaux nourrissants (…) Les mesures corona forment un contraste frappant avec la politique jusqu’ici minimale du gouvernement lorsqu’il s’agit de mesures bien fondées ayant des effets bénéfiques avérés sur la santé, comme une taxe sur le sucre, l’interdiction des cigarettes (électroniques) et le fait de rendre les aliments sains financièrement attrayants et largement accessibles, l’exercice physique et les réseaux de soutien social. C’est une occasion manquée pour une meilleure politique de prévention qui aurait pu entraîner un changement de mentalité dans toutes les couches de la population avec des résultats clairs en termes de santé publique. Actuellement, seuls 3 % du budget des soins de santé sont consacrés à la prévention »


«  Nous demandons ici un débat ouvert, où tous les experts sont entendus sans aucune forme de censure  »


«  La politique actuelle de crise est complètement disproportionnée, faisant plus de mal que de bien  »

«  Il ne s’agit donc pas d’un virus meurtrier, mais d’une condition bien traitable

«  Le taux de mortalité s’est avéré plusieurs fois inférieur aux prévisions et est proche de celui d’une grippe saisonnière normale  »


«  Nous constatons sur le terrain que les dommages collatéraux qui sont actuellement causés à la population auront un impact plus important à court et à long terme sur toutes les couches de la population que le nombre de personnes qui sont actuellement sauvées  »

«  Nous plaidons pour l’arrêt immédiat de toutes les mesures  »


«  La politique répressive et stricte en matière de corona contraste fortement avec la politique jusqu’ici minimale du gouvernement en ce qui concerne la prévention des maladies, le renforcement de son propre système immunitaire par un mode de vie sain, des soins optimaux avec une attention pour l’individu et l’investissement dans le personnel soignant  »

«  Le Covid-19 n’est pas un virus du rhume du cuir, mais une affection bien traitable avec une mortalité comparable à celle de la grippe saisonnière. En d’autres termes, il n’y a plus d’obstacle insurmontable à la santé publique. Il n’y a pas d’état d’urgence  »

«  Les mesures mondiales actuelles visant à lutter contre le SARS-CoV-2 violent considérablement cette vision de la santé et les droits de l’homme
L’utilisation du test PCR non spécifique, qui produit de nombreux faux positifs, a donné une image exponentielle  »

«  Nous n’avons pas vu de débats ouverts dans les médias, où les contestataires pouvaient donner leur avis  »

«  Si l’on compare les vagues d’infection des pays menant une politique de confinement stricte avec celles des pays qui n’en avaient pas (Suède, Islande …), on observe des courbes similaires  »


«  Des mesures d’hygiène excessives ont un effet néfaste sur notre immunité
La grippe va réapparaître à l’automne (en combinaison avec le covid-19) et une éventuelle diminution de la résistance naturelle pourrait entraîner encore plus de victimes  »

«  En attendant, il existe une thérapie abordable, sûre et efficace pour ceux qui présentent de graves symptômes de maladie, sous la forme d’HCQ (hydroxychloroquine), de zinc et d’AZT (azithromycine)  »

«  L’isolement social et les dégâts économiques ont entraîné une augmentation de la dépression, de l’anxiété, des suicides, de la violence intrafamiliale et de la maltraitance des enfant  »

«  Le port d’un masque buccal n’est pas sans effets secondaires (…) De plus, le CO2 accumulé entraîne une acidification toxique de l’organisme qui affecte notre immunité. Certains experts mettent même en garde contre une transmission accrue du virus lors d’un usage fautif  »

«  Des études ont montré que plus les gens ont d’engagements sociaux et émotionnels, plus ils sont résistants aux virus  »

«  Le nombre de décès par corona enregistrés semble donc encore surestimé. Il y a une différence entre la mort par corona et la mort avec corona  »

«  A l’échelle mondiale, on s’attend à ce que le vaccin provoque 700 000 cas de dommages ou de décès. Si 95 % des personnes ne présentent pratiquement aucun symptôme pour le Covid-19, l’exposition à un vaccin non testé est un risque irresponsable  »

Il est de ces choses que le pouvoir ne peut entendre – Chronologie d’une censure d’État

Depuis le 15 avril et « la question biaisée politiquement, ce qui n’est pas l’habitude des journalistes », dixit Wilmès, je suis interdit de conférence de presse. Rien d’extraordinaire pourtant que de demander la légitimité d’un gouvernement dont nombreux des membres travaillent ou ont travaillé pour des multinationales liées à la santé. C’est la réponse – que nous n’attendions évidemment pas -, qui est extraordinaire, du fait qu’au fond il n’y en a pas (c’est de la rhétorique), car une réponse signifierait que le débat puisse avoir lieu. Quand on ne demande pas aux politiques ce qu’ils veulent entendre, comme le font les journalistes habituellement, on n’est plus autorisé à leur poser des questions – et pour cela, ils doivent trouver des prétextes. On aura ainsi appris une chose depuis, pour ceux qui ne le savaient pas ou en doutaient encore : nous sommes tolérés tant que nous demeurons spectateurs (et consommateurs, ce qui est peu ou prou identique). Si nous nous levons du siège, ils prennent peur.

Le Covid-19 et son (im)monde

Si la situation actuelle devait nous enseigner une vérité, c’est sans doute celle que c’est à la mesure d’une modification obligée de nos « habitudes » que nous pouvons prendre le temps de nous arrêter et de penser. Mais a-t-on vraiment modifié toutes nos habitudes, sachant que celle qui consiste à s’informer, par le biais des mêmes médias qu’avant, a crû davantage ? Il est donc également probable que des chocs comme celui que nous vivons, puissent avoir l’effet inverse. 

Le coronavirus n’est-il pas une forme d’apothéose de tout ce qu’il se passe depuis longtemps, qui s’inscrit cyniquement et « normalement » dans les productions d’une société qui a fait primer l’hybris (la démesure) sur le bien commun. Selon d’où l’on se situe, on pourra donc dire que rien ne va dans notre société, mais d’un autre point de vue, que tout fonctionne très bien. Dans le premier cas, on nommera les écarts indécents entre riches et pauvres qui se creusent irrémédiablement, les catastrophes naturelles qui augmentent de par leur nombre et leur ampleur, la disparition de la flore, la dramatique sujétion de la vie humaine aux algorithmes et aux écrans, la sixième crise d’extinction des espèces, etc. Dans le second, on constatera que les multinationales n’ont jamais été aussi puissantes, les médias concentrés aux mains des élites financières et autres grosses fortunes, que les dividendes pleuvent sur des riches de plus en plus riches, que la destruction est créative de richesses, concentrées, avant tout. Et que malgré tout cela, nombreux croient encore en la théorie du ruissellement. 

De cette situation, ceux qui ont intérêt à ce que rien ne change tireront profit. La réussite de leurs affaires dépendra de la réaction de la classe moyenne prise en étau entre les « premiers de cordée » et ce qu’il reste des classes populaires. Quel en sera l’épilogue, nous n’en savons rien. Mais l’apathie générale et l’ambivalence d’une petite bourgeoisie qui se contente de ce qu’on lui propose, troquant toute velléité de révolte contre un city-trip ou le dernier gadget made-inFoxconn, ne présage rien de bon. Pessimiste vous direz ? Il est trop tard pour penser en ces termes, établissant seulement que tout n’a mené à rien ; que les exigences étaient trop pauvres ; que l’espoir était trop présent et opportun. À l’heure qu’il est, on fait fi de l’espoir, prétexte à ne rien faire. On agit. 

Il est dont utile ici de procéder à une forme de synthèse, qui fera grincer les thuriféraires de « l’appel aux gouvernants », qui ne gouvernent plus rien du bien commun depuis des décennies, mais se contentent juste d’assurer leur plan de carrière, et donc de façon subséquente et logique, de garantir la pérennité du capitalisme, dont la fin n’est qu’une accumulation, qui ne peut prendre fin, si nous y participons, que sur la dévastation de la Terre qui nous accueille. 

Les propos raviront toutefois ceux qui luttent bien seuls depuis longtemps pour faire entendre autre chose que les psaumes de l’église de la croissance, relayés par leurs diocèses médiatiques. Ces derniers ont tous les âges, mais la tendance à considérer les pensées hétérodoxes comme désuètes leur accole fréquemment l’épithète de « vieux ». Certes, il peut y avoir quelque chose de valorisant à se voir qualifier de la sorte par des fidèles qui assurent la fin de l’humanité par leurs certitudes quotidiennes. 

Il faudra donc débuter par la fin qui éclaire le commencement : si Coronavirus il y a et si réactions médiatisées de ce type se font jour, elles ne sont que l’aboutissement de ce que nous sommes, de ce que nous avons fait, et de où nous en sommes. Rien de plus, et c’est même assez simple en fin de compte. Les élites occidentales ont toujours pu compter sur une classe moyenne qui ne voulait en rien perdre de ses prérogatives. Celle-ci a donc toujours fulminé de manière affectée, laissant l’illusion de la confrontation tout en assurant en off sa propre perpétuation. Les syndicats, l’aide au développement, les ONG et associations diverses, les Parlements, ne sont que les reliquats d’une lutte qui a perdu de sa radicalité, devenus même iindispensables tant ils servaient de faire-valoir au système dominant. Il fallait feindre l’opposition, en ne s’opposant toutefois plus aucunement aux fondements du système qui leur permettait même d’exister. Les autres, révoltés, avaient prouvé, dans les zones qui constituaient nos réservoirs de matières premières et de mains-d’œuvre, que la réelle opposition n’avait qu’une seule issue : létale. Biko, Allende, Sankara, Lumumba…, en sont le témoignage. Pendant ce temps, la généralisation du vote illusionnait le peuple qu’il participait du collectif, surtout dupe de ce tour de prestidigitation qui avait fait accepter cet oxymore d’une « démocratie participative », parce qu’il pouvait désormais jouir des fruits de la consommation marchande. 

Soit, les révolutions abouties n’ont toujours été que bourgeoises. Pourquoi en changerait-il ? Nous débuterons par là, en commençant par un préliminaire toutefois, qui tentera de montrer que quelle qu’ait été la volonté d’aboutir à la crise coronovarienne présente, l’intention importe au fond peu, et c’est peut-être cela le pire : l’orgiaque est ce qui nous organise depuis longtemps, peu importe qu’il soit voulu ou non, il fait partie intrinsèque d’un mode d’organisation sociale, il en est donc sa création, toujours sa forme aboutie. L’occasion fait le larron, et tout choc fait stratégie. Le seul problème présent est que la conflagration touche ceux qui, habituellement, sont à l’abri. Avant, hier, il ne nous gênait pas trop de consommer les objets et les vêtements montés et cousus par des esclaves asiatiques, ou d’envoyer nos restes électroniques en Afrique. On le savait, l’important n’était et n’est toujours pas l’information, mais la volonté d’être libre, qui implique celle de penser. Elle se meurt, et la génération « smartphone » en signe peut-être la fin. 

La suite sera une tentative d’explication non-exhaustive de ce fait pérenne que, toujours et encore, rien ne change vraiment, donc que tout s’aggrave, et que se perpétue sans fin, et c’est là sa pure logique, le « changement dans la continuité ». Nous nous arrêterons sur cette pratique à l’innocuité estampillée pour l’ordre en place, que sont ces applaudissements quotidiens pour le corps médical. Cela nous offrira une transition idéale, nous permettant de questionner la médecine bureaucratique que ne peut interroger un simple claquement de mains, fourre-tout bruyant bien sympathique « positif » dans la novlangue. Donc inoffensif. 

Il faudra terminer en rappelant que le neuf n’a rien de nouveau et que l’inédit ne se pare de ces habits que pour nous faire oublier qui nous sommes et pourquoi nous y sommes. Aujourd’hui, « nous sommes tous Covid-19 ». Saurons-nous en tirer les conclusions, ou, comme le disait le lucide Jaime Semprun, s’évertuer encore et toujours à « ne pas conclure » ?


CORONAVIRUS : UN CHOC OPPORTUN 

« J’appelle “capitalisme du désastre” ce type d’opération consistant à lancer des raids systématiques contre la sphère publique au lendemain de cataclysmes et à traiter ces derniers comme des occasions d’engranger des profits  »(1)

Naomi Klein, La stratégie du choc. 

Ce qui semble relever de l’inattendu possède ses bienfaits dans un système capitaliste. C’est-à-dire qu’on peut être assuré que là où le choc risquerait de faire vaciller les fondements de la société en place, les élites feraient tout pour l’éviter, que parfois ils y parviennent, d’autres fois non, mais que chaque fois ils en tirent profit. Dès lors, le plus important maintenant n’est sans doute pas de savoir si le Coronavirus est le résultat d’un complot, forme d’organisation secrète du désastre, mais que le désastre est consubstantiel à nos sociétés et est donc inscrit en son cœur-même. Se référant aux allégations fréquentes, et justifiées, de complot dans toutes les régions sinistrées par les USA, Naomi Klein explique pertinemment que « la vérité est à la fois moins sinistre et plus dangereuse. Car un système économique qui exige une croissance constante tout en refusant presque toutes les tentatives de réglementation environnementales génère de lui-même un flot ininterrompu de désastres militaires, écologiques ou financiers. La soif de profits faciles et rapides que procurent les placements purement spéculatifs a transformé les marchés boursiers, financiers et immobiliers en machines à fabriquer des crises, ainsi que le montrent la crise asiatique, la crise du peso mexicain et l’effondrement des « point com ». Notre dépendance commune à l’égard des sources d’énergie polluante et non renouvelable engendre d’autres crises : les catastrophes naturelles (en hausse de 430 % depuis 1975) et les guerres livrées pour le contrôle de ressources rares (on songe à l’Afghanistan et à l’Irak, bien sûr, mais on ne doit pas non plus oublier des conflits de moindre intensité comme ceux du Nigeria, de la Colombie et du Soudan), lesquelles entraînent à leur tour des ripostes terroristes (les auteurs d’une étude réalisée en 2007 en sont venus à la conclusion que, depuis le début de la guerre en Irak, le nombre d’attentats a été multiplié par 7). Comme la planète se réchauffe, sur le double plan climatique et politique, il n’est plus nécessaire de provoquer les désastres au moyen de sombres complots. Tout indique au contraire qu’il suffit de maintenir le cap pour qu’ils continuent de se produire avec une intensité de plus en plus grande. On peut donc laisser la fabrication des cataclysmes à la main invisible du marché. C’est l’un des rares domaines où il tient ses promesses. Si le complexe du capitalisme du désastre ne déclenche pas délibérément les cataclysmes dont il se nourrit (à l’exception notable de l’Irak, peut-être), de nombreuses preuves montrent que les industries qui le composent font des pieds et des mains pour que les désastreuses tendances actuelles se poursuivent sans qu’on y change quoi que ce soit  »(2)

C’est bien là une vérité dont la théorie du complot qu’alimentent surtout des médias aux ordres, débusqueurs officiels de fake news, risque de nous détourner, à savoir que les politiques « normales » s’efforcent à rendre ce monde invivable, et que le désastre doit durer et s’aggraver pour assurer les profits. Cela étant dit, on voit d’un autre œil tous leurs appels au changement, à leur lutte « contre » (la pauvreté, le sous-développement, l’obésité et autres « excès » en tous genres), qui ne sont qu’une forme d’organisation de la nuisance. On pourrait s’étonner que pendant que rien n’est censé fonctionner « normalement », certains domaines ne semblent nullement impactés par la situation. Ce n’est pas une contradiction au fond, car il en est de certains secteurs qui fonctionnent mieux en situation de bouleversement. Lors de l’ouragan Katrina par exemple, on aurait pu penser que les espaces dévastés allaient susciter une reconstruction rapide du bien commun, mais « les écoles, les maisons, les hôpitaux, le réseau de transport en commun, les quartiers encore privés d’eau potable… En fait, on ne s’employait pas à reconstruire le secteur public de la Nouvelle-Orléans. Au contraire, on utilisait la tempête comme prétexte pour l’oblitérer  »(3). À l’instar du gars qui vole le portefeuille de celui qui vient de faire une crise cardiaque, on profite donc de la situation pour détruire ce qu’il reste de protection sociale contre la tyrannie marchande. On reste toutefois encore stupéfait de voir le zèle à prendre des mesures totalement antinomiques avec un bon sens que devrait nous inspirer la situation. Évoquant le témoignage demandant au gouvernement d’intervenir, Naomi Klein dit : « Ces questionnements introspectifs n’étaient pas de mise à la Heritage Foundation, repaire des véritables apôtres du friedmanisme. Katrina était une tragédie, mais, ainsi que Milton Friedman l’écrivit dans la page d’opinion du Wall Street Journal, c’était “aussi une occasion”. Le 13 septembre 2005 – quatorze jours après l’écroulement des digues –, la Heritage Foundation organisa une réunion d’idéologues et de législateurs républicains aux idéaux convergents. Ils mirent au point une liste “d’idées favorables au libre marché pour répondre à l’ouragan Katrina et à la hausse du prix de l’essence” – 32 propositions en tout, tirées tout droit du manuel de l’école de Chicago et présentées comme une forme d’“aide aux sinistrés”. Voici les trois premières solutions proposées : “suspendre automatiquement les lois David-Bacon sur les salaires dans les régions touchées” (allusion à l’obligation faite aux entrepreneurs fédéraux de verser un salaire suffisant), “faire de tout le secteur une zone de libre entreprise assujettie à un impôt uniforme” et “faire de tout le secteur une zone de compétitivité économique” (avantages fiscaux complets et suspension des règlements). On revendiquait aussi l’octroi aux parents de bons d’études ouvrant droit aux écoles à charte. Dans la semaine, le Président Bush annonça l’adoption de toutes ces mesures  »(4). Ce qu’il se passe en France et l’application des « pouvoirs spéciaux » en Belgique, sont les mêmes types d’exploitation d’une situation de crise. Les timides et floues propositions, – stratégie de percée idéologique lente et progressive – , du président du patronat belge, Pieter Timmermans, de la Fédération des Entreprises de Belgique, indiquent cette stratégie du choc : « Ensemble, nos entreprises sont capables de relever de grands défis. Elles l’ont déjà prouvé lors de la crise financière de 2008 et après les attentats terroristes de 2016. Mais nos entreprises, de tous les secteurs, devront cette fois faire preuve d’une plus grande résilience encore (…) Mais le monde aura changé après la crise du coronavirus. Nous devons donc anticiper l’avenir. Nous devrons reconstruire et renforcer notre tissu économique », il faudra « de nouvelles idées, une nouvelle approche, un nouveau Plan Marshall pour retrouver des entreprises plus fortes  »(5). Pieter Timmermans, patron des patrons, ami des milliardaires et des capitaines d’industrie, qui était présent le 11 septembre 2018 pour le lancement officiel du Pacte national [« public-privé »] pour les investissements stratégiques, avec à ces côtés : « Michel Delbaere, CEO de Crop’s (production et vente de légumes, fruits et repas surgelés) et ancien patron du Voka, mais aussi, parmi d’autres multiples fonctions, président de Sioen Industries ; Dominique Leroy, CEO de Proximus ; Marc Raisière, CEO de Belfius ; Michèle Sioen, CEO de Sioen Industries (leader mondial du marché des textiles techniques enduits et des vêtements de protection de haute qualité.), ancienne présidente de la Fédération des Entreprises de Belgique (FEB), manager néerlandophone de l’année 2017, accessoirement impliquée dans le Luxleak ; le baron Jean Stéphenne, bien implanté dans les milieux universitaires et politiques, comme ses autres acolytes, ancien vice-président et manager général de la multinationale pharmaceutique GlaxoSmithKline Biologicals, mais aussi président du CA de Nanocyl, spin off des universités de Liège et Namur, spécialisée dans les nanotubes de carbone (batteries, voitures, électronique…)  »(6). Soyons sûrs que ces derniers ne veulent qu’assurer le bien commun. 

Mais l’opportunisme de la situation ne consiste pas seulement à accentuer la logique libérale en détruisant ce qui s’y oppose encore, mais aussi à déployer des « innovations » que la propagande médiatique n’avait pas suffi à rendre acceptable, et qu’un confinement par exemple, réduisant le pouvoir de contestation, permettra de déployer à point nommé. Ce fut le cas à La Nouvelle-Orléans, où les apôtres de Friedman virent dans l’ouragan l’aubaine pour la privatisation de l’enseignement : « Katrina a accompli en un jour […] ce que les réformateurs du système d’éducation ont été impuissants à faire malgré des années de travail  »(7). C’est le cas en Europe avec la 5G. Certains avaient pu croire que l’absence de gouvernement fédéral en Belgique constituerait un moratoire pour l’invasion technologique, notamment celui de la 5G, que les appels et lettres ouvertes de milliers de scientifiques seraient entendus, c’était ignorer qu’on ne les écoute – comme les infirmiers et les médecins dans les hôpitaux en période de Coronavirus – que quand ils servent leurs intérêts. C’était donc sans compter sur leur détermination et l’opportunité de la situation qui leur était offerte : en Belgique, en plein confinement, l’Institut belge des services postaux et des télécommunications (IBPT) a annoncé l’octroi de droits d’utilisation provisoires visant à permettre l’introduction de la 5G. Une consultation publique, alors que nous sommes coincés chez nous et ne pouvons pas nous rassembler, a lieu jusqu’au 21 avril… En un seul jour, le 1er avril 2020, la corporation État-industrie rendait publiques les décisions qu’elle avait prises via leurs porte-paroles, les médias : « Proximus lance la 5G dans plus de 30 communes  ». L’annonce indique qui décide : ce n’est pas un pouvoir politique (inféodé quoi qu’il en soit à la logique entrepreneuriale), ou mieux une force démocratique, mais une entreprise. 

En matière sanitaire, il a été dit et convenu qu’il n’existait plus de groupes témoins(8) et que désormais, nécessité de produire et consommer toujours plus oblige, nous étions des cobayes en phase d’expérimentation : « Puisque l’usage du GSM est actuellement généralisé, disait un médecin membre du Comité Frémault(9) , une alternative aux études de type cas-témoins est l’analyse de l’évolution avec le temps de la prévalence des tumeurs cérébrales  ». Soit : « laissons faire, on ne peut pas lutter contre, ensuite on verra ». Pris dans la boucle des intérêts bien compris, le traitement de tumeurs et divers troubles sera profitable aux hôpitaux privatisés. Du win win. 

L’OPPORTUNITÉ FANTASTIQUE DU COVID-19 

Covid-19 tombe à point nommé face à un capitalisme en phase de disruption, qui doit faire l’économie d’une possible contestation populaire de grande ampleur. Les marches pour le climat et l’émergence de mouvements contestataires, même s’ils ne constituaient pas un risque subversif en eux-mêmes, auraient pu avec l’aggravation de la situation et l’information alternative accessible sur internet, mener à une forme de sédition d’ une partie significative de la population. Et c’est cela qu’il leur faut à tous prix éviter, empêchant le déploiement technologique, et, pire, pouvant conduire à une improbable, mais possible, conscientisation des foules couplée à une reprise en main démocratique de nos vies. « On va devoir informer, éduquer et donner confiance dans la 5G  », nous dit dès lors le CEO de Proximus(10), entendez « accentuer la propagande et le lobbying  ». 

À un moment, comme disait Friedman, inspirateur des régimes de terreur des dictatures néo-libérales d’Amérique du sud notamment, « seule une crise – réelle ou supposée – peut produire des changements. Lorsqu’elle se produit, les mesures à prendre dépendent des idées alors en vigueur. Telle est, me semble-t-il, notre véritable fonction : trouver des solutions de rechange aux politiques existantes et les entretenir jusqu’à ce que des notions politiquement impossibles deviennent politiquement inévitables  »(11). Ou, pour le dire autrement : « Pour que le traitement de choc économique soit appliqué sans contrainte […], on doit compter sur un traumatisme collectif majeur, lequel entrave ou suspend provisoirement l’application des principes démocratiques  ». Appliqué à la situation présente : il faut un Covid19 « pour aider l’entreprise privée à réaliser ses objectifs : profiter des traumatismes collectifs pour opérer de grandes réformes économiques et sociales  »(12), « La peur et le désordre sont les moteurs du progrès  »(13). Bill Gates, architecte du désordre mondial, en sait quelque chose, lui qui prodigue actuellement ses bons conseils aux États et attend leur implication financière – donc celle des contribuables – pour constituer des milliards de doses de vaccin, « les compagnies privées ne pouvant pas prendre ce genre de risque, mais le gouvernement fédéral le peut  »(14)… « C’est pendant les moments de grande malléabilité – ceux où nous sommes psychologiquement sans amarres et physiquement déplacés – que ces artistes du réel retroussent leurs manches et entreprennent de refaire le monde  »(15). Comme le disait Michael Bruno, économiste en chef à la Banque mondiale, devant un parterre de 500 économistes : « L’économie politique des crises graves tend à déboucher sur des réformes radicales aux résultats positifs  »(16)

Ainsi, complice idéologique belge de Milton Friedman, Étienne Davignon, ancien Vice-Président de la Commission européenne, qui « “officialisera” la fusion de la communauté avec le monde des affaires  », « Président de la Table Ronde des Industriels européens (ERT), de la Société générale de Belgique, de L’Union Minière, Vice-Président d’Accor, d’Arbed, de Tractebel, de Fortis Belgique, administrateur ou membre du conseil de surveillance d’Anglo American Mining, Gilead, ICL, Penichey, Foamex, Kissinger Associates, Fiat, Suez, BASF, Solvay, Sofina, Recticel ou encore de la CMB-Compagnie Maritime Belge. Président de l’AUME (Association pour l’Union Monétaire en Europe) dès 1991, et de la Fondation Paul-Henri Spaak, il est aujourd’hui membre de la Commission Trilatérale et gouverneur de la Fondation Ditchley  »(17), soit, l’architecte du désastre, nous prodiguait ses bons conseils dans un quotidien belge : « un plan européen pour la survie du secteur aérien qui a été un moteur de croissance économique ces dernières années ; des mesures concrètes de soutien aux PME ; plan d’urgence pour le secteur médical ; accélération de l’investissement requis pour le « Green Deal » » ; développement de la recherche scientifique, notamment dans le domaine de la santé  »(18). « Marshall », « Green New Deal » ou « société de transition », entendez toujours subventions publiques vers le privé, privatisation de la santé, accélération de la numérisation totale de nos vies, socialisation des coûts de la recherche publique et privatisation des bénéfices, sous une forme accrue. Soit, le mantra de l’école de Chicago : privatisation, réduction des dépenses publiques, dérégulation. 

La peur est saine pour le capitalisme. Elle doit donc durer : compter les morts, les patients en soins intensifs, donner des statistiques sans tenir compte de critères essentiels (comme le pourcentage de personnes testées dans la population), annoncer un « pic » à venir, dans deux jours, deux semaines… et confiner. La situation en cours donne l’ampleur de l’indigence médiatique et de la capacité mimétique des journalistes à tous bégayer en même temps les mêmes inepties. 

Cela dit, cette misère médiatique ne peut s’appréhender qu’à l’aune d’un système global où le choc est une aubaine pour ceux qui tirent les manettes dans les hautes sphères, une secousse accélérant la mise en œuvre d’un programme déjà fixé qui se met en place trop doucement en période « normale ». On ne voit pas comment et pourquoi des médias à la solde du capital, qui quotidiennement nous aidaient déjà à ne pas comprendre, outil de désinformation des masses, encourageant les instincts les plus vils : convoitise, jalousie, affects, viles pulsions, entretenant sciemment la niaiserie, « c’est-à-dire, au regard de l’économie de marché, tout ce qui est de nature à entretenir la frénésie de consommation  »(19), en viendraient tout à coup à se métamorphoser en chantre de l’anticapitalisme. 

LE CHANGEMENT, C’EST POUR QUAND ? 

« Et c’est là, dit sentencieusement le Directeur, en guise de contribution à cet exposé, qu’est le secret du bonheur et de la vertu, aimer ce qu’on est obligé de faire. Tel est le but de tout conditionnement : faire aimer aux gens la destination sociale à laquelle ils ne peuvent échapper  »(20)

Aldous Huxley, Le meilleur des mondes. 

« Les prétendues démocraties occidentales sont à cet égard tout à fait assimilables à des sociétés féodales dont les sujets seraient appelés à renouveler solennellement, de temps à autre, leur approbation aux princes, ducs, comtes et autres patriciens apanagés qui se sont emparés depuis longtemps du pouvoir et ont seulement le souci de faire légitimer leur coups de force  »(21)

Alain Accardo, Le petit-bourgeois gentilhomme 

Les crises précédentes se sont toutes soldées par une victoire du capitalisme, préconisant des remèdes néo-libéraux plus forts, qui nous ont menés à la situation actuelle. Pourquoi en serait-il autrement aujourd’hui ? Qu’est-ce qui aurait tout à coup changé ? Certes, les inégalités ont formidablement crû, grâce à des mesures politiques favorables, le climat se dérègle, la biodiversité se meurt et nos enfants sont pris dans une spirale de crétinisation par les écrans d’un côté. De l’autre, les vols en avion ne cessent d’augmenter, les ventes de voitures, de smartphones, les achats en ligne… Or, on ne voit pas bien comment on changera de paradigme si on continue à jouer le jeu du système, si on veut le beurre et l’argent du beurre, un air pur mais conduire les enfants en voiture dans l’école qu’on aura choisie, des arbres mais de la viande tous les jours ; l’authenticité mais aller au bout du monde et quand on veut… 

Le système pour se maintenir en place a absolument besoin de notre consentement, de « ces membres des différentes fractions de ces classes moyennes dont nous faisons partie et qui constituent aujourd’hui la composante essentielle de la population des démocraties occidentales, c’est-à-dire celle dont l’adhésion importe le plus pour le soutien du système. Je pense que, faute du consentement de ces millions de salariés-citoyens à l’ordre existant, celui-ci ne pourrait se soutenir, sauf à jeter bas les masques de la démocratie et à se transformer en tyrannie avérée gouvernant par la terreur  »(22). C’est à vrai dire ce qu’il a fait et fait toujours – la tyrannie – dans les dictatures de ces pays qui nous fournissent main-d’œuvre et matières premières. 

Nous aurions beaucoup de choses à dire ici, retenons une chose importante qui est que « pour la longévité d’un système, il faut impérativement que ceux qui le font fonctionner soient disposés à le faire de leur plein gré, au moins pour ce qui touche à l’essentiel. Et plus leur adhésion gagne en spontanéité, moins ils ont besoin de réfléchir pour obéir, mieux le système se porte  »(23). Nous avons délégué notre responsabilité à un pouvoir central et nous sommes bercés de l’illusion qu’une démocratie représentative ne représentait pas un vice rédhibitoire. Nous leur avons laissé faire ce qu’ils voulaient, et qu’au fond, ayant la liberté de consommer en échange, nous voulions aussi. La résignation n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui. Des institutions, à l’exemple des médias censés jouer un rôle de quatrième pouvoir, sont devenues « appareils à organiser l’inconscience  »(24). Les mouvements de gauche ont identifié un ennemi extérieur pour mieux délaisser l’ennemi en eux, c’est-à-dire toutes les structures introjectées qui participent à l’acceptation du monde tel qu’il est. Steve Biko l’a le mieux exprimé, par cet aphorisme : « L’arme la plus puissante de l’oppresseur se trouve dans l’esprit de l’opprimé  ». Les médias, propriétés des plus grosses fortunes, ont été une arme essentielle dans l’organisation du « consensus de la cécité »(25). Ils continuent leurs œuvres dans l’épisode Covid-19. 

Pour mesurer la pauvreté du collectif dans nos sociétés, certains événements symbolisent plus que d’autre cette réalité d’une classe moyenne aveugle à la réalité de ce monde. 

LES APPLAUDISSEMENTS COMME SYMBOLE DE L’ABSENCE D’UN COMMUN 

Loin de moi l’idée de dénigrer le sujet pris comme personne dans son acte d’applaudissements. Mais quelles que soient ses intentions, et qu’il le veuille ou non, celui-ci participe d’une dimension publique : personne n’applaudit dans son salon, les murs comme seuls témoins… Il faut dès lors tenter une sociologie de ces applaudissements, qui heurtera certains, c’est évident. Mais il s’agit de conjurer la perpétuelle continuité du déluge qui, à chaque fois, se reproduit irrémédiablement, s’appuyant constamment sur l’idée que, cette fois-ci, c’est la bonne. D’aucuns penseront donc que cette fois-ci, c’est peut-être, enfin, « la bonne ». Tenons donc quelques précautions d’usage, dont l’une d’elles, d’apparence paradoxale, semble essentielle : à toujours croire que cette-fois-ci-c’est-la-bonne, on délègue notre responsabilité à d’autres, comme toujours, qui se feront les garants du chemin à suivre, celui qu’ils ont tracé avant à coup de buldozzer et de Progrès, et qui nous conduit là où nous sommes. Or, gageons que sans une participation massive du peuple, le chemin sera identique et les balises placées par les mêmes. Si le krach financier majeur n’est pas pour cette fois-ci, dans les jours ou mois prochains entendons – car krach il y aura un moment ou l’autre –, il est assurément certain que les politiciens continueront dans la même voie. 

Il ne faudrait donc pas déceler dans ces applaudissements le signe d’une soudaine solidarité retrouvée, qui présagerait le meilleur pour les jours à venir. Ce serait aller en peu vite en besogne et faire preuve d’ignorance quant à la volonté conservatrice de ceux qui tirent les ficelles, de leur formidable puissance, mais aussi de la servitude profonde d’une majorité d’entre nous. Les manifestations tardives d’une « solidarité » médiatiquement organisée et politiquement tolérée sont typiques de nos sociétés, il nous faut « tous être » quelque chose (Charlie, Bruxelles, …) pour édifier cette unité illusoire, qui participe de la grande confusion et empêche de penser ce monde. Les applaudissements de 20h00 tous les soirs pour remercier le personnel médical en font partie. Ceux-ci, malgré les bonnes volontés, restent sagement circonscrits dans le cadre des gestuelles acceptables et acceptées. Si ces dernières sont des plus sympathiques et bon-enfant, elles demeurent encore et toujours signes d’un réflexe individuel. 

Car pour certains, il s’agit de conjurer une peur, forme d’exutoire public d’une angoisse passée désormais muée en démonstration d’un ravissement d’être – encore – en vie. C’est là le réflexe de l’atterrissage après vol agité qui, plutôt que de révéler la force d’une collectivité, fait preuve d’un instinct de survie individuelle bien vite imité par toutes les individualités présentes – on concédera que la réaction est moins noble dans la catégorie du « solidaire », démontrant l’implacable faiblesse du collectif dans nos sociétés, s’il ne nous reste plus que cela pour être « ensemble ». On réalise tout à coup que quelque chose pourrait nous tuer, vite, d’autant mieux qu’on ne voit pas que quelque chose tuait la vie, et l’humanité, plus lentement, mais sûrement, tous les jours, hier, aujourd’hui. Et demain ? 

Malheureusement, on oublie le pilote aussi vite qu’a cessé la peur de l’atterrissage, à l’instar de l’amnésie pour les rescapés du 11 septembre aux États-Unis, inversement proportionnelle aux hommages politico-médiatiques de l’époque. Délaissés après le show, c’est là l’attitude classique qui, suite au spectacle, donne la mesure de toute la vérité spectaculaire. Après les attentats de Bruxelles, il atteint son comble, avec podium et concerts en hommage aux victimes. Les projecteurs éteints et la place balayée, la suite fut plus âpre : certains attendent encore l’argent de l’État et des assurances, qu’ils ont dû débourser eux-mêmes pour payer les multiples opérations, revalidations, matériel adapté… Fini le scoop, on tourne la page. Les médias passent également, ce n’est plus économiquement porteur de parler de ceux qui ne savent pas payer leur chaise roulante, et puis il faudrait déborder sur l’explication du système qui engendre cela ; ce qui risque de ne pas plaire aux propriétaires de la « marque » Le Soir®, La Libre®, Le Vif l’Express® et autres. 

Il faut préciser certaines choses ici. Un, que l’effet de contamination, mauvais jeu de mots, n’est pas absent. À l’instar du phobique qui, ayant surpassé son angoisse de l’avion pour rejoindre un ailleurs-même et décompresse à l’atterrissage en applaudissant malgré un vol sans problèmes, voit son comportement imité par le reste des passagers, la vue du voisin applaudissant le lundi soir, suivi de deux de plus le mardi, de cinq le mercredi, pour terminer avec tout le pâté de maisons, vous laisse dans une situation, comment dire ? dont les patients minoritaires des expériences de Asch ont montré les effets(26)… Deux. Admettons que les applaudissements puissent, dans un mouvement de subversion collective, amener d’un même geste à utiliser ses mains pour ne plus les claquer, s’en servir activement et prendre la rue, et pourquoi pas ses pavés, ou pour, par exemple, et non des moindres, refuser la privatisation des soins de santé, des hôpitaux (ah, tiens, les hôpitaux !), de la Poste…, pour, enfin, ne plus admettre que l’on puisse continuer à nous gouverner, antithèse de la démocratie – dans laquelle, c’est encore un pas intellectuel à franchir, il faudra bien se rendre compte que nous ne sommes plus –, nous ne voyons pas bien l’étape intermédiaire entre la phase « applaudir » et la phase « révolution ». 

Car, disons-le encore, au risque de paraître rabat-joie (terme stratégique que la bien-pensance dégaine, au même titre que celui de « théorie du complot », dès qu’elle peut pour nous empêcher de réfléchir), la moindre petite modification du cadre de vie bourgeois suscite une vague de révolte sans précédent, bien plus radicale que les applaudissements, qui exsude la « fête » bien plus que la rébellion. Il me revient à la mémoire cette tentative – non révolutionnaire a priori selon moi, révolutionnaire a posteriori vu les réactions des voisins –, à l’idée d’enlever une place de parking dans la rue pour en faire autre chose qu’un emplacement d’amas de ferraille moche et encombrant. Il y avait ceux qui, se disant de gauche, ne disaient rien, tant la dissonance entre certaines de leurs idées et la volonté de ne rien changer aurait été trop grande. Leur silence laissait la voix libre au statu quo, évidemment. Puis, il y avait ceux qui voyaient dans cet acte atroce une forme politique liberticide, qui en dit long sur ce que Cornelius Castoriadis appelait l’hétéronomie – le contraire donc de l’autonomie. Celle-ci, plus que le fait d’être dominé par un groupe, exprime la certitude ancrée dans l’individu que les institutions ne sont pas le fait des hommes, mais nous ont été données une fois pour toutes et que nous n’y pouvons rien. L’arme de l’oppresseur dans l’esprit de l’opprimé… nous y sommes. Ainsi, celui qui se retranchait derrière l’argument de sa liberté, affichait cette forme de pensée anhistorique, incapable d’imaginer que le monde ait pu être un jour sans voiture(27), qu’un mouvement volontaire des industries (dont Ford notamment) ait pu participé à la destruction des transports en commun, instillé dans les têtes à coup de propagande massive le réflexe pavlovien d’assimilation de bagnole et de liberté, au point qu’aux USA être piéton deviendra suspect. Suspect d’être humain ? La voie vers la mécanisation de l’homme… 

Quel rapport me direz-vous ? C’est que la société dans laquelle nous sommes n’est aucunement la résultante de décisions d’une population informée et libre, mais celle de choix pris par le monde de l’industrie et de la politique institutionnelle, les deux étant intrinsèquement liés, l’un ayant besoin de l’autre. Quand nous prenons nos désirs, façonnés par des décennies publicitaires, pour des libertés, nous faisons le jeu d’un système qui est le même que celui qui vide les hôpitaux et les écoles de son personnel, tout en les remplissant des technologies de la Silicon Valley. La bagnole a tué nos villes, et nos vies. Comme le notait l’excellent Jaime Semprun en 1997 déjà, quand les ravages de la voiture avaient déjà commencé, mais n’avaient pas atteint la perfection actuelle qu’on leur connaît : « Rien ne donne mieux le sentiment du milieu criminogène et du désert de l’âme que cet entassement d’enveloppes métalliques habitées de grimaces humaines, de condamnés au bagne de la peine, qu’est devenu ce qui portait le nom de rue. Chaque voiture est un projectile qu’on a tiré, c’est donc une guerre permanente, stupide, sans finalité  »(28)

Il est de ce fait déplorable mais non surprenant – au vu de l’apathie d’une partie des applaudisseurs en période « normale » – de constater que c’est encore et seulement au moment où l’on risque de se faire bouffer par les asticots ou brûler par les flammes un peu plus tôt que prévu, qu’on manifeste une soudain « souci de l’autre » – quand on sait qu’étymologiquement « solidaire » se « dit d’un bien commun à plusieurs personnes , chacune étant responsable du tout, et par extension des personnes liées par un acte solidaire »(29). Les hystéries collectives dans les magasins et les rayons vidés sont pourtant là pour nous rappeler où en est le curseur de la coopération, dans une société où depuis quatre décennies au moins, les balises concurrentielles et du chacun pour soi ont été les seules à donner le cap. Les événements loin de la frénésie de 20h00 – heure du JT de TF1 s’il en est – donnent à voir des actes isolés qui indiquent que c’est avant tout la peur et le chacun pour soi qui dominent, les infirmiers étant sympathiques quand ils sont loin en train de soigner les intubés, dont on n’espère que le suivant ne sera pas nous-mêmes ou un de nos proches ; de là à partager le couvert avec eux, il y a quelques pas qu’on ne fera pas.(30) 

Désolé d’y revenir donc, mais on applaudit d’abord pour soi, comme on s’exposait de façon ostentatoire aux terrasses des cafés parisiens après les attentats : on tape des mains d’être encore en vie, un peu comme on peut parfois être soulagé de l’être à la sortie d’un enterrement : « Cette fois-ci, c’est pas moi ». Ce qui fait redouter que la sortie de cette période monacale se manifestera par les exultations conformistes et les festivités de circonstance. On craint le pire, dans un monde où vivre est devenu synonyme de produire et consommer. Un Nouvel an avant l’heure… on devine déjà les titres de presse et les ouvertures de JT, niaiserie et crétinisme en apothéose. 

RETOUR À L’ANORMALE 

Macron, intrépide fanfaron annonçait le 11 mars, avant de revenir sur cette effusion libertaire et menacer les récalcitrants du confinement : « Nous ne renoncerons à rien, surtout pas à rire, à chanter, à penser, à aimer, surtout pas aux terrasses, aux salles de concert, aux fêtes de soir d’été, surtout pas à la liberté  ». Ce réflexe atavique d’exaltation de la fête n’est pas sans signification. Il ressort de la logique du pain et des jeux, ce que ce serviteur de l’oligarchie qu’est Macron a bien compris(31), donnant à entendre les sons qui font vibrer la classe moyenne. Avec la prochaine crise financière, que lui et ses copains banquiers ont notamment concoctée, on risque pourtant de ne plus beaucoup rire et chanter. Le retour à la normale s’il y a, sera donc et surtout, un retour à l’anormal. Anormal que des médias à la solde du pouvoir politique et financier ont depuis des décennies œuvré à ce qu’il nous paraisse naturel, ou du moins comme « sans alternative ». Désolé pour ceux qui nous lisent avec constance, mais il faut revenir sur ce que deux personnages haut placés dans la rédaction de quotidiens belges, nous disaient à l’époque, alors que nous subissions les effets du néolibéralisme sauvage et que l’appât sans fin du gain nous conduisait vers une abîme dont on sent de plus en plus la profonde proximité. Béatrice Delvaux, actuelle éditorialiste en chef du Soir, ancienne rédactrice en chef, écrivait, en décembre 1999, au moment des révoltes de Seattle : « Le “non” radical à la mondialisation est intenable dans un monde où le consommateur pose tous les jours des gestes qui font sortir les entreprises des frontières […] « Le marché reste le mode d’organisation le plus efficace de la vie économique – notamment parce que tous les autres ont montré leurs limites  ». C’était le 2 décembre 1999. Pas étonnant que plus de 20 ans après, le quotidien demande encore aux architectes du désastre comment s’en sortir(32). Plus tard, Francis Van de Woestyne, rédacteur en chef du quotidien La Libre à l’époque, écrira : « À la veille du week-end, les responsables syndicaux ont réalisé un “safari” dans Bruxelles, un mini-trip destiné à pointer du doigt les “espèces fiscales protégées” de Bruxelles. Amusant ? Plutôt navrant…(…) la stigmatisation systématique des “riches”, telle que la pratiquent les syndicats, est déplorable. Alors quoi, il suffit d’être pauvre pour être honnête… ? Un pays a besoin de riches. Pour investir, pour prendre des risques (sic). Le système devrait d’ailleurs faire en sorte que les grosses fortunes, et les autres, trouvent un intérêt à placer leur argent dans l’économie réelle du pays plutôt qu’à chercher des rendements élevés ailleurs. Ce ne sont pas les riches qui sont responsables de la crise, mais bien ces apprentis sorciers qui ont profité des failles d’un système pour le faire déraper » (…) La France pratique depuis deux ans une politique anti-riches : on en voit les résultats. Les riches s’en vont, l’économie bat de l’aile et les pauvres sont plus pauvres. Une riche idée, vraiment  »(33). Rappelez-vous que ce sont eux qui vous « informent » encore aujourd’hui. 

« Pertes et sacrifices  » ? Il n’a pas dû lire Majid Rahnema, qui aura magistralement démontré comment la misère est propre à nos sociétés modernes et à leur délire productiviste, cause et effet de la valorisation de la richesse pécuniaire(34). Mais savent-ils même qui il est ? : ces précepteurs gouvernementaux ne cherchent pas à comprendre, apôtres du libre-marché, ils sont là pour nous convaincre. Béatrice Delvaux dans une discussion ultérieure à un débat, m’avait révélé ignorer le mouvement de critique des médias en France, donc « Les nouveaux chiens de garde » et le film éponyme, tout comme Acrimed, Alain Accardo… peu croyable pour une directrice de rédaction. Il est plus facile d’être aveugle quand on s’écarte de la lumière. 

Gageons que les pilotes de la situation (les gouvernants), encensés par le pouvoir, seront applaudis après le vol. Certains seront remerciés, pour avoir « mal géré la crise », mais ils se verront vite substitués par de nouveaux pilotes, qui prendront place dans le même type d’appareil et choisiront les mêmes voies. À moins que… 

ON A LA SOLIDARITÉ QU’ON PEUT 

Certes, il y a derrière les claquements de mains une volonté de retrouver du lien, de la chaleur, de la convivialité, mais si celle-ci s’est réduite à une forme de démonstration individuelle dans un système qui l’a constamment bafouée, y préférant les monades consommatrices, elle ne peut qu’être ce qu’on lui permet d’être. Elle se réduit alors à un un acte ordonné et subordonné dont on sait de façon subconsciente qu’il n’aura aucune répercussion sur notre vie ; à l’instar de cette auto-censure du journaliste qui « sait » ce qu’il peut, ajoutant, pour rétablir un certain équilibre mental, qu’il fait ce qu’il veut : il faut bien « aimer ce qu’on est obligé de faire  ». Ce « vouloir » dans une société dirigée par des ploutocrates qui ont avec eux les outils de propagande les plus avancés et des serviteurs journalistiques plus que zélés, n’a donc pas grande valeur. Vous comprendrez donc que la logique du « 1 % responsable » et du système « extérieur » leur sied à merveille. On ne peut donc qu’être solidaire en superficialité dans une société qui a fait de ses seules valeurs celles de produire et consommer toujours plus. Dans ce monde, on travaille toujours contre quelqu’un, nécessairement, inscrit malgré soi dans des catégories binaires. On ne peut pas respecter l’Autre, quand on vit dans une société qui dépend du pétrole, a fait naître des Ikea et réduit l’espace à la bagnole ; on ne le peut pas plus quand on bosse dans une boîte d’intérim qui exploite et humilie des troupes de bétail humain en attente de quelques heures d’un « boulot de merde » ; quand on mange dans un fast-food où les toilettes sont tenues par une pensionnée incapable de vivre avec sa seule retraite, sans parler de la provenance des aliments ingurgités ; quand on croise dans la rue, avant de rentrer chez soi, un type qui y dormira cette nuit ; qu’on travaille la journée dans des bureaux que des esclaves nettoient dès que le jour se couche… Ne faire qu’applaudir, c’est donc rechercher quelques avantages provisoires sans les inconvénients et, qu’on le veuille ou non, faire le jeu du système. Système qui a su valoriser et mettre en première ligne ces pratiques déculpabilisantes, où la charité occupe la première place. 

Même les plus récalcitrants n’ont pas vu que sous leurs invitations, douce ou sévère, à se rabattre sur le refus individuel, ils admettaient implicitement que le collectif n’était plus possible, et valorisaient ainsi un repli sur soi propre au système qu’ils désiraient pourtant voir disparaître. Peut-on leur en vouloir ? N’ayant pas vu leurs années de lutte aboutir à un mouvement collectif, le temps qui passe ayant au contraire approfondi l’aliénation technologique et la destruction de l’imagination, ils se sont retranchés vers le lieu où ils croyaient encore qu’un changement pouvait se faire : celui de l’individuel. Pourtant « quoi que nous fassions ou que nous nous abstenions de faire, notre grève privée n’y change rien, parce que nous vivons désormais dans une humanité pour laquelle le “monde” et l’expérience du monde ont perdu toute valeur : rien désormais n’a d’intérêt, si ce n’est le fantôme du monde ou la consommation de ce fantôme. Cette humanité est désormais le monde commun avec lequel il nous fait réellement compter, et contre cela, il est impossible(35) de faire grève  » . Les dirigeants s’accommodent parfaitement de nos initiatives individuelles, tant qu’elles ne touchent pas au cœur du problème. Faut-il rappeler que si « à aucun moment dans l’histoire les classes possédantes et dirigeantes n’ont été spontanément disposées à renoncer à leur domination et qu’elles n’ont jamais cédé qu’à la force (celle du nombre pour le moins), elles le sont aujourd’hui moins que jamais, vu la multiplicité et l’efficacité des dispositifs protecteurs qu’elles ont mis en place (l’Union européenne, par exemple, pour ne citer qu’elle)  ».(36) Voilà où nous en sommes arrivés dans la dépossession démocratique : à signer des pétitions sur internet en pensant que cela pourrait changer quelque chose. 

Dans cet ensemble, le secteur médical ne fait pas exception, et il ne faudrait pas devenir sourd à force d’applaudissements répétés qui nous empêchent d’entendre et voir. 

LE BUSINESS DE LA MÉDECINE 

« Au moment de la reconstruction de l’Europe après la Deuxième Guerre mondiale, les puissances occidentales adoptèrent les principes suivants : les économies de marché devaient garantir une dignité élémentaire suffisante pour dissuader des citoyens désillusionnés de se tourner de nouveau vers une idéologie plus attrayante, qu’elle fût fasciste ou communiste. C’est cet impératif pragmatique qui présida à la création de la quasi-totalité des mesures que nous associons aujourd’hui au capitalisme « humain » – la sécurité sociale aux États-Unis, le régime public d’assurance-maladie au Canada, l’assistance publique en Grande-Bretagne et les mesures de protections des travailleurs en France et en Allemagne ». En somme, toutes ces mesures naissent « du besoin pragmatique de faire des concessions majeures à une gauche puissante » (…) « Tant que planait la menace du communisme, le keynésianisme, en vertu d’une sorte d’accord tacite, avait la vie sauve. Une fois ce système en perte de terrain, on put enfin éliminer tous les compromis et, du même souffle, poursuivre l’objectif épuré que Friedman avait fixé à son mouvement un demi siècle plus tôt  »(37).

Identifier un groupe – « le corps médical » –, c’est d’emblée réduire celui-ci à une forme plus ou moins figée. Et c’est risquer d’oublier certains critères essentiels qui pourraient diviser celui-ci en deux groupes ou plus si nous établissions d’autres critères de distinction. C’est, sciemment ou pas, ce que les remerciements au corps médical et son indistinction provoquent. Car si ce dernier est indispensable pour « nous » sauver, quelle que soit l’idéologie qui anime les membres individuellement, il faut préciser que les médecins, majoritairement libéraux, sont à l’origine du numerus clausus, comme nous le rappelaient deux d’entre eux : 

– « Ce sont les médecins qui ont réclamé le numerus clausus ! Ils ne vont jamais se bouger.  » 

– « À part quelques fadas, mais sinon on est complètement minoritaires : 90 % des médecins votent MR. » 

– « Ils veulent rester une caste : ce qui est rare est cher…  »(38)

Privilégiés de nos sociétés, nombre d’entre eux sont ainsi rentrés dans une logique de maximalisation de leurs gains, ouvrant la voie à la logique d’une médecine à deux vitesses, cause de la construction hâtive d’hôpitaux privés concomitamment à la destruction de la santé publique, dont les premiers constituent majoritairement à la fois la cause, et plus tard, la conséquence : 

– « Les médecins sont quand même bien payés, mais quand tu les entends ils n’arrêtent pas de se plaindre. Certains médecins pensent qu’ils devraient être mieux payés qu’un premier ministre, parce qu’ils auraient des responsabilités plus importantes. Pour eux, 10.000 euros nets par mois, ce n’est rien du tout. […] Dans les hôpitaux privés [par contre], c’est l’individualisme forcené, qui conduit à des excès inhumains : je me souviens d’un gynécologue qui faisait 400 accouchements à lui tout seul chaque année et qui en était fier  ». 

Applaudir indistinctement alors que dans le groupe applaudi se trouvent à la fois ceux qui veulent maximiser leur profit grâce à la médecine et ceux qui veulent utiliser leur connaissance pour participer au bien commun qu’est la santé, n’a pas beaucoup de sens. Certes, on sait qu’un pompier pyromane pourra éteindre le feu chez vous, comme un médecin libéral ne vous laissera sans doute pas agoniser au bord de la route parce que vous n’avez pas de carte de crédit(39), mais il aura été en partie responsable, peu ou prou, de vos malheurs, ou en tous cas de la façon dont maintenant ils sont pris en charge. 

Un peu partout des méga-centres commerciaux hospitaliers sortent de terre, avec actionnaires et dividendes, dont l’objectif est en premier lieu de faire du profit, soutenus par des financements publics sous le prétexte, refrain lénifiant, de la « création d’emploi ». Leur objectif est donc de traiter du malade et pas de réduire la maladie dans nos sociétés, au même titre qu’une pompe à essence doit maximiser la fourniture de carburant et pas pousser les automobilistes à faire usage de leurs jambes avec une plus grande fréquence. L’objectif de l’hôpital privé, ce n’est pas la santé, celle-ci est juste un moyen de faire du profit. Ces hôpitaux privés payant mieux, ils contribuent par ailleurs à siphonner le personnel des hôpitaux publics, dont le personnel manquant s’était déjà vu compensé par de la main-d’œuvre médicale étrangère, cette dernière vidant à son tour les services médicaux de pays souvent plus pauvres. Le déménagement de l’hôpital privé Cavell à Bruxelles a par exemple « vidé le service de cardiologie  »(40) de l’hôpital public Saint-Pierre. Pour « remédier » à cela ? On place dans les services publics des « managers » dont le seul but n’est plus que de jouer le jeu de la concurrence avec le privé, pour un seul résultat à moyen terme : tuer définitivement le service public(41)

Par ailleurs, les médecins des hôpitaux publics se « servent » des consultations qu’ils donnent dans ces derniers pour réorienter leur patient vers leur cabinet privé : « “Vous savez, vous attendrez beaucoup moins dans mon cabinet privé”, c’est une pratique courante. Il y a un hôpital dans la région de Liège qui proposait un rendez-vous dans un délai raisonnable pour deux fois le prix Inami ». Pas étonnant dès lors que « à Cavell par exemple, la majorité des médecins ont refusé de voter que le prix soit limité à 10 fois celui de l’Inami !  ». 10 fois, vous avez bien lu. 

QU’EST-CE QUE LA SANTÉ DANS UN MONDE MALADE ? 

« Les écoles produisent de l’éducation et les véhicules motorisés produisent de la locomotion de la même manière que la médecine produit des soins. Chaque entreprise arrive à dominer son secteur et à faire accepter ses outputs comme des produits de première nécessité qui ont toutes les caractéristiques de marchandises industrielles  ». 

Ivan Illich, Némésis médicale(42)

Il serait erroné de situer le système médical comme zone d’exception au monde dans lequel il est. À ce niveau de réflexion, nous n’établissons plus de distinction entre le privé et le public, mais percevons la santé comme domaine particulier dans un système malade, où de fait l’entreprise médicale est un paradigme de l’institution industrielle : « La médicalisation pernicieuse de la santé n’est qu’un aspect d’un phénomène généralisé : la paralysie de la production des valeurs d’usage par l’homme, comme conséquence de l’encombrement par des marchandises produites par lui  »(43)

La médicalisation institutionnelle de nos vies, l’attente démesurée à l’égard de la sainte-église hospitalière, fait partie des pratiques de déresponsabilisation qui accentuent notre hétéronomie, nous privant de penser les conditions modernes de vie qui nous rendent malades et les moyens de les éradiquer(44), l’organisation sanitaire devenant en elle-même l’entreprise qui, comme d’autres, occultent le monde qui produit ses ravages : « L’organisation nécessaire pour soutenir cette intervention [la médicalisation de la vie] devient le masque sanitaire d’une société destructrice(45)  » ; mais aussi privatise la santé, dans ce sens qu’elle délègue à un autre la fonction de prendre soin de nous : « L’entreprise médicale menace la santé. La colonisation médicale de la vie quotidienne aliène les moyens de soins. Le monopole professionnel sur le savoir scientifique empêche son partage  »(46), comme si cette évolution était normale et souhaitable : « Les citoyens ont une conscience accrue de leur dépendance vis-à-vis de l’entreprise médicale, mais ils pensent que c’est un phénomène irréversible. Ils identifient cette dépendance au progrès(47)  » 

Il y a dès lors de formidables leçons à tirer des exultations présentes en faveur de la santé, venant d’une société où la malbouffe est généralisée, et où personne ne daignerait laisser sa voiture individuelle et ses voyages en avion pour faire sa part de contribution à rendre notre air respirable, et en fin de compte pérenniser un mode de vie durable. L’homme moderne semble avoir plus facile à rester confiné chez lui qu’à bannir Amazon de sa liste de service de consommation en ligne. 

Il est donc plus qu’étonnant de prendre constat du fait que des États : 

– qui ont laissé le secteur de l’agroalimentaire faire ce qu’il veut, se contentant de feindre de réguler les intentions des « consom’acteurs » en apposant une apostille en bas de l’écran d’une publicité télévisuelle qui nous vendait de la merde, en nous prévenant quand même que l’abus de matière fécale était nocif et qu’il fallait faire de l’exercice physique tous les jours – en regardant la télévision ? ; 

– dont l’agriculture a peu à peu été colonisée par les logiques de profit et a participé de la programmation létale des petits paysans, tué les sols, organisant la disparition massive des abeilles, des insectes de façon générale, des vers de terre et de la vie ; 

– qui ont encouragé l’élevage intensif, les fermes des mille vaches, les élevages de cochons de Bretagne dont les millions de tonnes de lisier tuent les chevaux et empoisonnent les promeneurs, les poulets dont on coupe le bec, dont on broie les petits pour en faire des nuggets… Soit, qui ont fait de l’animal une vulgaire valeur d’échange ; 

– qui ont accepté d’encore commercer avec un pays qui détruit la forêt amazonienne ; qui coupent des arbres pour construire des immeubles inutiles, des routes, des zones libres pour laisser voyager les ondes 5G meurtrières ; 

– qui ont accompagné la privatisation des soins de santé, conduisant en partie à la situation où nous sommes ; 

– qui ont encouragé le trafic automobile et n’ont jamais initié le moindre geste en faveur de sa diminution, (sauf dans les grandes villes depuis peu, très doucement, au rythme des désagréments que les embouteillages causaient au secteur patronal), viciant notre air, dont les particules fines et autres scories de la liberté individuelle de rouler colonisaient nos poumons ;

– qui ont favorisé le secteur des multinationales, au détriment des remèdes alternatifs peu coûteux et autant, si pas plus efficaces ;

– qui ont exploité le « Sud » et continuent à le piller de façon intempestive, pour notre confort au Nord ; ont assassiné tous les dirigeants qui tentaient de donner à leur peuple une autonomie, mal vue ici car elle aurait bafoué « l’autonomie » technologique du peuple, qui veut sa bagnole, son four à micro-ondes et son smartphone ; mettant en place des mécanismes d’aide qui avaient plus une valeur symbolique que réelle, confortant l’Occidental dans cette image de notre innocence dans la situation du Sud ;

– qui ont participé ou toléré la concentration médiatique au sein de structures propriétés des plus grosses fortunes nationales, alors qu’une information libérée, si tant est qu’elle ait existé à grande échelle un jour, restait le garant contre l’aliénation de la population, une nourriture à l’esprit critique, et donc l’assurance qu’elle n’aurait pas accepté toutes les « innovations » qu’on lui impose. ;

– qui laissent les technologies de l’information et de la communication (TIC) et les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) prendre le contrôle de nos vies et de nos esprits et participer de la crétinisation des masses, leur ouvrant les portes des établissements scolaires…

– qui n’arrivent même pas à abolir le plastique, le glyphosate, les 4×4, les paradis fiscaux, ou plutôt les encouragent.

 – …

Il est effarant donc que ces États qui ont participé à ce dépérissement collectif, se souviennent désormais de nous, de notre santé et de nos vies, comme si celles-ci prenaient maintenant le dessus sur l’économie et la croissance, et on ne peut qu’y voir, au-delà du spectacle(48), non pas un grand complot, mais la continuité morbide d’un mode d’organisation qu’ils ne sont pas prêts à remettre en cause après l’épisode du Covid-19, au contraire. Certes, ce rôle d’empoisonneur-apothicaire est propre à un État qui a cru devoir servir prioritairement les entreprises et leurs patrons avant le bien commun et qui a, en outre, rendu les aménagements qu’ils avaient mis en place pour nous protéger quelque peu des affres du capitalisme (sécurité sociale, assurance-maladie, congés payés, services publics) dépendants d’un système économique de croissance. Il faudra évidemment aussi souligner que, hiérarchisation habituelle dans les morts oblige, c’est en raison du fait que le Coronavirus attaque toutes classes sociales confondues(49) que les élites s’y intéressent aujourd’hui. Ici, les morts sont importants, parce que l’épidémie touche aussi les patrons d’industries du Bel20.

Revenons-y donc : « C’est la société qui multiplie les causes d’inadaptation physique, mentale et sociale et qui rend nécessaire ensuite la dépense de sommes fantastiques pour soigner, réinsérer ou maintenir en vie les inadaptés(50)  ». « The idiot cycle  »(51)… « L’analyse de la tendance de la morbidité montre que l’environnement général (notion qui inclut le mode de vie) est le premier déterminant de l’état de santé global de toute population. Ce sont l’alimentation, les conditions de logement et de travail, la cohésion du tissu social et les mécanismes culturels permettant de stabiliser la population qui jouent le rôle décisif dans la détermination de l’état de santé des adultes et de l’âge auquel ils ont tendance à mourir. Alors que, avec les transformations de l’âge industriel, les anciennes forme pathologiques tendent à disparaître, de nouvelles formes de morbidité apparaissent. C’est de nouveau au régime alimentaire que revient la priorité dans la détermination du type de maladies courantes, particulièrement si l’on y inclut les consommations de tabac, d’alcool et de sucre. Un nouveau type de malnutrition est en passe de devenir une forme d’épidémie moderne au taux d’expansion particulièrement rapide. Un tiers de l’humanité survit à un niveau de sous-alimentation qui aurait été jadis létal, tandis que de plus en plus d’individus absorbent des poisons et des mutagènes dans leurs aliments(52).  » 

C’est avec l’ère industrielle qu’apparaissent de nouvelles maladies. Aux États-Unis, le progrès de l’industrialisation s’accompagne du déclin de la qualité de l’alimentation et donc de la dégradation de l’État de santé des populations. « L’intervention destructrice de l’homme sur le milieu s’est intensifiée parallèlement aux prétendus progrès de la médecine ; l’empoisonnement de la nature par l’industrie chimique est allée de pair avec la prétendue efficacité croissante des médicaments ; la malnutrition moderne, avec le progrès de la science diététique  »(53). Alors que la santé se dégrade, la prise en charge des problèmes de santé est perçue comme une possibilité de profit énorme. Ainsi, si le tabac et la malbouffe rapportent énormément aux entreprises – et à l’État via les taxes –, les conséquences sanitaires qu’ils provoquent amènent des gains financiers aux entreprises pharmaceutiques et aux secteurs privatisés de la santé. Éliminer la cause reviendrait de fait à produire deux effets impensables pour des États imbriqués dans une logique pernicieuse d’un système public financé par des activités destructrices, et qui ne veulent pas modifier leur fonctionnement : 

– se priver des revenus issus des taxations des produits nocifs ; 

– se priver des revenus issus des médicaments et des services de santé. 

Cela réduirait les maladies, mais aussi les profits, ce qui faisait dire à Ruth Mulvey Harmer « que l’Organisation mondiale de la santé trouve un intérêt dans la continuation de l’utilisation des pesticides toxiques du fait de ses programmes de santé publique  »(54). À l’évidence, si ce qui nous nuit de façon structurelle (la pollution de l’air, de l’eau, des sols, la déforestation, le stress systémique, la surconsommation d’écrans, …) ne disparaît pas, c’est que cela participe de la croissance économique. Mais si nous ne luttons pas pour les voir disparaître, c’est aussi parce que nous trouvons dans l’usage des objets qui produisent ces nuisances plus d’avantages que de défauts, gardant à l’esprit que les nuisances sont surtout subies par des personnes dont nous tentons le plus souvent d’oublier l’existence, comme l’indiquait sans ambages Véronique de Viguerie quand elle nommait son reportage « Les pétrolières tuent pour satisfaire leurs clients… nous ! »(55) 

On vénère la science, on dénigre la conscience de soi et les remèdes des grands-mères qui ont fait leur preuve séculaire. Les effets de groupe consensuels contiennent toujours un sens caché, qui est évidemment difficilement audible, puisqu’il révèle le mythe de cette nouvelle unité autour d’un thème commun. Paradoxalement donc, l’unanimité autour de la défense des soins de santé indique une survalorisation des hôpitaux qui révèle un mode de pensée qui perpétuera la domination bureaucratique de nos vies. 

CONCLUSION 

Il faudrait rappeler l’horreur que génère et nécessite notre système en période « normale ». Il est devenu « populiste » et malvenu de dire qu’un enfant meurt de faim dans le monde tous les cinq secondes, conséquence directe de notre modèle de développement. C’est que cette réalité dérange profondément car elle ne tolère qu’une seule réponse : un changement radical. Il est donc une leçon à tirer, dont nous avons partiellement évoqué la raison dans ce texte, mais qui semble difficile à arriver à la conscience : il ne faut plus rien attendre des politiques, et c’est bien cette croyance qui nous a fait perdre un temps précieux et participer à cette délégation pérenne de notre pouvoir collectif à une caste ploutocrate. Si l’on ne subit pas une crise financière d’ampleur inédite lors de cette épreuve du Corona, il est assuré que les politiques en reviendront à leur premier amour, à savoir un démantèlement de ce qui fait encore société. Médecins, infirmières et autres personnels hospitaliers, dont ceux aussi qui ramassent les poubelles et nettoient les hôpitaux, caissières, éboueurs, postiers, etc., seront à nouveau bien seuls quand il faudra trouver du monde pour empêcher qu’ils ne soient avalés par la spirale du profit. Les contestations acceptables seront alors insuffisantes, les manifestations joyeuses de solidarité désengagées, empathiques. 

La thèse complotiste sera tirée du chapeau dès que nous voudrons dire que le Covid-19 et sa gestion sont un produit de ce monde. Un schisme, déjà entamé, s’établira entre ceux qui, même « de gauche »– ou surtout de gauche, parfois… – sont intimement persuadés d’être dans un monde moderne, avancé, et pris en main par un État plein de sollicitude, pour qui les événements de crise ne sont que des « accidents », évitables, d’un système qui une fois débarrassés de ceux-ci, aura atteint la perfection, un schisme s’établira donc entre ces derniers et ceux qui ne croient plus en un État protecteur garant du bien commun. Malheur, misère, maladies et morts ne sont pourtant pas que les affres de l’existence, mais également bien la condition intrinsèque d’un désastreux système qui a fait de la production-consommation une valeur. . 

En ce sens, la panique tombe à point nommé pour un système capitaliste en pleine désagrégation. Elle est notamment l’occasion : 

– de tester la capacité de soumission des populations à grande échelle ; 

– d’augmenter de façon faramineuse le profit des multinationales pharmaceutiques, les États endossant la charge de la recherche et le privé les bénéfices, dans la logique habituelle de socialisation des coûts et privatisation des bénéfices ; 

– que les multinationales, comme elles le font toujours, instrumentalisent les États dans des dimensions inédites. Sans ceux-ci en effet, impossible de coordonner un dépistage et une vaccination mondiaux ; 

– de se passer définitivement de l’avis d’une population confinée, les gouvernements s’alliant comme jamais avec le milieu pharmaceutique privé, mais constituant aussi des comités d’experts provenant du secteur des entreprises et des banques. 

– de rendre possible ce saut par l’instigation massive dans la population d’une peur collective qui autorisera un « après ». Comme l’a dit la première Ministre belge : « C’est un long processus de reconstruction qui nous attend. Il est évident qu’il y aura un avant et un après Covid-19 ; que ce soit dans la manière d’envisager notre rapport aux autres ou que ce soit dans le fonctionnement de notre société, de manière plus générale. Nous devons faire en sorte de sortir de cette épreuve renforcés  »(56)

Nous devons changer radicalement notre rapport au monde et aux autres, changer de société, pourfendre le capitalisme. Nous nous en sortirons, collectivement, et nous sortirons de leur condition ceux qui meurent du fait de nos modes de vie, si, enfin, nous comprenons cela. 

Alexandre Penasse 

  1. Naomi Klein, La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Leméac/Actes Sud, 2008, p. 14.
  2. Naomi Klein, La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Ibid., p. 516.
  3. Ibid., p. 501.
  4. Ibid., p. 494-495.
  5. www.feb.be, consulté le 08 avril 2020.
  6. « “Créer le chaos et renverser les tables” ?. Réflexion sur la démobilisation organisée et en cours » ; Voir aussi « L’invasion technologique à la lumière de la 5G ». www.kairospresse.be
  7. Naomi Klein, La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Ibid. p. 14 (voir note de bas de page 9).
  8.  C’est-à-dire d’un groupe protégé des ondes qui pourrait être comparé à un groupe exposé.
  9. Voir « L’illusion technocratique à la lumière de la 5G », Kairos février 2019, voir https://www.kairospresse.be/journal/kairos-38.
  10. La Libre, le 02/04/20.
  11. Naomi Klein, La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Ibid ., p. 15.
  12. Ibid., p.17.
  13. Ibid., p.18.
  14. www.gatesnotes.com, consulté le 08 avril 2020.
  15. Ibid., p.33.
  16. Ibid., p.314.
  17. Geoffrey Geuens, Tous pouvoirs confondus. États, Capital et Médias à l’ère de la mondialisation, EPO, 2003, p. 114 et 27. Ses fonctions ont changé, la citation étant tirée d’un ouvrage datant de 2003, mais cela en dit long sur le personnage.
  18. Le Soir, 1er avril 2020. Georges-Louis Bouchez profitera lui pour relancer l’idée d’une « allocation universelle au bénéfice de tous », nous faisant croire que le MR se souciait désormais du bien commun… https://www.mr.be/le-gouvernement-federal-precise-ses-mesures-de-soutien-pour-les-travailleurs-les-independants-et-les-entreprises.
  19. Alain Accardo, Le petit-bourgeois gentilhomme. Sur les prétentions hégémoniques des classes moyennes, Agone, Marseille, 2009, p. 54-55.
  20. Aldous Huxley, Le meilleur des mondes, Plon, 1932, p. 40.
  21. Alain Accardo, Le petit-bourgeois gentilhomme, Ibid., p. 37.
  22. Alain Accardo, De notre servitude involontaire, Agone 2001/2013, p.44-45.
  23. Alain Accardo, Le petit-bourgeois gentilhomme, Ibid., p. 32.
  24. Alain Accardo, De notre servitude involontaire, Ibid, p. 54.
  25. Alain Accardo, Le petit-bourgeois gentilhomme, Ibid., p. 49.
  26. Solomon Asch a réalisé des expériences devenues célèbres sur le processus de conformité et l’adhérence individuelle aux normes du groupe.
  27. Voir « Vive la bagnole », Kairos de novembre-décembre 2017, https://www.kairospresse.be/journal/kairos-32.
  28. Jaime Semprun, L’abîme se repeuple, Éditions de l’Encyclopédie Des Nuisances, p.31.
  29. Dictionnaire étymologique du français, Le Robert.
  30. https://www.rtbf.be/info/societe/detail_un-infirmier-expulse-par-ses-colocataires-a-schaerbeek-suite-au-coronavirus-ils-ont-change-la-serrure-le-soir-meme?id=10472841&fbclid=IwAR1DmIATcLrGLO46JJUjx69DQ9X22NQZ_ghwaU0cfEb50X6AWddqH0raxQI
  31. Voir, notamment, Opération Macron, Éric Stemmelen, Éditions du Cerisier, 2019. Recensé dans le Kairos de septembre 2019.
  32. « Les “rédactions autorisées” Ou comment empêcher que certaines questions arrivent jusqu’à leurs oreilles… », www.kairopresse.be.
  33. Respectivement Le Soir, 02/12/99 et La Libre, 06/01/2014.
  34. Majid Rahnema, Quand la misère chasse la pauvreté, Fayard/Actes Sud, 2003.
  35. Günther Anders, L’obsolescence de l’homme, Éditions de l’Encyclopédie Des Nuisances-éditions, Ivréa, 2002, cité dans L’emprise numérique, p.397.
  36. Alain Accardo, De notre servitude involontaire, Ibid., p. 147. Voilà notamment pourquoi les oligarques demandent comme réponse à la crise « plus d’Europe », entendez plus de libre-marché, dérégulation, privatisation et réduction budgétaire.
  37. Naomi Klein, ibid., respectivement page 74, 304, 306.
  38. « La santé en système capitaliste : un bien commun ? », paru dans Kairos de février-mars 2018. Voir https://www.kairospresse.be/journal/kairos-33. Les citations qui suivent sont tirées de cette même interview.
  39. Enfin, le « progrès » made in USA arrive : « Va-t-on vers un système à l’américaine ? ». « On y est déjà. J’ai vu une patiente en hémorragie mise dans le tram d’un hôpital privé vers un public, refusée parce qu’elle n’était pas solvable ». Voir « La santé en système capitaliste : un bien commun ? », ibid.
  40. « La santé en système capitaliste : un bien commun ? », Ibid.
  41. Voir à ce sujet le documentaire « Burning out », Jérôme Le Maire, www.burning-out-film.com/?lang=fr
  42. Ivan Illich, Nemesis médicale, Œuvres complètes, vol.1, Fayard, p. 661.
  43. Ibid., p. 583.
  44. « Les rituels de la médecine font croire aux gens que les traitements qu’ils subissent feront du bien à leur santé, alors même que leur résultat le plus clair est de les priver de la volonté d’exercer un contrôle sur leurs conditions de travail et d’habitat », Ivan Illich, Ibid., p. 650.
  45. Ibid., p. 586.
  46. Ibid., p. 585.
  47. Ibid,. p. 681.
  48. Voir « Nous sommes pris dans le spectacle », Kairos février-mars 2020.
  49. Ainsi du décès de Philippe Bodson, ancien patron de Tractebel et Président honoraire de la Fédération des Entreprises de Belgique (FEB), grand ami des milliardaires. C’est un truisme que de dire que si la paludisme avait touché eux ou leurs proches, cela fait longtemps qu’il lui aurait trouvé un remède.
  50. Ivan Illich, Nemesis médicale, Ibid., p. 657.
  51. Titre d’un documentaire montrant la consanguinité entre les entreprises qui fabriquent les produits qui nous rendent malades et celles qui fabriquent ceux pour nous « soigner ».
  52. Ibid., p.600-601.
  53. Ibid., p. 601-602.
  54. Ibid., p.601.
  55. « Nigeria : la guerre du pétrole brut dans le delta du fleuve Niger », Météopolitique.com, cité dans De quoi Total est-elle la somme ? Multinationales et perversion du droit, Alain Deneault, Écosociété/Rue de l’échiquier, 2017, p. 275.
  56. « Allocution de la Première Ministre », 5 avril 2020, www.sophiewilmes.be

Covid-19(84) ou La vérité (politique) du mensonge sanitaire

« Le monde est une mascarade : visage, costume et voix, tout est faux.Tous veulent paraître ce qu’ils ne sont pas, tous trompent et personne ne se connaît. »

Goya, Los Caprichos, sixième eau-forte « Nadie se conoce », 1799.

L’événement Covid-19 a déjà fait couler beaucoup d’encre. Tout et son contraire ont été affirmés, parfois par les mêmes personnes, et au même moment. Démêler l’écheveau nécessite donc de simplifier le récit. Il y a bien sûr un prix à payer pour ce faire ; il est double. D’une part, il faut ignorer ce qui semble accessoire ; d’autre part, il importe de remettre l’événement dans son contexte historique, à la fois au sens perspectif (la crise culturelle qui remonte à 1968) et projectif (les conséquences politiques immédiates).

Pour l’essentiel, on trouvera ici une thèse — la crise de la Covid-19 n’est pas sanitaire, mais politique, et aucune des mesures liberticides n’est fondée scientifiquement — soutenue par trois arguments  :

1. La Covid-19 rend évidente la corruption complète du corps politique et de ses appendices médiatiques et scientifiques. Ils ont définitivement perdu toute légitimité et toute autorité.

2. Cette corruption reflète la crise du capitalisme financier, et la volonté des oligarques de détruire la démocratie représentative.

3. Le système politique qui se met en place est totalitaire, c’est-à-dire que toutes les facettes de la vie des citoyens seront pilotées par une structure idéologique mortifère ne différenciant plus les sphères privées et publiques. Ce totalitarisme sera fasciste et numérique.

Le grand récit qui nous est officiellement proposé est bien synthétisé par Wikipédia : la maladie à coronavirus 2019, ou Covid-19, est une pandémie d’une maladie infectieuse émergente provoquée par le coronavirus SARS-CoV-2. Elle apparaît le 17 novembre 2019 dans la ville de Wuhan, puis se propage dans le monde entier. Pour l’expliquer, on incrimine le pangolin et la barbarie diététique locale. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) prononce l’état d’urgence de santé publique internationale le 30 janvier 2020. Elle déclare l’épidémie de Covid-19 «  pandémique  » le 11 mars 2020, et demande des mesures exceptionnelles (l’état d’urgence sanitaire) pour prévenir la saturation des services de soins intensifs et renforcer l’hygiène préventive (suppression des contacts physiques, des attroupements et des manifestations, ainsi que des déplacements et voyages non indispensables, promotion du lavage des mains, mise en application de quarantaine, etc.).

Il faudrait prendre le temps de (re)définir ce que sont une épidémie, une pandémie, un virus émergent, les conditions d’une zoonose (de transmission d’un pathogène entre espèces), un virus augmenté (ou «  Frankenvirus  »), les «  gains de fonction  », les présupposés des modèles d’analyse de risque (à commencer par la distribution d’âge rectangulaire et stationnaire, et le mélange homogène de la population), etc. Et de rappeler qu’un virus ne peut jamais être à la fois très dangereux et très contagieux. Discussion compliquée par le fait que les experts peinent à argumenter entre eux et avec le grand public. Par contre, on peut facilement constater la faillite complète de la gestion politique de la crise. Il existe des variations par pays, mais — la Chine mise à part —, ce sont les similitudes qui sont frappantes. Il pourra suffire d’explorer ici les trois facettes annoncées  : la corruption des corps politique, médiatique et scientifique  ; la crise du capitalisme biocidaire  ; et le totalitarisme fasciste numérique.

1. La corruption des corps politique, médiatique et scientifique

« Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances, ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas ; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les affaiblir, et une avalanche de malheurs ou de maladies se succédant sans interruption dans une famille ne la fera pas douter de la bonté de son Dieu ou du talent de son médecin. »

Proust, 1913

La gestion politique ubuesque de l’épidémie peut se définir par cinq traits.

1.1. L’impréparation  : le gouvernement a été complètement pris au dépourvu, alors que la réaction de la Chine, connue de tous dès janvier, avait été prompte et radicale. En bref  : les autorités chinoises ont réagi comme s’il s’agissait d’une attaque bactériologique, pas d’une épidémie saisonnière (et personne n’a jusqu’ici apprécié toutes les implications de cette réaction). De plus, les scénarios de pandémie sont très répandus depuis une douzaine d’années, surtout après la crise de 2009 (H1N1), et ce tout spécialement chez les militaires et dans les fondations privées, grâce au zèle de B. Gates, qui en a fait son unique cheval de bataille philanthropique depuis 2007. Cette impréparation est sans nul doute possible le résultat de cinquante ans de néo-libéralisme. Mais pas que.

1.2. L’incompétence des uns et l’expertise des autres  : alors que la chose politique est abandonnée aux universitaires, ceux-ci ne sont que très rarement à la hauteur de la tâche qui leur est dévolue, et ils se contentent de travailler à la prolongation de leur mandat. Du reste, dans une technocratie qui ne dit pas son nom, on comprend la nécessité de s’en remettre aux experts, dont l’objectivité est proverbiale. En fait, l’incompétence, c’est-à-dire l’absence d’expertise adéquate, ne devrait être aucunement problématique en politique  : seul le sens commun devrait importer. S’il faut être un expert pour gouverner, nous ne sommes plus en démocratie (représentative), ou même en particratie (pas représentative), mais en technocratie. Le recours aux experts est donc intrinsèquement problématique. Il l’est d’autant plus qu’il suffit de connaître l’employeur de l’expert, ou son bailleur de fonds, pour déduire par avance la nature de ses conclusions.

1.3. La corruption  : le niveau de corruption des acteurs politiques est un secret de polichinelle. On se permet même, dans notre monarchie bananière, de rire sous cape des malversations qui finissent par être médiatisées dans d’autres pays, de préférence situés plus au Sud. (Et cela vaut bien sûr pour le regard que la Flandre porte sur la Wallonie). On le sait depuis Platon (ce sont les Grecs qui ont créé la démocratie participative) et, plus particulièrement, depuis Machiavel (1532), le pouvoir est recherché par les corrompus en puissance, et exercé par des corrompus de fait. Du reste, répétons-le, les conclusions de l’expert se trouvent en germe dans la source de financement de ses études.

1.4. La coercition en toute illégalité. L’imbroglio gouvernemental et institutionnel belge a donné naissance à un fort curieux proto-totalitarisme  : un gouvernement en affaire courante s’est octroyé les pouvoirs spéciaux pour euthanasier le législatif, instrumentaliser le judiciaire, et instaurer un État d’urgence (sanitaire) qui ne dit pas son nom. Les mesures et règlements liberticides ne se comptent plus — à commencer par le confinement dans les maisons de repos, la généralisation du confinement à domicile, la distanciation «  sociale  », le port du masque, etc.

Avec ce cortège de mesures liberticides, illégitimes, inefficaces et illégales, on obtient, de fait, la fin de l’État de droit. Le bien public est devenu privé, c’est-à-dire source de profit. Et l’intimité de la sphère privée est exposée au regard (parfois à la vindicte) de tous.

1.5. La communication, et particulièrement sa composante absurde, constitue la vraie signature de cette crise, durant laquelle les responsables politiques ont épuisé toutes les formes pathologiques du langage. Épinglons les suivantes  :

— l’évitement  : ignorer les objections, refuser le dialogue sous quelque forme que ce soit  ;

— l’indignation  : faire l’innocent, plaider la bonne foi, le dévouement au bien commun  ;

— le mensonge pur et simple  : le masque protège des virus et pas seulement des infections bactériennes  ; le vaccin est efficace contre une maladie qui n’est pas immunisante  ;

— la censure  : refuser l’accès à une information ou à une conférence de presse  ;

— la propagande  : gonfler de vraies informations  ;

— la désinformation  : propager de fausses informations  ;

— la sur-information  : inonder d’informations (vraies, fausses, vraiment fausses, faussement vraies, etc.)  ;

— l’usage de la contradiction  : soutenir deux propositions contradictoires (le masque est inutile  ; vous devez porter un masque)  ;

— l’usage du paradoxe  : utiliser des énoncés indécidables tels que  : l’épidémie progresse sans empirer  ; le monde d’après sera, et ne sera pas, différent  ; seuls, ensemble  ; soyez solidaires (dans la solitude)  ; faites confiance aux responsables ( !)  ; informez-vous (dans les médias)  ; vaccinons tout le monde pour contrôler la démographie  ; imposons la monnaie digitale pour permettre aux pauvres d’épargner  ; instaurons un gouvernement mondial démocratique  ; ce que je vous dis est faux… Tout ceci ressort de l’effort pour rendre l’autre fou (Searles, 1959).

En somme, la communication gouvernementale, servilement relayée par les médias et aiguillée (et endossée) par les experts en sciences médicales, a entretenu la peur et, surtout, l’angoisse. La peur est un sentiment naturel positif, car mobilisateur  : face à une menace palpable, l’individu réagit par la fuite ou le combat. Au contraire, l’angoisse est paralysante  : on pressent une menace invisible, sans savoir comment réagir… La communication absurde vise à stupéfier par l’angoisse, pas à perdre par la peur. Le dispositif est beaucoup plus efficace  : la peur demande à être orientée afin qu’elle ne nuise pas au statu quo social  ; l’angoisse paralyse les citoyens qui acceptent passivement tout ce qui leur est imposé.

La banqueroute politique signale en outre deux faillites supplémentaires  : celle des médias et celle des experts scientifiques, et tout particulièrement des médecins. Les médias ont donné une ampleur inouïe à la communication absurde des politiques et des scientifiques. Il y a eu cooptation des uns par les autres. On peine à trouver un dissident dans la classe politique  ; il en existe peu dans le monde scientifique et, s’ils s’expriment dans les médias, c’est généralement de manière très pondérée  ; rares sont les journalistes qui ont fait leur travail, Alexandre Penasse constituant une notable exception. Tous se sont couverts d’ignominie en participant, activement ou passivement, à cette mascarade  ; tous devraient se voir sévèrement sanctionner.

2. La crise du capitalisme biocidaire

«  C’est le commencement qui est le pire, puis le milieu, puis la fin ; à la fin, c’est la fin qui est le pire.  » (Thomas Beckett, 1953)

En amont de cette sclérose politique, médiatique et scientifique, on trouve l’influence des mondes bancaire et pharmaceutique, qui sont mus par deux perspectives  : d’une part, la maximisation de leur emprise sur la société (et donc de leur chiffre d’affaires)  ; d’autre part, la gestion de la crise globale systémique annoncée clairement dès 1968, et dont la chronologie a été esquissée en 1972 par Meadows et Kukla (l’épuisement des ressources, le dérèglement climatique, et la progression de la pollution finiront par avoir raison de la société de consommation et de la démocratie représentative).

2.1. De ce point de vue, l’utilisation de la stratégie du choc, identifiée par Klein en 2007 — instrumentaliser une crise réelle ou ressentie, naturelle ou culturelle, afin de modifier profondément l’espace social, tandis que celui-ci est paralysé — s’impose comme une évidence si on veut anticiper le chaos. Que la crise soit réelle, ou simplement mise en scène, que son origine soit naturelle, ou le produit d’une machination, ne change finalement pas grand-chose au traumatisme et à la possibilité de son usage.

2.2. Par contre, il faut comprendre, une fois pour toutes, que les élus ne représentent pas le peuple, mais les oligarques et leurs multinationales. Le programme néolibéral est en effet très simple  : dissoudre les États afin de privatiser toutes leurs fonctions. Tant qu’un gouvernement mondial (privatisé) n’est pas implémentable, on peut se contenter de transformer les États en coquilles vides. Ce programme ne constitue qu’une réappropriation du fascisme tel que Mussolini l’a défini, et mis en pratique, dès 1922-1925, à l’aide de la vision économique de Vilfredo Pareto  : l’entreprise privée est, par définition, beaucoup plus efficace que l’État. Puis vinrent les politiques similaires des Nazis en 1934–1937, qui subirent une légère obsolescence de 1944 à 1972 (les «  trente glorieuses  »). En fait, Hayek, le chantre du néolibéralisme, stipule très clairement, et ce dès 1944, la stratégie à adopter  : seule une infiltration progressive des institutions civiles et politiques permettra la destruction de la menace communiste et de sa cinquième colonne. Vingt ans plus tard, le 30 septembre 1965, il arriva à ses fins avec le coup d’État de Suharto, qui coûta la vie à plus d’un million de communistes (certains parlent de 3 millions d’exécutions arbitraires), et permit une première mise en place du dispositif néolibéral. C’était en quelque sorte la répétition du renversement d’Allende par Pinochet, perpétré le 11 septembre 1973. Le remplacement des gouvernements par des multinationales a été quantifié très tôt, e. a., par Stephen Hymer (1960) et David C. Korten (1995). Il est devenu évident avec la politique d’intégration européenne et, surtout, la multiplication des traités et autres partenariats transatlantiques de commerce et d’investissement (comme le «  Transatlantic Trade and Investment Partnership  », TTIP). C’est du reste le fil rouge de la littérature «  cyberpunk  » dont le représentant le plus fameux est sans doute Phillip K. Dick (1955), qui a offert les scénarios de Blade Runner (1982), Total Recall (1990), Minority Report (2002), etc.

2.3. Tout se joue donc en 1968–1973  : le dévoilement des enjeux civilisationnels comme leur effacement, c’est-à-dire, d’une part, la prise de conscience de la crise globale qui ne pourrait être conjurée qu’en renonçant au capitalisme industriel et financier  ; et, d’autre part, la reprise en main de l’agenda politique par ce dernier avec des figures telles que Suharto et Pinochet, puis Margaret Thatcher (1979), Ronald Reagan (1981) et Helmut Kohl (1982). (Il faudrait également mentionner le travail de sape de Pompidou, élu à la présidence française en 1969, et le bref espoir instillé par Sicco Mansholt à la Commission européenne en 1972–1973.)

3. Le totalitarisme fasciste numérique

« Si vous désirez une image de l’avenir, imaginez une botte piétinant un visage humain… éternellement.  » (George Orwell, 1949)

En amont de la corruption complète du corps politique et de ses appendices médiatiques et scientifiques, nous avons trouvé la crise du capitalisme financier et la volonté des oligarques de remodeler en profondeur la démocratie (représentative) de marché. En aval, nous découvrons, sans surprise, un nouveau totalitarisme fasciste, bien plus pernicieux que ses ancêtres du XXe siècle, car numérique.

3.1. «  Totalitarisme  » désigne le système politique qui prétend gérer toutes les dimensions de la vie citoyenne, publiques comme privées. Rien ne doit lui échapper, en droit comme en fait. Le «  fascisme  » est un totalitarisme de droite, c’est-à-dire conçu par, et pour, les oligarques.

3.2. L’histoire du totalitarisme fasciste est supposée connue  ; elle se résume à la prise de pouvoir des oligarques industriels et financiers par l’intermédiaire d’un lampiste plus ou moins allumé (ce qui permet aux commanditaires de tirer leur épingle du jeu si l’affaire tourne mal). À partir de 1921, la droite extrême progresse partout en Europe : en Italie (Mussolini accède au pouvoir en 1922), en France (avec la création en 1922 de la Synarchie, suivie plus tard par la Cagoule), en Allemagne (le Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei, en gestation depuis 1918, s’organise en 1920 ; Hitler écrit Mein Kampf en 1924, publié en 1925), Salazar assied sa dictature en 1932–1933, et Franco pilote la guerre civile déjà en 1934. De 1967 à 1974, il y aura aussi la dictature des colonels en Grèce. (Voir, par exemple, Lacroix-Riz, 2006).

3.3. Nous sommes dans une configuration totalitaire depuis déjà de longues années, c’est-à-dire qu’un système, qu’une idéologie, prétend gérer tous les aspects de la vie  : la technoscience constitue un tel système  ; le capitalisme, renommé néolibéralisme, est un tel système  ; la globalisation est un tel système  ; l’État d’urgence permanent qui s’enracine dans la guerre contre la terreur datant de 2001 en est la dernière péripétie. La vraie-fausse crise sanitaire de 2020 est le prétexte (au sens de Naomi Klein) utilisé pour dépouiller définitivement les peuples des acquis sociaux et politiques concédés après 1945. Elle touche donc différemment les pays selon qu’ils sont développés ou pas. Dans les pays riches, il s’agit de détruire les acquis sociaux et de mettre la population au pas  ; dans les pays pauvres, c’est une logique néocoloniale qui est à l’œuvre. C’est ainsi, alors que l’épidémie saisonnière est finie, que des règlements (de plus en plus) absurdes prolongent la terreur sécuritaire.

3.4. Au nombre des outils pour comprendre les enjeux du totalitarisme numérique, on trouve les concepts de conformisme et d’atomisme, qui s’imposent dès les débuts de la révolution industrielle et de la démocratie représentative, et sont esquissés chez Saint-Simon (1803) et Tocqueville (1835). L’ère thermo-industrielle est celle du machinisme, c’est-à-dire de la standardisation des produits et de l’organisation scientifique du travail. Alors que l’outil dépend de la morphologie humaine, la machine demande à l’ouvrier de s’adapter à son mécanisme. Le pouvoir de la machine est ainsi le pouvoir du conformisme : en amont, l’ouvrier doit être calibré, dompté, géré comme une ressource ; et, en aval, le consommateur doit accepter l’uniformisation de ses habitudes de vie, de ses goûts alimentaires, de ses vêtements, de ses idées, de ses désirs, etc. Les rendements d’échelle sont à la mesure des espérances de quelques-uns, et du désespoir de tous les autres. Le conformisme se manifeste donc par l’infantilisation et l’indifférenciation des personnes, la dépolitisation des citoyens, et la standardisation des consommateurs, qui constituent autant de précieuses muselières pour paralyser les corps et amnésier les esprits.

D’autre part, l’atomisme constitue le fondement du libéralisme (Mandeville, 1714, avant Smith, 1776)  ; il équivaut à briser toutes les solidarités, et à entretenir la guerre de tous contre tous, parfois appelée compétitivité. En scellant l’alliance entre capitalisme et technoscience, la révolution industrielle établit les deux principes fondamentaux du capitalisme mondialisé, l’atomisation des individus sous prétexte de les libérer, et leur conformisation afin de machiner le meilleur des mondes possibles. En d’autres termes, les conditions de possibilité de la culture, qui sont celles de la vie authentique, sont deux fois niées. D’une part, le conformisme se substitue à l’individuation (à ne pas confondre avec l’individualisme)  ; d’autre part, l’atomisme remplace la solidarité. Or, sans solidarité, il est impossible de s’individuer, d’endosser son destin, de dépasser les contingences de sa naissance ; et, sans individuation, la solidarité reste lettre morte. Cette double négation est toutefois rendue acceptable par une inversion spectaculaire (aussi au sens de Guy Debord) des pôles privé et public : on prend l’atomisme (c’est-à-dire l’absence de solidarité) pour de la liberté, et le conformisme (c’est-à-dire l’absence de projet personnel) pour de la solidarité (tout le monde désire la même chose). On obtient, en somme, la guerre des clones, de ceux qui montrent leurs derrières (calibrés) en public, et parlent de politique (néolibérale) en privé. Les conséquences sont radicales  : infantilisation, déculturation, dépolitisation, dissociété, Terreur (1792, très précisément au moment où Sade écrit), c’est-à-dire la paralysie par l’angoisse.

3.5. Le passage au totalitarisme numérique peut se comprendre comme la transformation des sociétés disciplinaires (Foucault, 1976) en sociétés du contrôle (Deleuze, 1990). L’ère thermo-industrielle est celle du machinisme et des institutions disciplinaires qui lui sont propres  : famille, école, église, caserne, usine, hôpital, asile d’aliénés, prison, maison de repos. Tous (ou la plupart de) ces lieux d’enfermement physique (mais aussi mental) peuvent être avantageusement remplacés par un dispositif plus souple de contrôle mental (mais aussi physique)  : le numérique. La technologie — et tout particulièrement les dispositifs associés à la 5G — permet maintenant une surveillance panoptique totale  : traçage de tout le trafic internet («  big data  ») et des déplacements physiques (géolocalisation), disparition des transactions en liquide, assignation à résidence (télétravail, cyber-enseignement, achats en ligne, téléconsultations) etc. Le totalitarisme numérique pousse encore plus loin la synergie entre conformisme et atomisme en remplaçant tout ce qui restait d’humain — et donc de corporel, d’immédiat, de qualitatif et d’aléatoire — dans le machinisme par le virtuel, le médiat, le quantitatif et l’algorithmiquement nécessaire. Il n’y a pas plus conforme que celui qui dépend entièrement du numérique pour vivre  ; il n’y a pas plus atomisé non plus. Du reste, la psychose hygiéniste institue un nouveau puritanisme qui exige une vie sans contact. Après avoir disposé de la chair du monde, le technocapitalisme entend exploiter sans complexes la chair humaine (Weber, 2017 & 2018).

4. En conclusion, il faut bien comprendre que la crise de la Covid-19 n’est pas sanitaire, mais politique, et qu’aucune des mesures liberticides n’est fondée scientifiquement. Par contre, elle met en évidence la corruption complète du corps politique et de ses factotums médiatiques et scientifiques, et, plus particulièrement, leurs allégeances envers les puissances de l’argent et leur projet totalitaire. La crise constitue à la fois le symptôme de la faillite de la démocratie représentative, et le prodrome du retour d’une gouvernance uniquement respectueuse des droits du capital. Plus encore qu’Orwell (1949), c’est Terry Gilliam (1985) qui vient à l’esprit de celui qui chercherait à contraster le cauchemar politique avec l’absurdité fictionnelle. Ces évidences se retrouvent très précisément dans l’intervention d’A. Penasse (qui a fait, après tout, preuve d’une grande retenue), lui qui demandait, 15 avril 2020, «  quelle légitimité démocratique il y a à prendre certaines décisions quand la plupart des membres qui décident et réfléchissent font partie des multinationales et du monde de la finance  ? »

Le capitalisme est kleptocrate et totalitaire par essence. L’évolution qui se dessine dans la gestion de la crise Covid-19 dévoile la corruption de tous les acteurs médiatisés et laisse entrevoir ceux qui, jusqu’ici, restaient dans l’ombre. Si la population reste confinée dans la terreur, rien ne viendra s’opposer au régime le plus barbare de tous les temps. Si elle se réveille, non seulement le règne de l’angoisse sera révoqué, mais il ne sera plus possible d’agir par la force non plus (les «  gardiens de l’ordre  » sont toujours issus du peuple, et leur servilité n’est jamais acquise une fois pour toutes). La dernière option des oligarques sera alors, comme d’habitude, le génocide. Toutes les guerres du XXe siècle étaient d’abord des guerres menées par l’aristocratie et la haute bourgeoisie contre le bas peuple. Mais l’irruption d’une vraie pandémie ne serait bien sûr pas à exclure…

Reste la question de savoir pourquoi les citoyens acceptent de se faire maltraiter par les «  responsables politiques  ». Pourquoi acceptent-ils de subir un pouvoir pervers  ? La réponse se trouve dans l’analyse de la relation que le prédateur impose à sa proie. Précisons en deux mots les modalités qui ont été identifiées dans le cadre de l’inceste, de la logique concentrationnaire, ou de ce qui a été appelé tardivement (1973) le syndrome de Stockholm. Il existe un lien vital entre le prédateur et sa proie : c’est le prédateur qui nourrit la proie, c’est lui qui lui offre un récit pour cadrer son malheur, c’est encore lui qui, parfois, fait un geste qui semble bienveillant. La proie refuse donc instinctivement d’ouvrir les yeux sur le mécanisme prédateur. Ferenczi (1932) l’a bien compris  : l’enfant traumatisé, physiquement et psychiquement plus faible, se trouvant sans défense, n’a d’autre recours que de s’identifier à l’agresseur, de se soumettre à ses attentes ou à ses lubies, voire de les prévenir, et finalement y trouver même une certaine satisfaction. Aimer son bourreau, dont on dépend physiquement, symboliquement, et affectivement, devient une condition de survie, mais aussi un piège psychotique. Dans le cas qui nous occupe  : comme cette servitude volontaire offre les avantages que l’on peut se payer, et les espoirs que l’on veut bien conserver, la plupart des citoyens croient pouvoir continuer, après le « confinement », à confondre rêve et réalité. Il leur faudra plutôt choisir entre rêve et cauchemar.

À chacun sa conclusion, la mienne est empruntée à Gramsci : je suis pessimiste avec l’intelligence, mais optimiste par la volonté. Pessimiste, car, dans le cas qui nous occupe, on assiste simplement à une accélération de la tendance totalitaire d’une société technocratique dans le cadre d’une crise globale systémique identifiée dès 1968. Si on se demande dans quelle direction ce mouvement va se faire, il suffit de questionner le pilote : le bref interlude soviétique mis à part, la technique a toujours été pilotée par les capitalistes (la «  grande bourgeoisie  »). Historiquement, un totalitarisme capitaliste s’appelle fasciste ou, mieux, nazi. (Hitler n’était pas Mussolini.) Optimiste, car, comme l’écrivait Victor Hugo avant Che Guevara : « Rien n’est plus imminent que l’impossible » (1862).

Références

Beckett, Samuel, L’Innommable, Paris, Les Éditions de Minuit, 1953.

Delaunay, Janine  ; Meadows, Donella H. ; Meadows, Dennis ; Randers, Jorgen ; Behrens, William W. III, Halte à la croissance ? Enquête sur le Club de Rome & Rapport sur les limites de la croissance. Préface de Robert Lattes, Paris, Librairie Arthème Fayard, Écologie, 1972.

Deleuze, Gilles, «  Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », in L’Autre journal, n°1, mai 1990.

Dick, Philip Kindred, Solar Lottery, New York, Ace Books, 1955

Ferenczi, Sándor, «  Die Leidenschaften der Erwachsenen und deren Einfluss auf Character- und Sexualentwicklung der Kinder. Gehalten im September 1932 auf dem XII. Internationalen Psychoanalytischen Kongress, der vom 4. bis 7. September in Wiesbaden stattfand  », Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse 19, 1933, pp. 5-15.

Foucault, Michel, Histoire de la sexualité. I, La Volonté de savoir ; II, L’Usage des plaisirs ; III, Le Souci de soi [1976], Paris, NRF Éditions Gallimard, 1984.

Harold F. Searles, «  The Effort to Drive the Other Person Crazy—An Element in the Aetiology and Psychotherapy of Schizophrenia  », in British Journal of Medical Psychology, XXXII/1, 1959, pp. 1-18.

Hugo, Victor, Les Misérables, Paris, Albert Lacroix et Cie, 1862.

Hymer, Stephen, The International Operations of National Firms : A Study of Direct Foreign Investment. PhD Dissertation [1960], published posthumously. Cambridge, Mass., The MIT Press, 1976.

Korten, David C., When Corporations Rule the World [1995]. 20th anniversary edition, Oakland, Berrett-Koehler Publishers, Inc., 2015.

Lacroix-Riz, Annie, Le Choix de la défaite. Les élites françaises dans les années 1930, Paris, Éditions Armand Colin, 2006.

Machiavel, Nicolas, Le Prince. Traduction française [1532], Paris, Éditions Gallimard, 1980.

Mandeville, Bernard de, The Fable of the Bees or Private Vices, Public Benefits [1714], Oxford, At the Clarendon Press, 1924.

Orwell, George, Nineteen Eighty-Four [1949]. Introduction by Thomas Pynchon, London, Penguin Books, 2003.

Proust, Marcel, À la recherche du temps perdu. T. I. Du côté de chez Swann [1913]. Édition présentée et annotée par Antoine Compagnon, Paris, Gallimard, 1988.

Saint-Simon, Henri de Rouvroy, comte de, Lettres d’un habitant de Genève à ses contemporains [1803], Paris, Presses Universitaires de France, 2012

Smith, Adam, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations [1776], Paris, Gallimard, Folio essais, 1976.

Tocqueville, Alexis de, De la démocratie en Amérique [1835], Paris, Robert Laffont, 1986.

Weber, Michel, Pouvoir, sexe et climat. Biopolitique et création littéraire chez G. R. R. Martin, Avion, Éditions du Cénacle de France, 2017.

Weber, Michel, Contre le totalitarisme transhumaniste : les enseignements philosophiques du sens commun, Limoges, FYP Éditions, 2018.

Si la Belgique est le royaume de Kafka, que dire de l’Europe ?

Par Nicolas Ullens

Le 26 août dernier, Phil Hogan présentait sa démission en tant que commissaire européen en charge du Commerce. On lui a reproché de ne pas respecter les règles sanitaires relatives au Covid lors d’un dîner dans son club de golf !

Il est amusant de constater que Georges-Louis Bouchez, lors de sa conférence de presse comme nouveau président du club de football des Francs Borains, n’a respecté aucune règle à ce niveau. Nous étions pourtant en pleine pandémie le 24 avril. De là à penser que la chasse aux sorcières qu’a subie Hogan n’était qu’un prétexte, il n’y a qu’un pas.

Cette situation est surréaliste au regard de la batterie de cuisine que traînent certains commissaires à qui on ne reproche plus rien. Les gens ont la mémoire courte.

À tout seigneur tout honneur. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, était ministre de la Défense en Allemagne avant de diriger l’Europe. Sa gestion de ce ministère a été un échec complet. Mais surtout, une petite centaine de millions d’euros ont été versés à des sociétés privées de consultance en dépit du bon sens. À moins qu’elles ne renvoient l’ascenseur sous forme de rétro-commissions… Un rapport du parlement allemand fait état d’une véritable exfiltration en urgence de l’ancienne ministre vers l’Europe pour masquer le chaos qu’elle laissait derrière elle. (Cfr «  Ce scandale qu’Ursula von der Leyen pensait laisser derrière elle à Berlin.  » voir Franceculture du 24-06-2020.)

Que dire du commissaire européen à la Justice et à l’État de droit, Didier Reynders. Son nom est cité dans un certain nombre d’enquêtes encore ouvertes aujourd’hui comme le Kazakhgate ou les fonds libyens gelés. Il en va de même de son bras droit, Jean-Claude Fontinoy devenu plus discret ces derniers temps. Ce dernier est soupçonné d’avoir touché des commissions occultes pour le compte de son mentor via des structures comme l’asbl «  Les plus beaux villages de Wallonie.  » Évidemment, lorsqu’on voit que l’enquête sur le malheureux Chovanec, mort après son arrestation à l’aéroport de Charleroi, n’a pas encore été bouclée après plus de deux ans et demi…

Le Financial Times publiait le 1er septembre un article portant sur le remplacement de Hogan par Didier Reynders ! Inutile de dire que si ce scénario se produisait, il faudrait autre chose que « Les plus beaux villages de Wallonie » pour blanchir les dessous de table qui ne manqueront pas de tomber. En effet, le poste de commissaire au Commerce serait nettement plus rémunérateur que celui de la justice.

Dessous de table en vue

Vous voulez un exemple ? En 2008, un scandale éclaboussait le commissaire européen au Commerce de l’époque, Peter Mandelson. Ce dernier était soupçonné d’avoir privilégié les intérêts de l’oligarque russe Oleg Deripaska, le roi de l’aluminium, grâce à son influence sur les cours de ce métal.

Les mauvaises langues parlent d’un séjour de Mandelson sur le yacht de Deripaska durant lequel ses penchants les plus inavouables auraient été exaucés et… filmés. On voit que Jeffrey Epstein n’a rien inventé. Si Reynders parvient à sortir de sa fonction actuelle dans laquelle il est contrôlé par sa collègue Tchèque, Vera Jourova, il y a gros à parier que Jean-Claude Fontinoy va reprendre du service…

À l’heure du nouveau plan de relance pour l’Europe, gageons qu’il est probable qu’il y ait d’autres milliards que ceux de Kadhafi qui risquent de s’égarer.

La seule bonne nouvelle pour nous, pauvres petits Belges, est que Didier ne volera plus uniquement ses compatriotes mais toute l’Europe.

Une bavure de plus

Par Esteban Debruelle

Aussi dramatique soit-elle, la mort d’un individu(1) laissé aux soins de la police n’a rien d’une bavure de trop, non. C’est juste une bavure de plus. Car, dans le monde tel qu’il est actuellement, il n’y a jamais trop de bavures. Jamais trop de dérapages. Ces faits, médiatiques ou non, sont systémiques. C’est-à-dire qu’ils ne sont pas à considérer comme des faits isolés, mais bien dans leur ensemble. Le 10 avril, un jeune homme de 19 ans perdait la vie sous les roues de la police(2). Quelques jours plus tard, un jeune soudanais était kidnappé et tabassé(3) dans un fourgon de police avant d’être jeté, dépouillé, place Annessens. Le 15 août dernier, trois jeunes femmes, victimes de harcèlement de rue, étaient brutalisées(4) par une équipe d’intervention. Et depuis le déconfinement, la liste des faits de violences policières ne cesse de s’allonger.

Ces agressions policières se font majoritairement sur des publics fragilisés, des personnes racisées, et contre les principes d’émancipation féministe. Et les réactions des instances de tutelles, qu’elles soient policières ou politiques, sont systématiquement du même ordre : mise en cause de la victime ou de sa version (elle était saoule ou agressive), présentation du bien-fondé de l’action policière (intervention dans le cadre de la loi, protection de l’ordre public) et rappel de l’utilisation des procédures de contrôle interne (les responsables cherchent d’abord à se dédouaner et on se range ensuite derrière le secret d’instruction).

Dès lors, il n’y a que des moments à effacer de la mémoire collective. Pour que les choses redeviennent normales, que les cowboys continuent d’agir en toute impunité, que les hiérarchies gardent leur siège et les politiques leur mandat, il faut faire oublier. Faire oublier la mort d’un ado, d’un homme et d’une enfant en moins de deux ans. Faire oublier les interpellations d’activistes féministes lors de la manifestation du 8 mars. Faire oublier les propos racistes d’un commissaire de police au beau milieu de l’été. Faire oublier les techniques de ségrégation (ou profilage ethnique si vous préférez) qui s’en suivirent dans certaines zones du pays. Faire oublier les migrants gazés à 6h du matin au Parc Maximilien. Faire oublier cette femme afro-descendante violemment arrêtée et emprisonnée pour non-port du masque à la sortie du métro. Faire oublier que la police est aujourd’hui en roue libre. Oui, en roue libre.

Les politiques ont besoin de la police pour faire respecter des mesures toujours plus impopulaires. Les entreprises ont besoin de la police pour protéger leurs moyens de production et d’enrichissement toujours plus destructeurs. La police, elle-même, a besoin de ses éléments les plus violents pour entretenir la peur et maintenir un moyen de pression sur celles et ceux qui voudraient dénoncer ou réformer. Et les personnes qui s’engagent « pour contribuer à la protection des libertés et des droits individuels » (selon l’article 1 de la loi sur la fonction de police) se retrouvent réduit·e·s au silence.

Comme tout service public bridé par les mesures d’austérité, les agents sont en sous-effectifs, sous-équipés, mal formés et « mangés » à toutes les sauces. Ralentie par une paperasserie poussée parfois jusqu’à l’absurde, la fonction connaît aussi un fort taux de suicide et de nombreuses situations familiales et sentimentales violentes. Même si cette réalité est le résultat d’une politique menée par des partis qui assèchent les budgets publics et promettent dans le même temps plus de moyens, plus d’effectifs et plus de sécurité, l’idéologie raciste, sexiste et fascisante qui les caractérise semble percoler plus que jamais dans les rangs policiers. Preuve en est, encore, le groupe Facebook(5) mis à jour par le site Apache.

Donc, si tu en as marre que l’on crache sur l’uniforme, commence par le laver ! Car tous les jours, le corps auquel tu appartiens nous rappelle que nous ne sommes pas égaux.les, pas en sécurité et encore moins protégé.e.s lorsque tu interviens. Tu gazes et tu matraques. Tu insultes, tu tords et tu casses. Tu brises, tu étouffes et tu camoufles. Tu es un instrument de violence dont nous ne pouvons plus tolérer les dérives. Et si tu n’es pas de ceux-là, rappelle-toi que « tu en présentes tous les signaux », comme tu dis à propos des jeunes de quartiers. Alors le jour où tu prendras aussi sur la gueule, faudra pas venir pleurer chez le politique. À ce stade, lui aussi aura été décapité.

Sauf si

Sauf si, collectivement, nous sommes capables de proposer un avenir à la police.

Il n’y a pas d’illusion possible  : à situation inchangée, la cristallisation des corps qui composent notre société ira croissant. Et, en l’occurrence, les victimes d’abus policiers continueront de se radicaliser et la police poursuivra son chemin vers une plus grande répression, et des sorties, y compris médiatiques, toujours plus racistes, sexistes et violentes. Le degré de violence n’aura donc de cesse d’augmenter.

De cette situation, le politique en est à la fois victime et responsable. Responsable, car ses mesures d’austérité et sa conception politique à protéger les intérêts de quelques-uns le conduisent à laisser faire afin de s’assurer la loyauté d’une force armée qui le protège de la colère de citoyen·e·s chaque jour plus légitime. Mais demain, cette même classe politique sera victime de cette attitude attentiste. Lorsqu’elle ne pourra plus rappeler à l’ordre celles et ceux qui se livreront à des abus toujours plus scandaleux en regard des droits fondamentaux et des valeurs qui sous-tendent l’État de droit, elle n’aura d’autres choix que de se ranger derrière la violence du corps policier pour sauvegarder ses intérêts.

Dans cette impasse mexicaine, la droite et ses petits frères racistes et xénophobes tirent actuellement leur épingle du jeu. Comme Marine Le Pen en France, les partis belges qui misent sur une économie des riches et une xénophobie décomplexée laissent faire les dérapages systémiques émanant des rangs policiers. Car ces derniers légitiment leurs discours de peur et de rejet, permettent l’expansion de leurs idées rétrogrades et garantissent un électorat rassuré dans sa suffisance et son enfermement mental.

La gauche, incapable de proposer une autre forme de police pour notre société, s’est figée dans une posture geignarde, dénonçant dans de grandes phrases, mais sans victoire réelle. Son incapacité à obtenir la création d’un véritable organe indépendant de contrôle sur la police est sans doute l’illustration de ces paroles sans résultat. Pourtant, imaginer comment organiser la police est essentiel aux progressistes du XXIe siècle, car la gauche de l’échiquier politique a laissé le sujet pourrir aux mains des libéraux, qui y a laissé entrer la vermine d’extrême droite. C’est une erreur impardonnable de la gauche et une complaisance irresponsable de la droite qui menacent maintenant l’équilibre de nos sociétés.

Voici donc quelques réflexions qui pourraient être proposées au débat public  :

  • recentrer les missions sur lesquelles des agents de police armés sont appelés ;
  • diversifier le profil des équipes d’intervention, en y intégrant des
    travailleurs et travailleuses de rue, des psychologues, des infirmier·e·s et des assistant·e·s sociaux·ales ;

  • élargir les missions des gardiens de la paix pour répondre à des
    interventions de moindre intensité (litige entre voisins, tapage
    nocturne, rassemblements spontanés…) ;

  • pour assurer la transition, proposer aux policiers en fin de carrière de
    former des gardiens de la paix aux missions élargies ;

  • systématiser les formations de toutes les parties au contact du public à la communication non violente, aux risques du profilage ethnique, et à
    la prise en charge de situations de violences conjugales et familiales ;

  • imposer le bodycam à tous les agents de terrain, avec l’obligation de l’activer dès le début de toute intervention ;

  • systématiser les conseils de concertation entre maisons de quartiers et
    commissariats locaux ;

  • redéfinir les méthodes de déploiements des agents de police dans le pays ;

  • mettre enfin sur pied un organe indépendant de surveillance et de sanction à l’égard des agents qui se rendraient responsables de violences policières ;

  • sanctionner effectivement (suspension, renvoi, amende et peine de prison) les agents qui créeraient une situation de violence ou de discrimination.

Dans un débat aussi sensible que celui du rôle de la police dans notre société en mutation, il ne peut être question de simplement décider s’il faut désarmer ou non la police. Il s’agit de savoir si toutes les situations auxquelles elle répond actuellement nécessitent exclusivement des hommes et des femmes en armes, formé·e·s à appréhender, maîtriser et arrêter. Il s’agit d’éviter que nos commissariats deviennent des zones de non-droit, que nos libertés individuelles et collectives soient menacées par les forces de l’ordre, au lieu d’être protégées par celles-ci.

Aujourd’hui, Anvers est une plaque tournante de cocaïne(6). Le Limbourg est la province européenne de prédilection pour la production d’ecstasy(7). Bruxelles charrie des corps brimés par la traite des êtres humains(8).

Des armes de guerre(9) transitent par Liège, et des gangs rivaux(10) sévissent sur Charleroi. En parallèle à cette criminalité, les cols blancs(11) qui s’adonnent à l’évasion fiscale, au blanchiment d’argent et à la destruction des ressources naturelles et de notre système de solidarité ne craignent ni les descentes, ni les poursuites, ni les filatures. Comme les autres, ils agissent en toute impunité, sans s’inquiéter des actions policières.

Face à tous ces criminels, nous avons besoin d’hommes et de femmes prêt·e∙s à défendre notre démocratie et ses principes afin de protéger les membres de la société et servir la loi. Ce n’est pas ce à quoi les effectifs policiers sont employés aujourd’hui. Et refuser d’ouvrir ce débat n’est que courir à la confrontation. Car, si rien ne change, demain, la police tirera sur des manifestant·e·s excédé·e·s de leur impunité. Au regard de l’Histoire, c’est là une promesse qui n’a rien d’une fantaisie.

  1. https://www.levif.be/actualite/belgique/mort-d-adil-19-ans-a-anderlecht-ce-que-l-on-sait/article-normal-1276861.html
  2. https://www.levif.be/actualite/belgique/mort-d-adil-19-ans-a-anderlecht-ce-que-l-on-sait/article-normal-1276861.html
  3. https://www.7sur7.be/faits-divers/un-migrant-soudanais-tabasse-par-des-policiers-a-bruxelles~aedb2244/
  4. https://www.lesoir.be/319484/article/2020-08-17/saint-gilles-la-gestion-policiere-dun-cas-de-harcelement-sexiste-interpelle
  5. https://www.lesoir.be/322074/article/2020-08-31/un-groupe-facebook-reunissant-des-policiers-incite-au-racisme-et-la-violence-une
  6. https://www.rtbf.be/info/societe/detail_la-belgique-grande-productrice-et-plaque-tournante-de-la-drogue-en-europe?id=10374764
  7. https://trends.levif.be/economie/entreprises/les-labos-clandestins-fleurissent-au-limbourg/article-normal-1127063.html?cookie_check=1597916578
  8. https://medor.coop/magazines/medor-14-summer-2019/nigeria/
  9. https://www.moustique.be/24406/jacques-monsieur-pourquoi-la-belgique-est-elle-au-coeur-du-trafic-d-armes
  10. https://www.lalibre.be/belgique/societe/bruxelles-liege-charleroi-le-trio-infernal-de-la-criminalite-5da40889f20d5a27817666d7

La délinquance des élites  : vite pardonnée, vite oubliée

 

La délinquance des élites  : vite pardonnée, vite oubliée

Didier Reynders au coeur des scandales d’État

Alors que des bruits annoncent la possible succession de Didier Reynders à l’Irlandais Phil Hogan comme commissaire européen au commerce, il est important de rappeler qui est Didier Reynders, et les casseroles qu’il traîne…

A voir notamment dans cette interview, et dans d’autres (https://www.kairospresse.be/videos/)

“Faire de Bruxelles une smart city”

Un document a fuité, envoyé par une bonne âme à KAIROS, une note aux membres du gouvernement de la Région bruxelloise pour le déploiement de la 5G.

Voici la note que les membres du gouvernement bruxellois ont reçu ce 31 août : “note aux membres du gouvernement de la région bruxelloise. Édifiant ! : Bruxelles doit devenir une “smart city”, “la connectivité large bande est essentielle”, alors qu’ils feindront, pendant qu’ils avancent dans la mise en œuvre, de mettre en place un “débat public”.

LES DEUX FORMES DE L’AMBITION

Par Simon Charbonneau

Depuis le siècle passé, les temps modernes nous ont enseigné le rôle joué par l’ambition chez les jeunes intellectuels dans l’histoire politique de notre pays. Qu’il s’agisse de la naissance du socialisme au XIXe siècle, de celle du communisme au XXe ou encore de l’écologisme au XXIe, les idées nouvelles ont mobilisé de nouvelles générations déterminées à changer radicalement l’ordre établi.

Ces idées étaient considérées comme porteuses d’un grand espoir pour l’humanité. De là la puissance de mobilisation pour les nouvelles générations qui ont toujours réuni les idéalistes, mais aussi les réalistes soucieux de se trouver une place au soleil. Il ne faut cependant pas avoir une vision manichéenne de ces deux tendances, car l’histoire politique n’a pas arrêté de nous démontrer que le jeune idéaliste peut se transformer en un impitoyable réaliste au vu des difficultés de la fonction, comme cela a été le cas de Robespierre, de Lénine, de Trotski ou encore de Jules Guesde et de l’anarchiste Hervé en 1914 avec l’Union Sacrée. Plus proche de nous, on peut aussi citer des représentants de la génération 68 passant de la gauche prolétarienne au capitalisme le plus caricatural, comme l’ancien directeur du journal Libération, entre autres exemples. En fait, la capacité de résistance aux grands courants collectifs dépend des convictions et de la personnalité de chacun, l’opportunisme affectant les plus faibles. Généralement, les plus discrets, ceux qui n’ont jamais voulu être sous les sunlights, sont généralement les plus sérieux et les plus convaincus  !

À vrai dire, le mécanisme psychologique de ce genre de «  trahison  » est assez simple à expliquer, car il s’agit là du passage brutal du rêve aux dures réalités de la politique. Des générations entières sont passées des discours radicaux marqués par une espérance naïve aux aléas d’une banale carrière politique. Il y a de belles pages dans un livre de mon père (Bernard Charbonneau, Une seconde nature, aux éditions Sang de la Terre, 2012) à propos de l’itinéraire politique de l’écrivain roumain Cioran, pour expliquer les virages à 180° pris par des personnalités connues de sa génération.

On retrouve le même phénomène chez de nombreux militants écologistes aujourd’hui confortablement installés dans des bureaux ministériels ou à la tête d’entreprises médiatiques, ou encore de plateformes Internet. De ce point de vue, les libertaires ont raison, il ne faut surtout pas être tenté ni par le pouvoir ni par le désir de réussite sociale. Or nombreux sont les militants verts qui, au nom du goût de l’action, sont tentés par cette voie qui, en réalité, ne mène pas à grand-chose du point de vue des valeurs que l’on prétend défendre (la justice sociale et la défense de la nature). Reconnaissons cependant que les choses sont compliquées, car la générosité et l’esprit de justice étant à l’origine de l’engagement peuvent vite céder la place au goût du pouvoir et surtout des honneurs. De ce point de vue, le personnage de Bartleby du roman de Melville a bien été compris et utilisé par le site web de Jean-Bernard Maugiron qui déclare invariablement à chaque proposition d’emploi et de montée en grade venant de son patron «  Je ne préférerais pas  !  », un refus qui semble inexplicable.

Certes, nous assistons aujourd’hui à ce que mon père a appelé «  le feu vert  » avec tout le processus de récupération politicien de la cause écologiste dénoncé à juste titre par un journal comme La Décroissance. De ce point de vue, il ne s’est pas trompé, mais pourtant, à voir la réalité des choses, il faut bien dire que cette récupération est beaucoup moins efficace que ne l’a été celle de la question sociale par l’idéologie progressiste en raison de la spécificité de la question écologique. En effet, on peut observer la résistance de la réalité tragique des problèmes menaçant actuellement l’humanité face aux propagandes vertes porteuses du mensonge de la transition, pourtant chaque jour démenties par les messages inquiétants depuis quelque temps fortement médiatisés, venant du monde entier. De là, la pratique opportuniste officielle de la politique de l’oxymore chère à Bertrand Méheust où sont menés de front des choix radicalement contradictoires  ! La puissance incontournable de la nature est là pour rappeler à l’ordre les égarements prométhéens des hommes. Le problème est que ceux dont l’esprit est colonisé par la puissance de la technoscience nous dirigent tout droit vers l’abîme  !

Reste donc la voie du refus radical de cautionner cette démission qui est seule porteuse d’une véritable ambition supposant de cultiver une conscience personnelle à la fois intellectuelle et morale. Cette ambition, à mon avis la seule véritablement honorable, suppose d’abord d’affronter la réalité tragique dans laquelle se retrouve actuellement l’humanité, ce qui suppose un effort critique en allant à contre-courant des idées reçues qui par exemple donnent chez le militant de base toujours la priorité à l’action par rapport au fait de mener une réflexion souvent source d’angoisse.

Craintes et questionnements face au port « non négociable » du masque 8h par jour en secondaire

En cette rentrée scolaire 2020, les élèves et enseignants du secondaire devront porter le masque en classe 8h par jour, alors que cette mesure ne fait l’objet d’un consensus ni scientifique, ni social, ni politique. Les implications pédagogiques, sociales, psychologiques et démocratiques de cette situation ne devraient-elles pas faire l’objet d’un large débat citoyen  ? Kairos relaie ici les doutes et inquiétudes légitimes de parents.

Sociologues et psychologues l’affirment  : le masque va transformer nos interactions et modes de sociabilité. Les expressions sur les visages nous permettent d’ajuster nos comportements en fonction de notre appréciation de l’état émotionnel de l’autre  : ce système de régulation aurait la faculté de réduire les conflits et d’augmenter la cohésion sociale(1). Un système de régulation qui n’est pas inné, mais qui s’apprend aussi dans l’espace public, notamment à l’école durant l’adolescence. Le masque quant à lui nous rend invisibles, indiscernables, indéfinis, il nous dépersonnalise. En rue comme dans les cours de récré, il fait de nous des atomes isolés, solitaires, préoccupés par notre bulle individuelle. Il nous y emprisonne, nous coupe des autres, nous empêche de faire de nouvelles connaissances  : comment sympathiser avec quelqu’un dont on ne perçoit ni le visage ni les réactions émotionnelles, quand on doit en outre respecter une distance sociale, et sachant par ailleurs que le masque a précisément pour but de faire peur en rappelant la présence du virus  ?

Jusqu’à quand ?

Se masquer le visage à l’adolescence comporte un enjeu supplémentaire  : on peut imaginer que certains jeunes éprouveront un soulagement à cacher leur timidité, leur acné, leur appareil dentaire… , mais c’est un cercle vicieux infernal qui risque alors de s’enclencher  ! Couplé à la perte de la proximité, du contact physique, du toucher – fondamental pour la construction psychique des jeunes et la conservation d’un équilibre émotionnel chez les moins jeunes -, le masque isole et accroît la solitude. De façon temporaire répondront certains. Mais pour combien de temps  ? «  De nombreux mois  » préconisent certains de nos experts, voire même deux ans, si l’on en croit les actuelles prévisions de l’OMS. Mais qui peut en garantir le caractère temporaire, alors que le phénomène semble bien ancré en Asie et que de nombreuses voix cherchent à nous convaincre du caractère plus «  raisonnable  » et plus «  éthique  » de cette nouvelle norme  ?

Quelle que soit la durée de cet épisode, il affectera la représentation du monde et les émotions des jeunes en pleine construction. Et ce n’est pas une bonne nouvelle, car en moins de six mois, les problèmes psychiques ont déjà connu une hausse dans notre pays et ailleurs, et la dépression chez les jeunes – et les moins jeunes – pourrait ne pas tarder à se manifester comme une véritable lame de fond(2).

Pédagogie masquée

Par ailleurs, qu’en est-il, sur le plan pédagogique, de l’obligation du port du masque dans les classes  ? Suivre les cours masqué implique pour l’élève une moins bonne compréhension à l’audition, l’impossibilité de lire sur les lèvres du professeur pour parfaire sa compréhension, l’absence de communication de ses émotions à travers les expressions de son visage, une perte d’informations concernant les émotions du professeur et de ses condisciples, et la disparition d’une partie importante de la communication non verbale de ses difficultés ou de son intérêt. Pour le professeur, le port du masque implique la perte du renforcement de son message au moyen des expressions de son visage, la disparition de la perception visuelle des problèmes de compréhension et de l’intérêt des élèves sur leur visage, l’impossibilité d’échanger des sourires, une difficulté accrue à créer de la connivence, du lien affectif et dès lors un environnement rassurant propice à la construction des apprentissages(3), et enfin une obligation de parler fort en permanence au risque de surmener sa voix (une pathologie courante dans le monde enseignant). Exigerait-on des acteurs qu’ils tentent, masqués, de transmettre du sens et des émotions ? Irait-on voir de tels films ? Nos journalistes et présentateurs (qui n’hésitent pourtant pas à présenter les détracteurs du port du masque obligatoire comme des complotistes, adeptes de Trump, partisans de l’extrême-droite ou de la gauche radicale, anti-vaccins, anti-5G, etc.(4)), argumentent pour leur part qu’il serait «  bien trop anxiogène  » de proposer un visage masqué aux téléspectateurs  : «  Des présentateurs masqués renverraient en effet une image dépourvue de toute humanité  ». Et pas des enseignants masqués  ?

Comment nos responsables politiques peuvent-ils être à ce point déconnectés de la réalité scolaire  ? La plupart d’entre eux (experts comme politiciens) ôtent d’ailleurs leur masque au moment de s’exprimer publiquement  ! Il est vrai que des conseils de « pro » ont été formulés par des didacticiens  : «  Les profs devront miser sur les mouvements et la voix (…) voilà un vrai défi !(5)  ». Sauf qu’un théoricien n’est pas un praticien. Et qualifier l’adaptation exigée de «  défi  » (terme hyper-valorisé dans notre culture selon laquelle seuls les paresseux et les incompétents ne sont pas capables de relever un défi) en donnant des pseudo-solutions entraîne un effet pervers non négligeable  : les personnes extérieures au monde de l’enseignement risquent de penser que ce n’est qu’une question de volonté et de compétence de la part des enseignants, déjà largement victimes d’une perception négative au sein d’une partie de la population.

L’argument du ministre flamand de l’Enseignement, Ben Weyts (N-VA, soit dit en passant), est qu’il faut tenir compte de la peur de certains professeurs, parents et enfants. C’est donc une émotion partagée par un certain pourcentage de la population (une émotion, légitime et utile dans certaines circonstances, mais qui, il faut bien le reconnaître, est aussi en partie le résultat de stratégies de communication et de politiques discordantes et anxiogènes depuis des mois) qui dicte une mesure qui va impacter la vie, la construction psychique, l’intégration sociale, l’apprentissage et la vision du monde de dizaines de milliers d’adolescents. Et cela contre l’avis de la task force chargée d’évaluer le risque pédiatrique qui, le 12 août, prônait «  l’utilisation rationnelle du masque buccal pour les plus grands (+12 ans) telle que généralement recommandé (par exemple lorsqu’on n’est pas dans la bulle de sa classe ou de son année, comme lors de l’arrivée à l’école ou de déplacements dans les couloirs)  ». Pour l’OMS, les enfants âgés de 12 ans et plus «  devraient surtout porter un masque lorsqu’une distance sanitaire d’un mètre ne peut être garantie  ».

Garantir cette distance n’aurait rien d’impossible. On pourrait – on peut encore – transformer cette crise en opportunité de réformer le système scolaire comme le réclament les pédagogues  : scinder les classes, organiser le travail en petits comités, équiper les élèves en matériel scolaire pour améliorer la possibilité de travail à domicile, passer à la classe inversée et à la pédagogie active, avancer sur la question des rythmes scolaires. Non  : en guise d’unique mesure, on impose le masque, signe ostensible que les politiques et la FWB ne restent pas inactifs, sans insister sur le caractère exceptionnel que devrait revêtir cette mesure, sans en souligner et se préparer à en affronter les conséquences psychiques et pédagogiques, comme si l’on assistait à une rentrée quasi normale. Or connaît-on seulement le pourcentage de parents favorables à ce que leurs ados vivent pour une durée indéterminée dans un monde où la peur de l’autre, la peur du contact, la peur de la mort va prendre corps physiquement tout autour d’eux, sur les centaines de masques de leurs professeurs et condisciples, 8h par jour (à l’exception des récréations, nous voilà rassurés  !), durant des mois, voire des années ? Cette remarque vaut d’ailleurs aussi pour les adultes, peut-être moins résilients encore, et dont l’angoisse, en partie aggravée par la gestion médiatique et politique de l’épidémie, affecte immanquablement les jeunes. Connaît-on enfin le pourcentage des enseignants du secondaire prêts à donner cours masqués (précision qui doit les enchanter  : ils peuvent tomber le masque «  lorsqu’ils ne donnent pas cours à voix haute  » !) ?

A-t-on seulement réfléchi aux implications politiques d’un symbole qui risque d’être vécu comme une contrainte illégitime supplémentaire dans un cadre scolaire déjà perçu par nombre de jeunes (et d’enseignants) comme un lieu de contraintes massives, de conditionnement et de clivage social plutôt que d’épanouissement, d’émancipation, de construction et de réalisation de soi  ? A-t-on pensé au risque d’une aggravation des rébellions, des phobies scolaires et des phénomènes de décrochage chez certains jeunes  ? Des maux que nous combattons actuellement très mal (pour avoir travaillé deux ans sur un projet de lutte conte le décrochage en secondaire, l’auteur de cet article peut en témoigner), faute de nous donner les moyens appropriés pour le faire. Le masque risque d’aggraver encore ces situations, ainsi que le sentiment (et les actes) de rébellion des ados face à la société (sentiment que l’on peut d’ailleurs voir comme un signe rassurant en termes de santé mentale).

En imposant le port du masque en classe, l’école fait donc courir un risque psychologique aux élèves et ne garantit pas des conditions pédagogiques adaptées à ses missions. Etant donné que le masque altère les conditions de la communication, donc de la transmission des savoirs et des apprentissages, il ne peut en outre être garanti que l’ensemble des élèves puisse atteindre les objectifs pédagogiques dans de telles conditions  : sans pouvoir lire sur les lèvres, comment comprendre le prof d’anglais, faire ses premiers pas en néerlandais, enseigner le français langue étrangère aux primo-arrivants, etc. ?

Exigence de transparence

En tant que professionnels de l’éducation ou de la santé ou en tant que parents contraints de mettre nos ados à l’école masqués, nous n’avons pas d’autre choix que de nous adresser aux différents responsables de l’enseignement et d’exiger de leur part que soient rendues publiques les références des études qui démontrent la nécessité sanitaire d’imposer le masque 8h par jour à l’école, et que dès aujourd’hui d’autres études soient menées sur cette thématique essentielle. Si ces études n’existent pas encore, la décision autour du port du masque obligatoire dans la classe doit être élaborée de façon démocratique en incluant les arguments d’autres acteurs (anthropologues, sociologues, pédagogues, politologues, spécialistes de la communication, juristes, philosophes, médecins, logopèdes, représentants de citoyens, d’élèves, de parents d’élèves et d’enseignants), en tenant compte des multiples enjeux – dont bien sûr les facteurs épidémiologiques, les personnes à risque et l’angoisse, mais pas exclusivement – de manière rationnelle et proportionnée.

Que soient également rendues publiques sans plus attendre les références des études qui mettent en balance les bénéfices éventuels et les dommages psychosociaux collatéraux du masque porté 8 heures par jour durant des mois chez des adolescents (et la population en général) et que d’autres études soient menées sur cette thématique fondamentale. Si ces études n’existent pas encore, la même remarque que ci-dessus s’applique : les conditions d’un véritable débat citoyen sur le niveau de risque acceptable doivent être mises en place. Il serait judicieux également que des études scientifiques indépendantes soient menées sur les effets respiratoires de l’inhalation de particules de tissus, de colorants et de substances chimiques présentes dans les tissus des masques durant 8 à 10h par jour, tout comme certaines études portent déjà sur les dégâts environnementaux consécutifs à la multiplication des masques jetables, et que les résultats de ces différentes études fassent à l’avenir partie du débat.

D’un point de vue démocratique, toutes ces données doivent être rendues publiques afin de permettre aux parents et aux enseignants de se forger une position. Ensuite, vu l’importance de ce qui est en jeu, les décisions concernant l’évaluation des risques et les stratégies de leur contrôle et de leur réduction doivent pouvoir être politisées, sans quoi cette mesure sera vécue comme une contrainte arbitraire supplémentaire aussi lourde qu’insensée par une partie de la population, et la part de la population qui craint le virus risque de ne pas la trouver suffisante dès qu’apparaîtra le premier cluster en milieu scolaire.

Une revendication citoyenne

Les lacunes dans l’établissement et la publication de ces données scientifiques et la rhétorique de certains experts, politiques et médias pour discréditer les détracteurs de cette mesure et éviter un véritable débat citoyen sur cette question mettent les parents d’élèves, les élèves et les professeurs en position de pouvoir attaquer ces mesures en justice et de dénoncer les errements des experts (dont l’expertise ne couvre pas l’entièreté du champ du risque, celui-ci ne se résumant pas aux virus), qui confondent avis (de) scientifiques et prescriptions politiques, et les politiques qui négligent de remettre en perspective les avis de ces scientifiques et préfèrent «  enfermer, cloisonner  », «  culpabiliser et pénaliser  » plutôt que de tenter de faire émerger un consensus social sur le niveau de risque acceptable(6). Cette situation met les enseignants, parents d’élèves et les élèves, même mineurs, en position de pouvoir refuser pacifiquement mais fermement des conditions d’apprentissage et de vie qui entravent le développement équilibré des élèves. A Iéna, en Allemagne, des parents d’élèves ont obtenu en justice le retrait de l’obligation du port du masque en classe.

Des professionnels de la santé mentale pourraient répondre que les jeunes peuvent s’adapter, qu’ils ont une certaine capacité de résilience. Certes, l’être humain s’adapte à un tas de situations désagréables, et même horribles d’ailleurs. Mais quel en sera le coût psychologique, relationnel, sociologique, politique et anthropologique  ? On ne le connaît pas, mais on peut y réfléchir. Dans l’état actuel de cette réflexion, ce coût ne semble-t-il pas trop élevé pour une mesure qui, pour l’heure, n’est pas suffisamment justifiée  ? Et dans l’hypothèse où les jeunes pourraient s’adapter (mais pas sans conséquences), pourquoi devraient-ils s’adapter à une mesure qui n’a pas fait l’objet d’une vraie réflexion de fond et qui est loin de faire consensus  ? A quelles mesures injustifiées et contraires à leur intérêt leur demandera-t-on de s’adapter ensuite ? Il est évident qu’on peut s’adapter à un tas de situations, mais sont-elles toutes souhaitables ou ne serait-ce même qu’acceptables pour la cause ?

Nous positionner contre le masque en classe ne fait pas de nous des « super-défiants » au comportement anti-social. Ce type de catégories dépréciatives a pour but de discréditer les objections à ce qui est établi ou à ce qu’il est de bon ton de penser en qualifiant d’emblée ces objections de complotistes. Or notre démarche, pour notre part, est une démarche de questionnement, d’approfondissement, de remise en question, de recherche citoyenne d’un bien commun véritablement commun, c’est-à-dire qui concerne tout le monde, et notamment les jeunes. Pour rassurer ceux qui en douteraient, les auteurs de cet article ne croient pas aux reptiliens ni aux illuminati, ils ne remettent pas en question l’existence de la Covid-19 ni l’utilité du masque dans certaines circonstances (à déterminer de nouveau politiquement, sur base d’un consensus social, éclairé par des arguments notamment scientifiques), ils se demandent si la route que sont en train de tracer certains experts et politiques dans de nombreux pays et que certains suivent sans l’interroger correspond à la façon de vivre ensemble, à la société que nous souhaitons pour nos enfants. La question du port du masque à l’école est, pour nous, en tant que parents et pour ma part en tant que professionnelle de l’éducation, la goutte d’eau de trop sur un ensemble de mesures bien plus larges dont la légitimité, ne serait-ce que légale, est floue et qui, outre leurs impacts politiques et sociologiques, entraînent des dommages sur la santé mentale de l’ensemble de la population et à propos desquelles on ne peut plus faire l’économie d’un débat citoyen(7).

Valérie Tilman, citoyenne et parent. Merci à tous ceux qui ont contribué au texte et à son argumentaire.

137 jours interdit de conférences de presse… « Penasse c. État belge »

«  Le langage politique – et avec quelques variantes, cela s’applique à tous les partis politiques, des conservateurs aux anarchistes – a pour fonction de rendre le mensonge crédible et le meurtre respectable, et de donner à ce qui n’est que du vent une apparence de consistance  ».

George Orwell(1)

Ce n’est pas que la chose m’excitait spécialement, trouvant particulièrement fades et sans intérêt ces conférences de presse du gouvernement, un peu comme un JT de la RTBF ou de RTL-TVI, un édito du Soir ou de La Libre. Poussé dans le dos par des proches qui me glissaient «  On ne peut quand même pas laisser dire ça  ! Vas-y et pose d’autres questions  », j’ai décidé de m’y rendre. C’était le 15 avril, avec cette extraordinaire banale question sur la légitimité d’un gouvernement et de groupes d’experts qui mangent à tous les râteliers et nous invitent à prendre soin de nous pendant qu’eux prennent surtout soin de leurs intérêts et de ceux des multinationales pharmaceutiques(2). Et si tout l’art de la politique n’était que de travestir les mots, de construire une réalité qui n’existe pas, d’occulter tout ce qu’ils font et ne disent pas  ? Là réside le véritable enseignement de ma question et de la réaction politique du 15 avril. Ils feront ainsi tout pour que plus jamais je ne revienne et ne leur demande des comptes devant des centaines de milliers de Belges.

Avant la conférence de presse du 15 avril

Ma première prise de contact avec le service de communication de la ministre eut lieu le 30 mars, par un email envoyé au porte-parole francophone de la ministre, Steve Detry  :

«  Bonjour, en tant que journaliste, je souhaiterais assister aux prochaines conférences de presse du gouvernement qui auront lieu. Pourriez-vous m’indiquer les dispositions à suivre s’il vous plaît ? En vous remerciant d’avance. Cordialement, Alexandre Penasse, journaliste accrédité (F08882)  »

Ils feront ainsi tout pour que plus jamais je ne revienne et ne leur demande des comptes devant des centaines de milliers de Belges.

Réponse de Steve Detry (30 mars)(3) :

«  Bonjour, en raison des consignes strictes liées au Coronavirus, l’accès à la salle de presse est strictement limité à certaines rédactions en pool. Vous pouvez néanmoins suivre en streaming les conférences de presse sur nos sites officiels. Cette configuration sera réévaluée lorsque les mesures de social distancing seront levées. Merci de votre compréhension  »

Je renvoie un mail (30 mars)  :

«  Que voulez-vous dire par “certaines rédactions en pool“. Pourrions-nous les connaître pour faire savoir aux personnes qui nous suivent quelles sont les rédactions autorisées  ? Faisant partie d’un autre type de média que ceux de type conventionnel, il serait intéressant de pouvoir nous rendre à ces conférences de presse. D’autant plus que le social distancing ne justifie nullement que certains médias aient des laissez-passer et pas d’autres. Sur quels critères établissez-vous la distinction  ?  »

Réponse de Steve Detry (31 mars)  :

«  Bonjour, L’accès physique est autorisé aux rédactions qui sont répertoriées par l’Association Générale des Journalistes Professionnels de Belgique. Celles-ci s’organisent afin de former des pools entre elles. Cela se passe sans encombre. Ceci étant dit, toutes les conférences de presse et leur contenu sont accessibles à tout un chacun, dans leur entièreté, en streaming live  ».

31 mars, je réponds  :

«  Je suis reconnu comme journaliste professionnel (F07882) et le journal dont je suis rédacteur en chef (Kairos) enregistré comme presse périodique auprès de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Je ne vois pas ce qui nous empêcherait d’envoyer un de nos journalistes à une conférence de presse du gouvernement ? Je viens de prendre contact avec l’AJP(4), dont je suis bien évidemment membre, afin de connaître mes droits.  »

Le 2 avril, n’ayant pas de réponse du service de communication de la ministre, je renvoie un mail  :

«  Pourriez-vous répondre aux questions du mail précédent, mais également me signaler les rédactions autorisées, ce pool dont vous parlez  ?  »

Le lendemain, j’obtiens la réponse  :

«  Je pense vous avoir déjà répondu quant aux rédactions. Lors des prochaines conférences de presse, il vous sera demandé de vous inscrire comme c’est le cas pour n’importe quel organe de presse. Nous aviserons à ce moment-là en fonction de la configuration de la salle et le nombre de demandes  ; le tout en bonne concertation avec vos homologues journalistes.  »

À partir du 3 avril, je n’aurai plus aucune nouvelle du service de communication de la ministre. Le 15 avril, jour de la conférence de presse, à 12h53, je reçois toutefois étrangement un mail de Louise Ringuet, qui était toujours en copie des mails de Steve Detry, mais avec qui je ne communiquais jamais directement  :

«  Monsieur Penasse, une conférence de presse aura lieu après le CNS cet après-midi au 16 rue de la Loi. Comptez-vous venir  ? Le cas échéant, un lien peut vous être envoyé afin que vous suiviez la conférence à distance en direct. Merci d’avance pour votre réponse rapide.  »

Je lui répondrai et confirmerai ma présence.

«  Comptez-vous venir  ? Le cas échéant, un lien peut vous être envoyé afin que vous suiviez la conférence à distance en direct  ».

Service de communication de la ministre

On peut trouver curieux, alors que le dernier mail de Steve Detry indiquait qu’ils allaient prendre leur décision le jour de la conférence de presse en fonction «  de la configuration de la salle et du nombre de demandes  », et qu’ils savaient parfaitement que je voulais assister à la conférence de presse et poser mes questions, qu’une autre responsable du service de communication de la ministre m’invite à m’envoyer un lien pour «  suivre la conférence à distance en direct  ». De même, peu avant 15h00, le 15 avril, après avoir pourtant signalé au porte-parole de Sophie Wilmès que je désirais assister à la conférence de presse, une personne, liée au service de communication de la ministre, m’envoyait un SMS avec le lien YouTube, alors que je n’avais rien demandé  :

«  Voici le lien YouTube pour suivre la conférence de presse. Je n’ai toujours pas plus d’infos sur l’heure de la conférence de presse  ».

À 14h45, je renvoyais un SMS  :

«  Je voudrais y assister, pas comme spectateur sur YouTube, merci  ».

À 14h48, on me répondait  :

«  It’s up you [traduction : « cela dépend de toi »], à voir alors détails pratiques avec la chancellerie  ».

… c’est justement ce que j’étais en train de faire…

Le 15 avril, j’avais avant cet échange appelé le service de presse de la chancellerie pour obtenir plus d’informations concernant le lieu et l’heure de la conférence de presse de Sophie Wilmès. Suite à mon appel, le service de presse de la ministre Wilmès ne pouvant m’informer sur l’heure et le lieu, il me rappelait un peu plus tard  :

«  Concernant “la conférence de presse de cet après-midi ou soirée, je peux vous dire déjà où c’est, ce sera au palais d’Egmont où la conférence de presse aura lieu, donc vous voyez où c’est le Palais d’Egmont, c’est derrière le Sablon. Alors pour toute question pratique liée à cette conférence de presse, vous pouvez appeler la chancellerie, là le numéro, mais je pense que vous l’avez, c’est le 02/301.02.11.  »

«  Donc, l’heure on ne sait pas  ».

«  Non, l’heure on ne sait pas, nous-mêmes on fait des paris. On verra bien quand ils auront décidé  ».

Ceci était une fausse information, car la conférence de presse eut lieu au «  bunker  », rue Ducale. Il est étonnant que le service de communication de la ministre, le premier informé, se trompe à ce sujet.

Le jour de la conférence de presse

Le 15 avril, j’entre donc dans le «  bunker  » et pose ma question à une ministre désarçonnée  : «  Vous venez d’introduire dans cette salle de presse la question biaisée politiquement, ce qui en général n’est pas l’habitude des journalistes   »(5). La ministre refusera ma deuxième question, évoquant le timing serré et le fait que les questions peuvent être posées après la conférence de presse. Ce sera le premier mensonge laissant croire que la liberté d’expression des journalistes est tolérée  : on ne sort pas du cadre  !

Ce jour-là, des dizaines de milliers de personnes entendent une question qui contraste avec la banalité des propos des journalistes révérencieux qui ne cherchent pas à révéler la vérité, mais plutôt à demeurer en bon terme avec le pouvoir. Suite à la conférence de presse, des centaines de personnes s’abonneront à Kairos, plus de 8.000 à la page Facebook du journal.

Fort d’avoir brisé leur spectacle et introduit «  la question biaisée politiquement  », c’est-à-dire la bonne question, j’envoie un mail le 20 avril à Steve Detry  :

«  Je serai présent à la conférence de presse de Sophie Wilmès de ce vendredi 24 avril. Pourriez-vous en prendre note et me tenir informé des horaires et du lieu  ?  »

Il me répondra le même jour  :

« Comme annoncé la dernière fois, nous procédons en pool au vu de l’accès limité à la salle de la conférence de presse au regard des mesures de social distancing. Vos confrères doivent pouvoir avoir accès également à la salle de presse. Les équipes tournent. Comme déjà indiqué, le contenu est disponible, en direct, sur internet. Si vous avez une question, je vous invite à vous organiser avec vos confrères journalistes. Il est de coutume que certains journalistes posent également une question pour une autre rédaction. Il est possible aussi de nous la transmettre ultérieurement.  »

Ces assertions se sont révélées fausses. Aucune question envoyée au cabinet par la suite n’a obtenu de réponses et aucun journaliste, évidemment, n’a relayé nos questions. Pourquoi «  évidemment  »  ? Car c’est ce fonctionnement même des médias de masse, que nous dénonçons depuis des années, qui explique que des questions «  dérangeantes  » ne peuvent être posées. Il existe, pour plusieurs raisons, une proximité indécente entre médias et politiques qui font que les premiers ne jouent plus leur rôle de contre-pouvoir et ne demeurent qu’une caisse de résonance des décisions politiques, service de communication du pouvoir qui lui assure que ses décisions seront acceptées et sa pérennité assurée.

L’association des journalistes

Vu la difficulté à se faire inviter aux conférences de presse du gouvernement, le 31 mars nous avions préventivement informé le syndicat des journalistes, l’AJP. Celui-ci s’avérera par la suite au service du statu quo médiatique, et donc du pouvoir politique, conclusion logique quand ceux qui le dirigent sont issus des médias de masse dont nous dénonçons le rôle néfaste(6).

Nous écrivions à l’AJP  :

«  J’ai contacté le porte-parole de la ministre Wilmès pour avoir un accès direct à l’une des conférences de presse à venir. Celui-ci me répond : “L’accès physique est autorisé aux rédactions qui sont répertoriées par l’Association Générale des Journalistes professionnels de Belgique. Celles-ci s’organisent afin de former des pools entre elles. Cela se passe sans encombre“. Pourrais-je avoir accès également, en tant que journaliste professionnel et rédacteur en chef d’un journal reconnu par la FWB en tant que presse périodique ? Merci de votre aide.  »

Le mail aurait été transmis au service juridique, dont nous n’avons plus eu aucune nouvelle, jusqu’au 20 avril, où nous écrivions  : «  Vous ne m’aviez plus informé de la suite quant à ma demande d’aide juridique relative au refus de pouvoir assister à la conférence de presse de Sophie Wilmès. Ils refusent que j’assiste à la prochaine. Quels sont mes droits  ? C’est urgent  ».

Martine Simonis, secrétaire générale de l’AJP, y répondra(7) : «  Suite à votre précédent message, j’étais en effet personnellement intervenue auprès de l’organisateur des pools (la cabinet de la Première ministre) pour que vous ayez l’occasion d’y participer. Ce qui a été le cas. Les pools sont par définition des regroupements limités de journalistes, qui servent ensuite tous les autres médias (partage d’image, de son, d’information). Il y a une rotation parmi ces journalistes/médias au sein des pools. Il n’y a pas de “droit” d’être dans les pools. Votre participation au pool semble par ailleurs avoir causé certains problèmes (de comportement vis-à-vis d’autres journalistes notamment). Ceci, et ce qui précède, explique probablement que l’organisateur des pools [le cabinet de la ministre] ne donne pas de suite favorable à votre demande (sic). Nous n’avons pas d’autre moyen d’intervenir pour vous  ».

«  Votre participation au pool semble par ailleurs avoir causé certains problèmes (de comportement vis-à-vis d’autres journalistes notamment). Ceci, et ce qui précède, explique probablement que l’organisateur des pools [le cabinet de la ministre] ne donne pas de suite favorable à votre demande  ».

Martine Simonis, secrétaire générale de l’Association des journalistes professionnels

Qui le syndicat des journalistes sert-il  ?

Cette réponse lève plusieurs interrogations. En premier lieu, outre qu’il est étonnant qu’un syndicat réponde à notre demande et nous soutienne sans même nous en informer, il est encore plus surprenant qu’il tolère que le cabinet de la Première ministre s’arroge le droit d’organiser les pools, alors que nous constaterons par la suite que cela se fait dans la plus grande opacité.

Mais le plus significatif, c’est que la suite des événements montrera que le syndicat lui-même était en train de préparer la défense des médias de masse et d’anticiper la posture que prendra le gouvernement. Lorsque j’attaquerai en effet l’État pour entrave à la liberté de la presse (voir ci-dessous), ce dernier justifiera, via son avocat, mon interdiction d’assister aux conférences de presse par mon attitude présumée du 27 juillet (voir courrier avocat), alors qu’avant il ne pouvait l’appuyer sur aucune règle, sauf celle des «  pools  », création arbitraire et faussement démocratique sur laquelle s’accordent médias et politiques. À certains moments, les «  pools  » sont des habitudes journalistiques anciennes, à d’autres des mesures prises en raison du Covid-19(8). Soit, une mesure dont le flou sémantique laisse place à l’arbitraire et à la censure.

Le 23 avril, je répondrai à Madame Simonis de l’AJP  :

«  Je vous remercie d’emblée pour votre première intervention auprès du service de presse de la ministre Wilmès. Sachez toutefois que, malgré celle-ci, de nombreux éléments m’amènent à penser qu’ils ont agi pour que je ne sois pas présent le 15 avril. Les réactions de nombreux citoyens belges à ma question ce jour-là, indiquent clairement que ces derniers attendent des journalistes qu’ils posent certaines questions qui leur paraissent importantes. Force est de constater que ce n’est que très rarement le cas, pour des raisons que nous avions déjà à de multiples reprises analysées dans le journal Kairos. Il s’ensuit donc, assez logiquement, que quand des journalistes tiennent un autre discours, cela dérange.

Mon comportement vis-à-vis des autres journalistes”  ? Ce que vous relayez là sans preuve, constitue de graves accusations. Ne pensez-vous pas que ce soit plutôt l’objet de ma question qui a provoqué la recherche de prétextes, pour désormais tenter de justifier leur refus que je me rende à nouveau à une conférence de presse  ? Votre formulation («  notamment  ») indique également qu’il y aurait eu d’autres problèmes. Puis-je savoir lesquels  ?

Vous m’annoncez dans votre courrier du 20 avril que vous ne pouvez plus me soutenir – quid de votre soutien pour la diffamation dont je fais l’objet dans les médias de masse ? Vous représentez pourtant le syndicat des journalistes : n’êtes-vous pas censés me défendre dès lors que l’on bafoue clairement le droit de la presse et la liberté d’expression ?

Pourriez-vous me donner par ailleurs des textes de loi relatifs aux conférences de presse et au droit du journaliste. Il semble que, représentant un seul média et disposant de ma carte de presse, ils ne puissent me refuser l’accès à la conférence de presse.  »

«  Ne pensez-vous pas que ce soit plutôt l’objet de ma question qui a provoqué la recherche de prétextes, pour désormais tenter de justifier leur refus que je me rende à nouveau à une conférence de presse  »

Courrier à l’AJP

Sans réponse, je relance le 29 avril et reçois une réponse le jour même  :

«  Je vous ai écrit le 20 avril que “j’étais en effet personnellement intervenue”. Ce mail précisait également  : “Les pools sont par définition des regroupements limités de journalistes, qui servent ensuite tous les autres médias (partage d’image, de son, d’information). Il y a une rotation parmi ces journalistes/médias au sein des pools. Il n’y a pas de “droit” d’être dans les pools”.

Vous nous demandez «  des textes de loi relatifs aux conférences de presse et au droit du journaliste  ». Les conférences de presse ne sont pas réglementées. En l’espèce, les règles de distance sanitaire ne permettent pas d’ouvrir à tous les journalistes les conférences de presse du CNS. C’est la raison de l’organisation de pools de journalistes. Les pools visent (je réexplique) à mettre l’information donnée en conférence de presse (au-delà du streaming que tout le monde peut visionner) à disposition des journalistes qui ne peuvent, pour des raisons de place ou de sécurité, être présents. Les pools sont fréquents dans des lieux comme les Cours d’Assises par exemple. Le principe du pool est la rotation. Il y a 5.000 journalistes professionnels en Belgique. Ils sont soit salariés soit free-lances, pour de grands ou petits médias, mainstream ou non. Ils sont titulaires d’une carte de presse. Il n’y a pas de “droit” individuel à faire partie des pools. Ni pour vous, ni pour quelqu’un d’autre. L’autorité publique doit veiller à l’accès à l’information (diffusion publique) et à la possibilité de poser des questions (présence de journalistes). Ensuite, le travail journalistique commence. L’investigation ne se mène pas en conférence de presse, tous les professionnels vous le diront et vous le savez également.

Quant à votre comportement vis-à-vis d’autres journalistes  : le Conseil de direction de l’AJP a été informé de votre attitude à l’extérieur du CNS de vendredi dernier. Vous avez volontairement gêné des journalistes dans leur travail de prise d’interview au moment de la sortie des ministres. Le Conseil tient à vous rappeler les règles de confraternité qui régissent la profession et qui impliquent de respecter le travail des autres journalistes(9), quoi que vous en pensiez par ailleurs. Nous vous remercions d’y veiller à l’avenir.

Enfin, si, comme vous l’écrivez, vous pensez faire l’objet de “diffamation” » dans les “médias de masse”, ou que votre liberté d’expression et le droit de la presse sont “bafoués”, il faut sérieusement constituer un dossier (avec preuves à l’appui). Le service juridique de l’AJP examine les demandes de ses membres dès lors qu’elles sont étayées.

Recevez, Monsieur Penasse, l’assurance de notre parfaite considération  ».

«  L’investigation ne se mène pas en conférence de presse, tous les professionnels vous le diront et vous le savez également  »

Martine Simonis, secrétaire général de l’Association des journalistes professionnels

Le 8 mai, je lui répondais :

«  Madame Simonis,

Le 23 avril, je vous disais que vous relayiez sans preuve de graves accusations sur des comportements que j’aurais eus à l’encontre de collègues lors de la conférence de presse du 15 avril. Outre que de ne pas répondre à mes interrogations dans votre courrier du 29 avril, vous persistez dans une attitude partiale et m’accusez à nouveau, sans aucune preuve, d’une attitude inadéquate que j’aurais eue le vendredi 24 avril. Cette fois-ci, l’inexactitude relative aux faits s’ajoute à l’accusation sans preuves.

Je vous cite  : “Quant à votre comportement vis-à-vis d’autres journalistes  : le Conseil de direction de l’AJP a été informé de votre attitude à l’extérieur du CNS de vendredi dernier”… Je ne me suis à aucune reprise rendu à l’extérieur du CNS, mais ai été uniquement présent au lieu de la conférence de presse, rue Ducale. Il n’y a donc pas eu de “comportement vis-à-vis d’autres journalistes à l’extérieur du CNS”.

“Vous avez volontairement gêné des journalistes dans leur travail de prise d’interview au moment de la sortie des ministres…” Alors que le ministre Jeholet arrivait à la conférence de presse, j’ai été le premier à l’interviewer. Un confrère de RTL-Tvi s’est alors interposé et placé devant moi pour poser ses questions. Alors que j’étais empêché de poser les miennes, le cameraman de RTL a frappé sur ma caméra délibérément, dans l’intention manifeste de m’empêcher de continuer à filmer. Nous avons toutes les preuves en images et ne manquerons pas de les utiliser pour notre défense.

…Le Conseil tient à vous rappeler les règles de confraternité qui régissent la profession et qui impliquent de respecter le travail des autres journalistes, quoi que vous en pensiez par ailleurs. Nous vous remercions d’y veiller à l’avenir”. Vous devez connaître, Madame Simonis, la présomption d’innocence  ? Comment expliquer que vous accordiez plus de crédibilité à certains médias  ? Je rappelle  : vous m’accusez une première fois sans preuve, par rapport à la journée du 15 avril, tout en ne répondant pas à mes questions contenues dans mon courrier du 23 avril(10). Au lieu de cela, vous portez à nouveau des accusations relatives à mon attitude supposée le 24 avril, sans nullement me consulter ou chercher à savoir ce qu’il s’est passé. Vous me demandez de veiller à respecter le travail des autres journalistes comme si leur parole avait valeur de vérité. N’y a-t-il pas enquête à faire avant de condamner des actes pour lesquelles vous n’avez aucune preuve  ?

“…respecter le travail des autres journalistes, quoi que vous en pensiez par ailleurs”. “Quoi que j’en pense par ailleurs”  ?… Que voulez-vous dire par là  ? N’est-ce pas là un procès d’intention  ?

Je vous joins un passage de la vidéo qui vous permettra de juger par vous-même. Vous y verrez notamment que mes collègues de RTL ne respectent pas les règles de confraternité. Avez-vous pareillement admonesté ceux-ci  ? Je vous invite donc à regarder cette vidéo, à partir du début, et particulièrement la seconde 59(11) où le cameraman de RTL tente de faire tomber ma caméra. Je vous signale en même temps que j’ai approché le ministre Jeholet avant l’équipe de RTL, mais que cette dernière est passée devant moi. D’autres images en cours de séquençage vous prouveront par ailleurs le manque criant de solidarité de la part de mes confrères journalistes, contrairement donc à ce que stipulait le porte-parole de Sophie Wilmès, Steve Detry, avant la conférence de presse du 24 avril, me recommandant de demander à d’autres journalistes qu’ils posent mes questions.

Pendant des heures, je suis resté devant l’entrée de la rue Ducale, ai approché plusieurs confrères. Tous ont refusé de poser mes questions, certains arguant même qu’ils n’allaient pas assister à la conférence de presse, alors qu’ils s’y rendirent pour la plupart.

Pour revenir au début de votre mail, vous évoquez qu’il n’y a aucun droit pour un journaliste d’être dans les pools. Représentant un seul média, Kairos, à l’instar des journalistes de RTL quireprésentent un seul média, RTL, pouvez-vous m’assurer que notre média n’a pas le droit d’être représenté à la conférence de presse, et sur quelle règle relative au droit des médias, ce refus s’impose  ? Étant par ailleurs le seul journaliste de Kairos avec une carte de presse, je suis le seul à pouvoir entrer. Ma question est donc  : chaque média a-t-il le droit d’être représenté lors d’une conférence de presse  ?

Nous préparons un dossier de plainte en bonne et due forme.

Cordialement,

Alexandre Penasse

«  Représentant un seul média, Kairos, à l’instar des journalistes de RTL quireprésentent un seul média, RTL, pouvez-vous m’assurer que notre média n’a pas le droit d’être représenté à la conférence de presse, et sur quelle règle relative au droit des médias, ce refus s’impose  ?  »

Courrier à l’AJP

L’intervention de l’avocate

Suite au courrier de Steve Detry m’interdisant l’accès à la conférence de presse du 24 avril, une avocate mettra en demeure le cabinet de fournir dans les 24h00  :

«  – l’adresse et l’horaire de la conférence de presse à venir  ;

– la confirmation de votre accord sur la participation de mon client à la prochaine conférence  ;

sans quoi, je serai mandatée pour entreprendre d’autres actions (judiciaires et en référé au besoin), à moins que vous ne puissiez justifier votre position de manière plus circonstanciée, et ce, sur une base légale, produite sans équivoque  ?  »

L’avocate ne recevra aucune réponse à cette mise en demeure. Depuis la réponse de Steve Detry du 20 avril, alors qu’il était déjà impossible de le joindre lui ou ses collègues par téléphone, nous n’aurons plus aucune réponse de la part du service de presse du cabinet de la Première ministre.

Le 29 avril, 12h42, j’enverrai un courrier au service de communication de la ministre  :

«  Ce courrier pour faire part que :

– N’ayant pas répondu à la mise en demeure de mon avocate, nous ayant interdit l’entrée à la conférence de presse ce 24 avril, sous prétexte que nous devions nous organiser par pool, “obligation” nécessaire afin notamment de respecter la distanciation sociale et la rotation des journalistes dans la salle de conférence de presse, distanciation sociale qui d’ailleurs n’a jamais été respectée par les ministres lors de toutes les conférences de presse.

– L'”obligation” de se regrouper en pool ne relève que d’un protocole arbitraire édicté par les services de la Première ministre, soi-disant mis en place par votre ministère pour garantir la liberté de presse et assurer une rotation démocratique des médias.

– Du fait qu’aucune obligation légale ne stipule que d’autres confrères seraient dans l’obligation de prendre en charge nos questions et de les relayer, n’offrant dès lors aucune garantie que cela se fasse effectivement, ces dernières laissées à leur seul bon vouloir, les journalistes “accrédités” ont refusé de relayer nos questions(12) comme vous le supposiez (sous le prétexte fallacieux qu’ils n’assistaient pas à la conférence de presse, à laquelle ils ont tous finalement assisté, ou que cela ne les regardait pas) ; nous vous transmettons donc celles-ci (comme vous l’aviez stipulé dans votre courrier précédent), qui auraient dû être posées lors de la conférence de presse, particulièrement à Madame Sophie Wilmès. Ces questions ont toutefois toute leur pertinence dès lors que l’ensemble des citoyens belges entendent les réponses qui y sont apportées, et non pas pour que nous seuls recevions “en privé” ces dernières. Soumettre celles-ci à la ministre et son équipe a posteriori ne pallie pas la perte que représente leur non-médiatisation du 24 avril ;

– Étant donné tous les points précédents, notre média, Kairos, aurait dû être présent, même en cas de pool, et notre stagiaire journaliste (qui dispose d’une carte de presse) aurait dû pouvoir assister à la conférence de presse. N’êtes-vous pas censés garantir la liberté de la presse ?

Par la présente, nous vous informons que nous serons présents lors de la prochaine conférence de presse. Veuillez dès lors nous tenir informés du lieu et de la date de celle-ci.

Cordialement,

Alexandre Penasse  »

Devant leur silence, le 4 mai, l’avocate envoyait une mise en demeure ultime qui «  à défaut de réponse convaincante, confirmait être mandatée pour intenter une action en référé (avec demande de dommages et intérêts de l’ordre de 100.000€) si cette situation devait perdurer  ». La mise en demeure portait sur  :

«  – l’adresse et l’horaire de la conférence de presse à venir,

– la confirmation de votre accord sur la participation d’un journaliste du média Kairos lors la prochaine conférence, et idéalement l’inscription de mon client sur votre liste. Pour rappel, M. Penasse est gravement préjudicié par certaines mesures expressément prises à son égard.  »

Le 5 mai, Steve Detry répondait  :

«  Madame,

Les informations concernant l’organisation des conférences de presse sont connues depuis le départ par votre client.

La prudence vis-à-vis de la situation sanitaire en Belgique nous obligent à prendre des mesures afin de limiter les risques de contamination au sein de la salle de conférence de presse du Seize, Rue de la Loi. Il aurait été possible de procéder à une méthode similaire à la conférence de presse biquotidienne du Centre de Crise (questions par voie numérique) ou prendre exemple sur d’autres pays européens qui restreignent l’accès de la salle à un voire deux journalistes (se faisant donc «  porte-parole  » de l’ensemble de la profession). Ce que nous avons refusé jusqu’ici par souci de transparence. Cela démontre bien notre attachement à la liberté de la presse également.

Au vu de sa superficie et du nombre de places disponibles dans le public (75), nous avons prévu un accès limité à vingt personnes (1-2-1×5) afin qu’il soit possible et «  facile  » de respecter les distances, sachant que nous devons aussi compter les équipes techniques sur place.

Cinq places sont prévues pour les collaborateurs des Ministres-présidents.

Le reste est donc prévu pour la presse, selon une clé de répartition agences – audiovisuel – presse écrite  ; sur la base d’un fonctionnement de «  pool  ». Ce système permet à chacun d’avoir une chance d’accéder à la conférence de presse. Nous gardons bien entendu une place pour les demandes en provenance des médias qui bénéficient de moins de moyens et de moins d’audience que les grands acteurs médiatiques du paysage belge. Cette place, votre client en a bénéficié le 15 avril. Le 24 avril, Le Ligueur l’a occupée. Pour cette conférence-ci, nous l’attribuons à DaarDaar(13).

Cette manière de procéder est validée et soutenue par l’ensemble des participants et l’union professionnelle des journalistes.

Par ailleurs, je tiens à signaler que l’accès à l’information est totale  : la conférence de presse est rediffusée en direct sur internet, sans montage.

Votre client est libre de faire poser sa question par un confrère ou, même, de nous l’envoyer par e-mail pour que nous y répondions. Je constate qu’aucune question ne nous a jamais été adressée avant ou après une conférence de presse (sic).

Salutations distinguées,  »

«  La prudence vis-à-vis de la situation sanitaire en Belgique nous obligent à prendre des mesures afin de limiter les risques de contamination au sein de la salle de conférence de presse du Seize, Rue de la Loi  »

Réponse du service de communication de la Première ministre

L’avocate répondait le 6 mai :

«  Mesdames, Messieurs, 

Je fais suite à votre missive d’hier, pour laquelle je vous remercie.

Tout d’abord, il est inadéquat de prétendre que mon client était au courant des règles concernant l’organisation de vos conférences (fonctionnement en pool) dans la mesure où la situation est inédite, en sus d’être relativement confuse.

Je pense que Mr Penasse n’a pas fait appel à un conseil par pur plaisir et je vous ai moi-même interpellé en date du 22 avril pour obtenir quelques éclaircissements, de manière vaine.

Quelques éléments de réponse me sont enfin apportés après deux semaines d’attente.

Ceci étant, il me semble, d’une part, inapproprié de considérer que vos pratiques sont validées et soutenues par l’ensemble des participants sans quoi je ne me serais pas permise de vous mettre en demeure à deux reprises.

D’autre part, je constate également que certains de vos critères de sélection semblent discriminatoires puisqu’à titre d’exemple, le média LN24 a été représenté par le même journaliste lors des deux dernières conférences (il en va de même pour d’autres journalistes !).

Sur quelques acteurs autorisés, je remarque aussi que plusieurs photographes ont accès à la conférence, ce qui m’interroge sur vos ordres de priorités, ainsi que votre réel attachement à la liberté de presse, eu égard aux circonstances.

Je m’étonne, par ailleurs, de votre choix quant au “bunker” alors que d’autres lieux, plus accessibles, auraient sans doute pu être privilégiés.

Vu votre souci de transparence, j’aimerais disposer de vos listes pour pouvoir m’assurer du bien fondé de votre argumentation, d’autant plus que les confrères de Daardaar ne seront pas en mesure de relayer la question de Kairos car selon leurs dires, ils ne seront pas présents tout à l’heure… Afin de ne pas tergiverser davantage, je vous rappelle que mon client vous a adressé les questions suivantes par email en date du 29 avril : 

– «  Vous dites souvent que les citoyens devront se serrer la ceinture et qu’il va falloir faire des efforts, or il existe des alternatives aux politiques d’austérité imposées aux populations. Il est notamment possible de suspendre le remboursement de la dette en utilisant l’argument d’état de nécessité. Allez-vous mettre en place cette solution ?  »

– «  Comptez-vous mettre des moyens humains et techniques pour stopper l’évasion fiscale ? Car empêcher la fuite fiscale permettrait de ramener l’argent des paradis fiscaux et, notamment, de réinvestir dans le secteur de la santé  ?  ».

Il est donc tout à fait faux de prétendre que le média Kairos ne vous aurait jamais adressé de questions et par conséquent, je vous saurai gré de les mettre à l’ordre de ce jour, afin de joindre la parole aux actes.

(…)  ».

Le 6 mai, j’envoyais ce mail à Steve Detry, puisqu’il nous invitait à remettre nos questions à la ministre  :

«  Monsieur Detry,

suite à vos invitations reprises dans différents mails, dans lesquels vous nous proposiez de vous transmettre les questions que nous ne pourrons pas poser nous-mêmes lors de cette conférence de presse du 6 mai, et que d’autres journalistes présents refusent de poser pour nous, nous nous sommes exécutés et attendons les réponses de la ministre, outre les deux questions qu’on vous a déjà envoyées le 29 avril et auxquelles vous n’avez donné aucune suite :

– Comment le gouvernement justifie-t-il la disponibilité soudaine de masques, alors que les soignants en ont manqué pendant si longtemps  ?

– Pourquoi le gouvernement ne réglemente-t-il pas le prix de vente de ces masques, comme cela se fait dans d’autres pays  ?

– Que fera l’État belge avec l’argent récolté lors des infractions aux règles de confinement ? Sera-t-il versé à des associations, servira-t-il à l’achat de matériel sanitaire  ? Servira-t-il à combler le manque de matériel dans les hôpitaux  ? Ou sera-t-il destiné à d’autres fins n’ayant rien à voir avec la situation de crise sanitaire actuelle  ?

– Est-il opportun de maintenir lachat de F35  ?  »

Sans aucune réponse, le 11 mai, l’avocate envoyait  :

«  Mesdames, Messieurs, 

Je vous reviens afin de faire suite à mon courriel du 6 mai, demeurant à nouveau sans réponse.

La prochaine conférence de presse devrait avoir lieu ce mercredi 13 mai et mon client aimerait savoir ce qu’il en est de sa prochaine inscription ?

Ci-joint, vous trouverez par ailleurs une publication fortement interpellante pour ce qui le concerne… Diffusion d’un média mainstream qui est proprement scandaleuse(14). Dans la mesure où certains confrères ont eu accès à la conférence, sans tournante ( !), et que les confrères de DaarDaar ne se seraient pas rendus à la précédente conférence comme indiqué, je vous saurai gré de me confirmer une prochaine date qui permettra à mon client de pouvoir à nouveau jouir de ses droits.

A défaut, merci de m’indiquer quel petit média aurait le privilège de figurer sur votre sélection cette semaine et surtout de m’assurer qu’à défaut d’inscription sur la liste, la question du média Kairos puisse cette fois être posée lors de la prochaine conférence.  »

Nous avons, à ce jour, plus aucune réponse du service de communication de Sophie Wilmès. La supposée solidarité de nos collègues journalistes, défendue tant par Steve Detry que par l’AJP, n’a jamais été constatée. Leur fameux pools ont vu défiler les mêmes rédactions et aucune question sur concernant la légitimité du pouvoir en place, de ses décisions, ses conflits d’intérêts patents et de l’impact de toutes ces réalités sur les décisions liberticides qui sont prises par un État soi-disant agissant pour notre bien  ».

«  Nous n’avons, à ce jour, plus aucune réponse du service de communication de Sophie Wilmès. La supposée solidarité de nos collègues journalistes, défendue tant par Steve Detry que par l’AJP, n’a jamais été constatée. Leurs fameux pools ont vu défiler les mêmes rédactions et aucune question sur concernant la légitimité du pouvoir en place, de ses décisions, ses conflits d’intérêts patents et de l’impact de toutes ces réalités sur les décisions liberticides qui sont prises par un État soi-disant agissant pour notre bien  »

Courrier de l’avocate d’Alexandre Penasse au gouvernement

Penasse c. État belge

Le 22 juin, en réponse au dépôt d’une plainte de l’avocate devant l’AJP pour atteinte à la liberté de la presse, le Conseil de direction de l’AJP(15) nous répondait, que «  l’AJP n’a pas pour vocation, ni pour objet social, d’arbitrer les querelles entre journalistes  ». Il ajoutait que «  plus généralement, il nous semble que la population belge en souffre d’aucun déficit démocratique dans la mesure où ses conférences de presse suivant les CNS sont retransmises intégralement et accessibles à qui veut, y compris votre client. Libre à vous de juger que le silence apporté aux demandes de votre client d’assister à nouveau à une conférence de presse suivant le CNS constitue un “traitement dégradant“, mais nous ne le pensons pas   ».

«  Vous êtes libres de juger, penser…  », mais ils sont libres de nous empêcher de poser nos questions en direct… L’AJP ne prend pas parti, mais l’AJP prend parti lorsqu’il m’accuse d’avoir eu un comportement inapproprié vis-à-vis d’autres journalistes… «  La liberté c’est l’oppression  », «  la guerre c’est la paix  ». Nous vivons eux et nous dans d’autres mondes, alors qu’ils sont persuadés qu’en raison d’une retranscription intégrale des conférences de presse à la télévision et sur internet, nous vivons en démocratie. Que ma question du 15 avril ait gêné  ? Ils n’en parleront pas.

Il ne fallait donc rien attendre de l’AJP dans cette affaire. Devant les prétextes, subterfuges, langues de bois, inventions de toutes sortes du gouvernement pour ne pas évoquer l’essentiel, à savoir que les médias de masse forment un système avec le pouvoir politique permettant de ne jamais saisir les problèmes à leur racine, nous allions tenter le recours en justice.

Alors que l’État via son avocat ne répondait pas aux demandes insistantes que je puisse assister à une conférence de presse et que le gouvernement inventait toutes sortes de règles malléables et opaques pour justifier leur refus, ma dernière tentative le 27 juillet, 3 mois après celle du 25 avril, allait leur donner le prétexte qu’ils recherchaient. À peine quelques heures après avoir montré à ceux qui nous suivaient sur notre site et les réseaux sociaux, le refus(16) répété de me laisser entrer à la conférence de presse, les avocats de l’État belge envoyaient  :

«  Je suis contrainte de vous adresser le présent mail qui est officiel. Votre client, M. Alexandre Penasse, se trouvait en cette fin de matinée sur le trottoir du 4, rue Ducale à 1000 Bruxelles, i.e. devant le SPF Chancellerie du Premier ministre, en présence d’autres journalistes (…) Vers 12h15, M. Penasse a profité de la sortie d’un membre du personnel pour pénétrer subrepticement dans le bâtiment, alors qu’il n’avait été ni annoncé ni invité. Cette intrusion est intervenue au mépris des règles de sécurité, lesquelles sont applicables à tout visiteur, en ce compris les journalistes, et que tous respectent (sauf votre client, manifestement). M. Penasse s’est cependant retrouvé coincé dans le sas d’entrée, en sorte qu’il n’a pas pu poursuivre dans ses intentions. Il a été invité à quitter les lieux immédiatement, d’autant plus que l’heure de la conférence de presse n’était à ce moment pas encore connue et qu’il pourra la suivre en streaming  ».

Ils en concluent que «  l’État belge ne souhaite pas que M. Penasse assiste aux conférences de presse faisant suite aux réunions du Conseil National de Sécurité. En effet, le comportement dont a récemment fait preuve M. Penasse confirme que, à tout le moins à titre temporaire, l’accès à ces conférences de presse ne peut lui être consenti  ». Ils ajoutent, que «  malgré les affiches à l’entrée indiquant que, pour des raisons de sécurité, il est interdit de filmer, M. Penasse a filmé son comportement et l’a diffusé en live sur le Facebook de Kairos (…) Ce comportement, inadmissible, ne témoigne aucunement d’un journalisme responsable et confirme que la présence de M. Penasse lors d’une conférence de presse risquerait de gravement perturber le bon déroulement de celle-ci. Une conférence de presse n’est pas un lieu d’investigation, même si des questions peuvent y être posées  ». La suite ressemble à copié-collé du discours de l’AJP cité ci-dessus  : le nombre de participants est limité en raison des mesures sanitaires  ; d’autres journalistes ont auparavant été importunés par ma présence  ; dans le cadre du système de pool, je peux demander à des collègues de relayer mes questions, mais «  l’État n’est cependant pas responsable des refus qui seraient opposés à M. Penasse  »(17).

Dans la suite du courrier, l’État belge s’engage à répondre aux questions que j’ai posées précédemment ainsi qu’aux nouvelles questions. On peut donc poser des questions loin des caméras, et l’État prendre le temps de répondre ce qu’il veut. Imaginez la différence  : ma question du 15 avril devant des centaines de milliers de personnes en direct ou cette même question par mail  ? Ils ont bien compris ce qui constituait un risque pour eux…

Nos questions, qui ne seront pas entendues…

Voici certaines questions que nous aurions pu poser à la dernière conférence, et que nous sommes contraints d’envoyer par mail au service de presse de la ministre  :

– Lors d’une conférence de presse tenue début août, le décès tragique d’une fille de 3 ans a été évoqué en l’attribuant au Covid. Son père a témoigné dans la presse, expliquant que le 16 juillet, sa fille «  avait été placée en soins intensifs où l’infection au Covid-19 a ensuite été diagnostiquée. Les tests de dépistage se sont également révélés positifs pour les parents. “C’est le coronavirus qui l’a accompagnée, mais pas le coronavirus qui l’a tuée. Il ne faut pas effrayer le monde pour rien. C’est beaucoup de show tout ça“, regrette-t-il  ». Ce type de communication qui a des effets politiques, à savoir le durcissement des mesures, mais aussi génère angoisse et inquiétude chez des parents et grands-parents, alors que la rentrée des classes approche, est selon nous la preuve d’un amateurisme, ou d’une volonté d’instiller la peur. Comment le gouvernement collecte-t-il ces informations relatives au Covid et les vérifie-t-il  ?

Imaginez la différence  : ma question du 15 avril devant des centaines de milliers de personnes en direct ou cette même question par mail  ? Ils ont bien compris ce qui constituait un risque pour eux…

– Pouvez-vous nous parler des tractations du gouvernement avec les multinationales pharmaceutiques, notamment GSK  ? Quel est l’état de votre collaboration actuelle avec cette dernière  ? Sachant notamment que Pascal Lizin est à la fois Président de la Société fédérale de participations et d’investissement (SFPI) et directeur chez GSK comme principal responsable du lobbying. C’est également la SFP I qui a mis Vesalius Biocapital, où travaillait Philippe De Backer, dans ses «  priorités stratégiques  ».

– Depuis le début du coronavirus en Belgique, plus rien ne se dit et plus rien n’est fait par rapport au risque majeur et bien plus grand qu’une épidémie et qui concerne le changement climatique et les dangers majeurs pour l’humanité qui lui sont associés. Or, alors que le Covid-19 aurait permis de repenser entièrement notre modèle de société, vous vous empressez en phase de «  déconfinement  », de soutenir financièrement Brussel Airlines, laquelle participe à la destruction de notre écosystème  ; rien n’est fait pour juguler la pollution atmosphérique, dont l’automobile est largement responsable. Dans le monde, ce sont 7 millions de personnes qui meurent chaque année d’une mauvaise qualité de l’air  ; en Belgique, ce sont plus de 10.000 personnes qui meurent prématurément à cause de la pollution de l’air. Comptez-vous pérenniser cette politique de croissance, qui nous a conduits où nous en sommes, et dont le Covid-19 est également la résultante  ?

– Pourriez-vous nous détailler les chiffres parmi les personnes testées positives  : quelles sont celles qui sont asymptomatiques, celles qui nécessitent de se soigner, mais peuvent rester à la maison, et celles qui nécessitent une hospitalisation  ?

– Jamais en plus de 5 mois vous n’avez évoqué précisément et à plusieurs reprises le fait que la mortalité attribuée au Covid touchait en fait des personnes en état de comorbidité (obésité, diabète, troubles cardio-vasculaires) ou des personnes très âgées. Vous n’avez pas non plus tenu compte des remèdes éventuels et des pratiques qui pouvaient, à moindre prix, augmenter l’immunité. Alors que les conflits d’intérêts des groupes d’experts et de membres du gouvernement, que vous nommez sans honte privacy, sont patents, nous pouvons légitimement nous demander ce qui dicte les choix du gouvernement  : l’argent ou le bien commun. Au vu de vos décisions antérieures, notamment comme ministre du Budget, mais aussi comme membre d’un parti, le MR, qui a toujours œuvré en faveur des plus riches (cf. notamment les «  intérêts notionnels  » mis en place par Didier Reynders), vous reconnaîtrez que le doute est permis. Pouvez-vous nous assurer qu’aucun groupe privé ne tire profit du Covid-19 et des décisions qui sont prises par votre gouvernement  ?

– Lors de la conférence de presse du 27 juillet, Elio Di Rupo, que j’ai interpellé, ne semblait pas être au courant qu’un seul homme soit derrière les mesures de traçage, un certain Frank Robben. Pourriez-vous nous en dire plus  ?

– Les professionnels de la santé mentale indiquent que de nombreuses personnes les consultent pour des troubles liés à la situation présente, dont la dépression, la perte de sens, les idées suicidaires… font largement partie. Mettez-vous en balance les dégâts collatéraux de vos mesures avec leurs bénéfices quand vous les décidez, dans une sorte de calcul coût/bénéfice pour la population  ? Avez-vous des chiffres des effets sociaux/individuels de vos décisions  ?

– Pensez-vous qu’il soit possible d’éviter totalement les contaminations au covid-19  ? Dans ce domaine, le risque zéro n’existe pas, pourtant on a l’impression que c’est ce que vous voulez tendre à faire croire. Quid de l’immunité collective, qui sera essentielle selon certains virologues pour réduire les contaminations si un retour du virus a lieu de façon saisonnière, immunité collective dont vous ne prenez nullement compte  ?

– La Suède qui a pris des mesures tout à fait différentes de celles de la Belgique, refusant le confinement généralisé, et montre des résultats qui ne sont pas alarmants, alors que certains leur promettaient des dizaines de milliers de morts. Quelles conséquences en tirez-vous  ?

– Comment expliquez-vous qu’au moment le plus crucial de l’épidémie, un seul laboratoire a été désigné pour tout le territoire  ? Cela a totalement déterminé le nombre de tests et les critères pour les réaliser.

– Pouvez-vous nous confirmer à cette date, alors que vous durcissez les mesures, notamment à Bruxelles avec l’imposition du masque dans tous les lieux publics, que le taux de létalité dû au Covid ne fait que diminuer  ?

– Il n’y a aucune base scientifique à imposer le port du masque partout. Sur quels critères vous appuyez-vous dès lors  ?

Sortant du chapeau leurs «  pools  » pour justifier auparavant leur refus que j’assiste à une conférence de presse, mon «  comportement inapproprié  » qui «  risque de gravement perturber le déroulement de celle-ci  » désormais, aucun débat n’aura lieu. C’est sûr, ce n’est pas du tout le fond de mes questions qui les dérange et met à mal leur travail de représentation…

Combien de temps pourrons-nous encore supporter cela  ?

La police de la pensée veille rue Ducale… Photo : AP
  1. Tels, tels étaient nos plaisirs, et autres essais (1944-1949), Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2005, p.160.
  2. Patrons et politiques préparaient déjà notre futur il y a deux ans, autour de six axes stratégiques («  la transition numérique, la cybersécurité, l’enseignement (du numérique), les soins de santé, les projets énergétiques et la mobilité »), pour notre plus grand bien… Voir https://www.premier.be/fr/pacte-national-pour-les-investissements-strat%C3%A9giques-rapport-du-comit%C3%A9-strat%C3%A9gique
  3. Qui met en copie Pattyn Elke <Elke.Pattyn@premier.fed.be>, Ringuet Louise <louise.ringuet@premier.fed.be>, Laporte Maxim <maxim.laporte@premier.fed.be>
  4. Association des journalistes professionnels.
  5. https://www.kairospresse.be/article/medias-suppots-du-pouvoir-politique-politiques-suppots-du-pouvoir-financier
  6. https://www.ajp.be/organes-de-gestion
  7. Mettant en copie Gilles Milecan et Gérard Gaudin.
  8. L’AJP, dans sa première réponse : « Les pools sont par définition des regroupements limités de journalistes, qui servent ensuite tous les autres médias (partage d’image, de son, d’information) » ; dans son deuxième courrier : « En l’espèce, les règles de distance sanitaire ne permettent pas d’ouvrir à tous les journalistes les conférences de presse du CNS. C’est la raison de l’organisation de pools de journalistes ».
  9. C’est l’auteur qui souligne.
  10. Rappelons celles-ci : 1. Ne pensez-vous pas que ce soit plutôt l’objet de ma question qui a provoqué la recherche de prétextes, pour désormais tenter de justifier leur refus que je me rende à nouveau à une conférence de presse ? 2. Votre formulation (« notamment ») indique également qu’il y aurait eu d’autres problèmes. Puis-je savoir lesquels ? 3. Vous m’annoncez dans votre courrier du 20 avril que vous ne pouvez plus me soutenir – quid de votre soutien pour la diffamation dont je fais l’objet dans les médias de masse ? Vous représentez pourtant le syndicat des journalistes. 4. n’êtes-vous pas censés me défendre dès lors que l’on bafoue clairement le droit de la presse et la liberté d’expression ?
  11. https://youtu.be/0H6cEA36i14. Il s’agit au fait de 1min59s.
  12. Les questions : – Vous dites souvent que les citoyens devront se serrer la ceinture et qu’il va falloir faire des efforts, or il existe des alternatives aux politiques d’austérité imposées aux populations. Il est notamment possible de suspendre le remboursement de la dette en utilisant l’argument d’état de nécessité. Allez-vous mettre en place cette solution ? – Comptez-vous mettre des moyens humains et techniques pour stopper l’évasion fiscale ? Car empêcher la fuite fiscale permettrait de ramener l’argent des paradis fiscaux et, notamment, de réinvestir dans le secteur de la santé ?
  13. Mail d’Alexandre Penasse du 5 mai à DaarDaar : « Selon la règle des pools, nous ne pourrons pas être présents à la conférence de presse de ce 6 mai, la rotation étant la règle édictée. D’après le porte-parole de Sophie Wilmès, les journaux “alternatifs” viennent en tournante aux conférences de presse : la dernière fois, le porte-parole nous a dit que c’était Le Ligueur et que demain c’était au tour de DaarDaar. Ce même porte-parole nous a assurés que d’autres journalistes allaient pouvoir relayer nos questions, principe de solidarité professionnelle habituelle. Pourriez-vous ainsi relayer lors de la conférence de presse une ou plusieurs questions que nous voudrions poser à la ministre ? Nous allons d’ores et déjà informer les milliers de personnes qui nous suivent qu’un autre média alternatif sera présent demain et sans doute disposé à répondre à la solidarité professionnelle promise par le porte-parole de la ministre, et ainsi relayer les questions que nous voudrions poser. Enespérant avoir votre réponse au plus vite, sachant que nous avons reçu l’information ce soir à 18h00. » Je n’ai obtenu aucune réponse. Une collaboratrice de Kairos a reçu une réponse sur Facebook de Daardaar, indiquant qu’ils ne pouvaient pas se rendre à la conférence de presse du CNS du 6 mai (ce dont le service de communication ne nous a pas informés). Par ailleurs, un membre de Daardaar diffamera un peu plus tard Kairos sur Facebook en affirmant notre journal « transphobe et complotiste » et « qu’il n’y aucune censure ».
  14. https://www.kairospresse.be/article/les-chiens-attaquent-episode-3-en-plein-direct-la-journaliste-parle-de-notre-question-complotiste-du-15-avril
  15. http://www.ajp.be/organes-de-gestion.
  16. Nous rappelons qu’avant ce jour, cela faisait plus de 3 mois que je ne pouvais pas assister aux conférences de presse.
  17. Soit « tu es libre de demander, mais on ne peut assurer la suite  ».

La Libre Sophie !

Quand La Libre fait un article dithyrambique de 4 pages sur Sophie Wilmès, le site officiel de la première ministre le met en première page(1). On ne vous avait pas dit que les médias de masse étaient le service de presse du gouvernement, les lèche-bottes du pouvoir ?

Celui qui signe l’éloge à Sophie, Francis Van de Woestyne, ancien rédacteur en chef de La Libre, écrivait dans un éditorial (6 janvier 2014) suite à la visite bruxelloise organisée par les syndicats pour montrer les lieux où résident les grosses fortunes fiscalement protégées : «  À la veille du week-end, les responsables syndicaux ont réalisé un “safari” dans Bruxelles, un minitrip destiné à pointer du doigt les “espèces fiscales protégées” de Bruxelles. Amusant ? Plutôt navrant… (…) La stigmatisation systématique des “riches”, telle que la pratiquent les syndicats, est déplorable. Alors quoi, il suffit d’être pauvre pour être honnête… ? Un pays a besoin de riches. Pour investir, pour prendre des risques. Le système devrait d’ailleurs faire en sorte que les grosses fortunes, et les autres, trouvent un intérêt à placer leur argent dans l’économie réelle du pays plutôt qu’à chercher des rendements élevés ailleurs. Ce ne sont pas les riches qui sont responsables de la crise, mais bien ces apprentis sorciers qui ont profité des failles d’un système pour le faire déraper(2)  ».

Sophie Wilmès, issue de la classe que Van de Woestyne défend, sait bien à quel journaliste elle peut et doit parler.

Vous comprenez donc qu’on n’est plus invité aux conférences de presse.

  1. https://www.premier.be/fr/sophie-wilmes-dans-la-libre-jetais-une-enfant-assez-turbulente-tres-libre-javais-un-cote-gar%C3%A7on
  2. Voir https://www.kairospresse.be/article/seriez-vous-libre-ce-soirr.

 

 

Covid-19 : l’occasion de continuer le business – derrière le paravent médiatique (où n’arrivent que les « bonnes questions »)

La question était simple, consistant à savoir «  quelle légitimité démocratique il y a à prendre certaines décisions quand la plupart des membres qui décident et réfléchissent font partie des multinationales et du monde de la finance  ». Nous étions le 15 avril, lors de la conférence de presse suivant le Conseil National de Sécurité, en pleine crise du Coronavirus. Si cette question ne nécessitait pas un talent particulier pour qu’on puisse la comprendre, nous n’attendions toutefois pas véritablement de réponse, sachant que celle-ci était pour eux impossible  : on ne peut assurer conjointement le bien commun et les retours sur investissement, dans le domaine de la santé peut-être encore davantage. Il s’agissait donc de donner la preuve, à un moment où l’audience était à son comble – ce qui ne nous est jamais donné en tant que média libre –, que leur discours n’est que gesticulation spectaculaire, sorte de plan de com pour occulter ce qu’ils sont et qui ils servent réellement.

Quand on demande à une ministre diplômée de communication à l’IHECS, option pub, porteuse d’une licence spéciale en gestion financière, ministre du Budget dans le gouvernement Michel, ancienne conseillère d’un bureau d’avocats d’affaires, issue d’une famille proche du monde politico-financier(1), dont le père fut membre fondateur du Cercle de Lorraine(2), au cœur du pouvoir donc(3), quand on lui demande donc ce qu’elle pense de cet incestueux mélange entre mondes public et privé, on n’escompte évidemment pas qu’elle fasse pénitence et congédie sur-le-champ ses collègues pour conflit d’intérêts. Il ne peut y avoir de réponse, de motivation acceptable et de justifications, et cela explique que notre présence n’est plus désirée à une conférence de presse du gouvernement. Notre question du 15 avril a suffisamment bouleversé les lignes. La réaction aussi parle d’elle-même, alors que la ministre est surprise et décontenancée, un peu comme si on lui avait servi le dessert avant l’entrée. Vous conclurez vous-mêmes, après lecture de cet article, si ceux qui nous dirigent sont au service du bien commun ou ne représentent plus qu’eux-mêmes et leurs amis patrons et banquiers.

«  Conflit d’intérêts  »  ? Ce concept est inexistant pour quelqu’un qui considère que la politique sert les intérêts du capital. Elle l’exprimera clairement, lorsqu’au cours de mon interpellation du 15 avril, Sophie Wilmès m’interrompra  : «  Monsieur, je n’ai pas l’intention de vous interrompre (sic), mais si vous avez l’intention de donner les CV de l’entièreté des gens qui travaillent et qui ont droit à un peu de privacy, je vous encourage à terminer votre question et j’y répondrai  ». Un peu de privacy donc, entendez qu’elle considère que le fait de savoir quelles peuvent être les éventuelles motivations personnelles de ceux qui nous dirigent à prendre des décisions politiques, fait partie du domaine de la vie privée  : fantastique retournement du concept d’intérêt général.

1. Médias et politique

Dans cette théâtralisation de la réalité, «  les grands acteurs médiatiques du paysage belge(4) » sont les garde-fous qui protègent les politiques de toutes questions qui pourraient briser leur jeu de représentation. Il n’y eut donc qu’une tentative de notre part le 15 avril, et la recherche fébrile de Sophie Wilmès pour m’empêcher de tenter un deuxième coup, soit de poser une deuxième question(5), tendant le cou et tournant la tête pour trouver le «  bon  » journaliste et la question conforme, illustre parfaitement le processus d’adéquation entre la pensée politique et médiatique, qui s’inscrivent dans un cadre bien défini où l’on veut s’assurer que celui qui écoute et voit, le spectateur, ne bougera surtout pas – il ne faudrait pas qu’il sente ses chaînes. Évoqueront tout autant ces ententes tacites médias-politique  : le refus du ministre-président Jeholet de répondre à ma question le soir du 24 avril(6), le silence du service de presse de la ministre Wilmès face à nos multiples mails et appels téléphoniques, le mutisme encore de celle-ci face aux courriers envoyés par des citoyens l’invitant à s’expliquer sur le refus de notre présence en conférence de presse. Pourtant, comme le dira une de nos lectrices  : «  Elle annonce sur son site “être à l’écoute”…  ». Effets d’annonce justement… procédés de com, où l’on constate que plus on se dit à l’écoute, moins on entend.

Ils ne lâcheront donc rien(7), et surtout pas ce qui fonde leur pouvoir  : que nous restions à genoux. Le zèle de la caste médiatico-politique pour se présenter en fonctionnaires patentés de la certification de l’authenticité de l’information, donc de décréter ce qui est et n’est pas fake news, fait partie de ce jeu. On pourrait peut-être en rire si la situation n’était pas si grave, alors que l’on sait que ceux qui se font les parangons de la vertu et de l’info estampillée d’origine contrôlée sont les mêmes qui dans leur canard censurent à tout va(8), oubliant de nous parler du poison qu’ils distillent quotidiennement dans nos esprits, et mordent quand on tente de donner aux gens une autre nourriture informative. Dorian de Meeûs, «  l’inénarrable  » rédacteur en chef de La Libre, sort donc les crocs et s’offusque quand on ne pose pas «  les bonnes questions  »  ? Il passe sous silence l’épisode où sa rédaction avait considéré qu’«  on ne peut pas accepter, notamment dans le courrier des lecteurs où on parle des inégalités, quelqu’un qui se dit écœuré de voir l’écart entre les revenus des patrons et ceux des travailleurs  »(9) ? «  Mauvaise question  », direction poubelle. C’est en effet sans doute peu approprié de citer l’écœurement de citoyens face aux inégalités quand la famille qui possède le journal dans lequel on écrit, les Le Hodey, dispose d’un patrimoine de 41.071.000€ et est 431ème fortune belge(10). Réalité et «  bonnes questions  » ne font donc pas toujours bon ménage, et ceux qui ont le bénéfice de nous dire ce qui est important ou non, auront aussi celui de se présenter en chasseur de fake news(11), ce qui leur assurera par effet miroir positif de ne pas en être les artisans. Comme le disait Guy Debord, à propos du concept de désinformation  : «  Il est toujours hautement employé par un pouvoir, ou corollairement par des gens qui détiennent un fragment d’autorité économique ou politique, pour maintenir ce qui est établi  ; et toujours en attribuant à cet emploi une fonction contre-offensive  »(12).

Certains rêveraient sans doute d’un peu plus d’autoritarisme politique pour me punir de mes péchés, et face à mon attitude journalistique «  indigne d’une carte de presse  », que l’on me l’enlevât plus aisément, afin que personne ne vienne plus perturber leur cirque. 

La contre-offensive médiatique

D’autres se sont lancés dans des rhétoriques alambiquées pour tenter de justifier que la question du 15 avril était bonne, mais non pertinente, donc mauvaise, puisque posée au mauvais endroit(13). Un journaliste en est finalement venu à considérer dans un article inintelligible que j’étais «  l’homme de paille  » de Wilmès, lui permettant de «  réfuter une thèse qui n’est soutenue par personne  »(14). Homme de paille, définition  : «  Prête nom. Responsable politique sans réel pouvoir, car manipulé dans l’ombre par d’autres  ». Celui qui me voyait ainsi indirectement au service de la Première ministre écrivait pour Le Vif l’Express, «  marque  » du groupe Roularta, propriété de la famille De Nolf-Claeys. La première, qui gère le groupe De Nolf, possède notamment avec la seconde  : Cennini Holding(15), 50 % de Belgian Business Television, qui elle-même est propriétaire de RMG (Roularta Media Group, 100 %) et Mediafin (50 %). Mediafin, qui est notamment détentrice de 50 % du groupe Rossel, qui édite notamment le quotidien Le Soir. Roularta a également des parts dans  : Koinon (société à portefeuille), West Investement Holding S.A. (société anonyme basée au Luxembourg), Bestinver gestion (société d’investissement, Espagne). Ajoutons que le groupe Roularta est présidé par Xavier Bouckaert, membre du Cercle de Lorraine.

Sa proximité avec des fonds d’investissement et autres machines à faire du pognon nous indique avec évidence que la rédaction du Vif ne peut pas fourrer son nez partout. Certes, il y aura toujours des irréductibles pour nous dire que «  ce n’est pas parce qu’un journal appartient à un groupe propriété d’une richissime famille qu’il ne peut pas dire ce qu’il veut  ». Preuve de naïveté ou de mauvaise foi, tant on sait que ces familles ne sont pas là pour assurer le bien commun et l’équité, étant les premières à bénéficier de la misère structurelle de nos sociétés  : plus il y a de pauvres, plus ils sont riches.

Plus paradoxal est le fait que certains de ces médias semblent les plus prompts à titiller le pouvoir. Mais ce n’est là qu’apparence  : poil à gratter inoffensif, ils ne permettront pas au lecteur de tirer les conclusions en termes de fonctionnement structurel de nos sociétés, machines à produire les «  scandales  » qui feront le fonds de commerce de ce type de médias. Le reste  : de la pub (beaucoup), du vent, du vide et de l’éloge des politiques. Exemple  : dans Le Vif du 23 avril 2020, un dossier consacré à Sophie Wilmès, intitulé «  Le syndrome de la première de classe  », dont l’introduction à elle seule révèle dans quelle cour on joue  : «  Ambitieuse  ? Personne ne dirige un pays sans l’être. Mais Sophie Wilmès est d’abord une première de classe. Une obsédée du détail et de la perfection, qui travaille à en épuiser ses équipes. Une bonne vivante, aussi, qui se réjouit de pouvoir boire à nouveau du vin blanc sur la plage de Knokke  »… On est servi, merci, la pensée a fait un grand pas de plus dans la compréhension du monde. De là à vouloir lire la suite… À côté de cela, le journal évoquait «  le journaliste agitateur du média Kairos  »(16). Deux poids, deux mesures.

Plusieurs médias, une seule pensée

D’autres parleront sans vergogne, en plein direct, d’une «  question complotiste  », à l’instar de RTL-TVI(17).

Se faisant les gardiens du pouvoir, leur posture anti-complotiste permet d’éluder les réelles tractations d’un État mafieux dont ils se font les ardents défenseurs. La RTBF ou le journal Le Soir, auront eu eux la réaction de ne pas en avoir. Les premiers, recevant la ministre juste après la conférence de presse, alors que les habitudes avaient été ébranlées par une question qui, dans un monde décent, aurait dû demeurer somme toute dans le domaine du banal, n’en diront pas un mot. Les autres n’écriront pas une ligne sur la «  question biaisée politiquement  ». Ces types de réponses à «  l’événement  » du 15 avril se révèlent à la lumière du fonctionnement général de ces différents médias  : des manifestations différentes d’un mode de production médiatique identique. Les différences sont ici plus des détails qui occultent le fond commun qui les anime, à savoir la fonction sociale qu’ils remplissent dans leur ensemble  : fabriquer le consentement, en feignant que ce sont les citoyens qui décident et qu’on se soucie de leur avis(18).

Depuis la conférence de presse du 15 avril et notre question qui généra «  le malaise  », les médias se sont donc principalement arrêtés sur des détails, des commentaires sans profondeur sur les lieux où l’on devrait pouvoir parler et les autres où on ne pose pas de questions, nous accusant de complotisme et balayant d’une main le sens de la question, celui des conflits d’intérêts. Tout cela pour éviter de parler du fond. Les chiens aboient, la caravane passe…

2. Wilmès et ses copains

Face à cette armée médiatique qui a en charge le contrôle du réel, quand on parvient à poser des questions importantes pour le collectif, on obtient donc la réponse de Sophie Wilmès du 15 avril  : «  Vous venez d’introduire dans cette salle de presse la question biaisée politiquement, ce qui en général n’est pas l’habitude des journalistes  ». Tout est dit. Donc rien ne sera dit, puisqu’il ne faut pas savoir ce qui ne doit pas être su. La question du conflit d’intérêts avait pourtant tout son intérêt.

Le groupe d’experts en charge de préparer le déconfinement

Parmi les membres du GEES, le Groupe d’Experts en charge de l’Exit Strategy, le CV de la plupart donne la couleur générale et l’orientation de cet organe chargé de prendre des décisions nationales qui auront un effet décisif sur la vie de 11 millions de Belges. Après le Covid-19, rien de neuf, ou la même chose en pire, comme Sophie Wilmès nous le dira au Parlement le 7 mai  : «  Faire semblant que la loi de l’offre et de la demande n’existe pas (sur les masques), c’est mentir à la population.  » Simple rhétorique, car lui mentir vraiment, ce serait lui faire croire que l’État n’est là que pour assurer le fonctionnement du marché, là où il aurait pu faire primer l’intérêt collectif. Exit ce dernier, le ministre des Affaires étrangères achètera ainsi des masques à deux sociétés, dont l’une, Avrox, est une société anonyme basée au Luxembourg, dont on ne sait rien ou presque.

Erika Vlieghe

Désignée comme directrice du groupe d’experts qui doit préparer le déconfinement, elle a été formée à l’Universtité de Leuven, comme la plupart de ses confrères qui conseillent les politiques. Elle dirige le département de médecine générale interne, maladies infectieuses et médecine tropicale à Anvers. L’Institut des maladies tropicales (Institute of Tropical Medicine, ITM) est notamment financé par la Fondation Bill & Mélinda Gates(19). Le 2 mai, dans Le soir, Erika Vlieghe anticipe  : «  On travaille déjà sur un plan de reconfinement  »(20) ; le 4 mai dans La DH  : «  Erika Vlieghe met les Belges en garde  : « Il ne faut pas faire preuve de trop d’enthousiasme »  »(21). Travaillant pour un organisme en partie financé par une fondation privée qui encourage la vaccination dans des intérêts pécuniaires évidents, les certitudes et recommandations d’Erika Vlieghe sonnent curieusement quand elle annonce «  nos vies seront différentes jusqu’à la découverte d’un vaccin  ».(22)

Emmanuel André

Désigné porte-parole interfédéral de la crise du Covid-19, il est avec Marc Van Ranst médecin et responsable du laboratoire de diagnostic au Pôle des maladies infectieuses de l’hôpital UZ Leuven. L’hôpital UZ Leuven bénéficie de larges donations de la Fondation Bill & Mélinda Gates. La dernière connue, 713.372$ pour «  filtrer la librairie Reframe contre le Covid-19  »(23). L’équipe, sous la direction de Marc Van Ranst et Johan Neyts, travaille main dans la main avec la Fondation privée  : «  Au nom de la Fondation Bill & Mélinda Gates, l’équipe du professeur Neyts testera également 15.000 ingrédients actifs dans les médicaments existants et en développement pour leur efficacité contre le SRAS-CoV-2. CD3 (Center for Drug, Design & Development) et Johnson & Johnson mettent également des milliers de ces composants à la disposition du laboratoire  »(24).

Emmanuel André est à l’origine d’un groupe, Bacteriology Axis(25), qui entretient des liens étroits avec l’OMS et est à l’origine de la formation d’une Start-up dénommée Savics. Il y est présenté sur le site internet comme «  conseiller  ». Le directeur et co-fondateur de Savics, également actionnaire de celle-ci, est Xavier Morelle. Intéressant que cette SPRL domiciliée à Uccle, explique sur son site internet qu’elle possède «  3 outils qui peuvent aider dans la lutte contre le virus Covid-19. Nos applications sont utilisées dans de nombreux pays depuis plusieurs années pour la surveillance et la gestion des maladies infectieuses, comme la tuberculose, le VIH, Ebola et maintenant nous avons adapté notre technologie pour répondre également à la situation actuelle du Covid-19. Nous pouvons aider les pays à gérer les défis concernant la surveillance et le suivi du Covid-19 en ces temps exigeants, afin que les travailleurs de la santé, les laboratoires et les spécialistes puissent se concentrer sur les endroits où ils sont le plus nécessaires, en traitant les patients  ».

En résumé, Emmanuel André est conseiller d’une société privée, Savics, fondée par son groupe de recherche associé à l’Université de Louvain, Bacteriology Axis, qui propose des outils pour «  gérer les défis concernant la surveillance et le suivi du Covid-19  »… Un peu de privacy.

Inge Bernaerts

Elle est titulaire d’un diplôme en droit de la Katholieke Universiteit Leuven et d’un Master en droit européen de l’Universität des Saarlandes, avocate au barreau de Bruxelles, et a exercé le droit européen de la concurrence dans des cabinets d’avocats internationaux de premier plan comme Stibbe et Freshfields Bruckhaus Deringer. Inge Bernaerts a travaillé pour la Commission européenne à la direction générale de la concurrence, dans le domaine des télécommunications et de la radiodiffusion, puis comme assistante du directeur général de la concurrence. Elle a rejoint la direction générale de l’énergie en juillet 2010 en tant que chef d’unité du marché intérieur II  : marchés de gros, électricité et gaz, et était en charge de la mise en œuvre de la législation relative au marché intérieur de l’énergie dans l’UE(26). Concurrence, marché, compétitivité. Amen.

Pierre Wunsch

Gouverneur de la Banque Nationale de Belgique, où le père de Sophie Wilmès, Philippe Wilmès, fut également régent, Pierre Wunsch, proche du MR, a été directeur de la cellule stratégique du cabinet du ministre des finances Didier Reynders (de 2008 à 2011). Bien intégré dans les différentes structures financières nationales, mais aussi internationales (BCE, FMI, BRI…), il a eu des fonctions chez Electrabel, Tractebel, au Bureau fédéral du Plan, a notamment été administrateur chez Fluxys, au conseil d’administration de KBC, et enseigne à l’UCL.

Mathias Dewatripont

Comme Pierre Wunsch, il débarque également de la Banque Nationale de Belgique où il a notamment occupé le poste de directeur exécutif. Il est spécialisé dans les domaines de la théorie des contrats, de l’économie des organisations, de l’innovation, de la banque et de la finance. Il est membre exécutif de I3H, une organisation qui travaille dans le domaine de la santé «  pour contribuer efficacement au développement de technologies et de stratégies innovantes  ».

Johnny Thijs

Sur le site de la ministre, on le présente comme «  administrateur et président d’entreprises comme Electrabel, de Recticel et de Golazo  », oubliant de dire qu’il est aussi président du conseil d’administration de Corealis et d’Hospital Logistics, conseiller de Lazard Benelux et CVC. Quelques intérêts dans la finance et la santé… Johnny Thijs a été CEO de Bpost entre 2002 et 2014.

Marius Gilbert

À côté de ces hommes et femmes «  d’affaires  », Gilbert Marius n’aura qu’à bien se tenir. Quand un journaliste lui demande «  Ne craignez-vous pas qu’à force de fréquenter le GEES, ce groupe d’experts dont un certain nombre sont plus proches de la Bourse que de l’hôpital, vous soyez finalement victime d’une forme de syndrome de Stockholm  ?  », il répond  : «  Je trouve que la question est un peu orientée  !  ». Pourtant, face à Johnny, Mathias ou Pierre – le pouvoir économique –, on voit difficilement le bien commun gagner la partie.

Marc Van Ranst, GSK, etc.

À l’époque Président du Commissariat interministériel «  Influenza  », le Professeur Marc Van Ranst, qui publiera un rapport favorable à la vaccination des nourrissons contre la gastro-entérite à rotavirus, reconnaîtra un conflit d’intérêts : il percevait une rémunération de GlaxoSmithKline (GSK). Peu après, «  il cosigne, avec notamment Patrick Goubau, virologue à l’UCL et membre du Comité scientifique « Influenza », un article cofinancé par GSK. Dans le comité, quatre autres membres ont des liens avec le privé : subvention de centres de recherche, conférence et consultance rémunérée, bourse… GSK et les lobbies des vaccins sont partout  »(27). À l’époque, un tiers des scientifiques qui avaient recommandé que le gouvernement achète le vaccin anti-H1N1 avaient des liens avec GSK, multinationale pharmaceutique qui a bénéficié du contrat avec le gouvernement. Celui-ci mettra au point 12,6 millions de doses, pour un marché de 110 millions €, sur conseil de groupes d’experts.

Lors de la formation du groupe de travail pour l’élaboration d’une vision stratégique de déconfinement, ou GEES, Marc Van Ranst est de nouveau là parmi les 9 élus. Oubliées ses anciennes amours, il n’œuvrerait désormais que pour le bien public.

C’est que GSK est partout. En février 2020, le PTB demandera la démission de Pascal Lizin, à la fois Président de la Société fédérale de participations et d’investissement (SFPI) et directeur chez GSK comme principal responsable du lobbying. SFPI, qui prit ce nom alors que la Société fédérale d’investissement (SFI), au sein de laquelle Philippe Wilmès a été administrateur, absorbait la Société fédérale de participations (SFP). Que fait la SFPI, organisme public  ? Principalement deux choses  : elle est à la fois une société d’investissement et un holding public. Particulièrement intéressant  : la SFPI élargit ses «  priorités stratégiques  », en 2012. Parmi les «  opportunités d’investissement que recherche la SFPI  »  : «  Vesalius Biocapital I (fonds d’investissement – innovations médicales)  », où a travaillé Philippe de Backer.

CV de Philippe De Backer : “just privacy”…

Étrange coïncidence, n’est-ce pas  ? Pascal Lizin est encore et toujours à l’heure d’aujourd’hui directeur du SFPI(28). Comprenez donc bien que c’est un lobbyiste haut gradé de GSK qui dirige une structure publique en charge de décider de l’orientation des investissements tirés de l’argent du contribuable, et ceci en pleine crise du Coronavirus et avec un gouvernement doté de pouvoirs spéciaux. Pascal Lizin avait déjà auparavant indiqué où étaient ses intérêts quand il avait appuyé la loi de déduction fiscale sur les revenus des brevets, qui permettra à GSK de ne payer que 0,1 % d’impôt.

De Backer et le privé

Un lien relie donc Philippe de Backer, que la Première ministre Sophie Wilmès nommera responsable de la task force en charge de la recherche de matériaux indispensables à la lutte contre le Corona(29), et le SFPI. Celui-ci a travaillé chez Vesalius Bio Capital(30) qui se définit comme une société qui investit «  dans des sociétés attrayantes, en phase de développement, dans le développement de médicaments, de dispositifs médicaux et de diagnostics et dans la santé en ligne et la santé mentale, principalement en Europe. Les sociétés de notre portefeuille répondent à des besoins médicaux et commerciaux non satisfaits et opèrent sur la base d’une forte protection de la propriété intellectuelle  ». Avant de rejoindre le Parlement européen, Philippe De Backer a travaillé comme responsable du transfert de technologie et comme analyste commercial, dans différentes sociétés de capital-risque spécialisées dans les sciences de la vie(31), notamment le Centre de Recherche Public de la Santé (CRP-Santé). Le CRP-Santé s’occupe notamment de la sécurisation des droits de propriété intellectuelle, y compris les brevets et les droits d’auteur, de la commercialisation des droits de propriété intellectuelle et de la négociation de contrats avec des sociétés pharmaceutiques. Il n’est dès lors pas étonnant que Patrick Florent, administrateur de GSK Vaccines en Belgique, partage avec enthousiasme les articles de presse évoquant les accords du gouvernement belge avec GSK, et le zèle que Philippe De Backer a mis pour que cela soit mené bon train.

3. Mêmes «  erreurs  »,ou même stratégie

Dans la situation, on ne voit pas bien les garde-fous qui permettraient d’éviter les «  erreurs  » de 2009, alors que l’État belge avait signé un accord secret avec GSK, sur recommandations du Comité scientifique Influenza (CSI), dont Mark Van Ranst était président. À l’époque, la déclaration des conflits d’intérêts avait été refusée sous l’argument du «  respect de la vie privée  ». Cela rappelle les propos de la ministre Wilmès, lors de la conférence de presse du 15 avril  : «  Je rappelle que les gens sont libres de travailler, de changer de carrière et de s’engager pour le bien commun, peu importe ce qu’ils ont fait avant. Je peux vous garantir que ce n’est pas la société pour laquelle vous travaillez qui fait de vous l’homme ou la femme que vous êtes. C’est en tout cas la liberté fondamentale à laquelle on croit encore dans notre pays, fort heureusement  ». 

Vesalius Biocapital Arkiv (VBA), étroitement lié à De Backer, est affiliée à ING, la Région flamande et Parthoens. Ses actionnaires sont Vesalius Biocapital I SA Sicar (50,09 %, Luxembourg), Arkimedes-Fonds (49,9 %) et Vesalius Biocapital Partners SARL (0,01 %).(32) VBA a des participations dans Biotechnological Enzymatic Catalyse, Ncardia (dont l’État belge et la province de Liège sont actionnaires) et dans Promethera Biosciences dont la Région wallonne et la société d’investissement et de financement du Brabant wallon sont actionnaires (SOWALFIN) ; la Sowalfin, elle-même affiliée au groupe Ackermans & Van Haaren (AVH). Pour info, Denis Pierrard patron d’IPM, quittera à une époque le groupe qui édite le quotidien La Libre Belgique, pour rejoindre Ackermans et Van Haaren (AvH) qui se définit comme créatrice de «  valeur pour l’actionnaire en investissant à long terme dans un nombre limité de participations stratégiques avec un potentiel de croissance internationale  ». Luc Bertrand, membre fondateur du Cercle de Lorraine, est Président de AvH et sa fille, Alexia Bertrand, en est une des administratrices, mais aussi ancienne cheffe de cabinet du vice-premier ministre Didier Reynders. À l’époque, des conflits d’intérêts avaient été dénoncés.

Le groupe Parthoens est une structure trouble dont Alain Pathoens est notamment actionnaire. Cet ancien de Nestlé, Monsanto/Searle, PWC, est co-fondateur de Newton Biocapital(33), société belge de venture-capital. Dans l’équipe de cette société qui investit dans des sociétés thérapeutiques, de diagnostic, de dispositifs médicaux, de nutrition clinique et de biotechnologie numérique, des «  anciens  » de chez Johnson & Johnson, Janssen, Monsanto, Pfizer, ATB Therapeutics, Bioxodes, Synergia Medical, des fonds d’investissement et de capital-risque (KBCPE, Capricorn Venture Partners, QBIC Venture Partners). Alain Parthoens travaille également chez Vesalius Bio Capital, mais a aussi été directeur d’investissement chez ING à Bruxelles, elle aussi affiliée à Vesalius.

La SFPI, société publique belge, avait mis, comme on l’a vu, via Pascal Lizin, Vesalius dans ses investissements stratégiques. Il a aussi placé ses billes dans Newton Biocapital qui «  dispose déjà d’engagements pour des dizaines de millions d’euros en actions de la part de Belfius Insurance, de la Société Fédérale de Participations et d’Investissement (SFPI, Belgique) et de Sambrinvest (la société de participation wallonne).  »(34) Si ça ce n’est pas du détournement d’argent public, ou comment un lobbyiste de GSK favorise le privé via une structure publique, le SFPI, qu’il dirige.

Le plus extraordinaire est que Vesalius Biocapitale Arkiv est situé au 67 de la rue Ducale, en face de la chancellerie de la Première ministre et du bunker où l’on nous empêche d’entrer pour poser nos questions depuis le 24 avril. 

«  Merci, Madame Wilmès  », vivent les pouvoirs spéciaux  !

«  Le gouvernement fédéral et l’industrie pharmaceutique belge ont décidé d’intensifier leurs efforts dans la lutte contre le Covid-19  »(35). C’était le 26 mars. Ils n’auront pas traîné. Dans la plénière du Parlement le même jour, la Première ministre tient le discours habituel, «  avec au centre des préoccupations l’humain  ». Pendant qu’elle nous parle d’humains, elle négocie avec le patronat de l’industrie pharmaceutique  : c’est que le coronavirus promet de gros sous, autre chose que le H1N1. Une perspective de vaccin planétaire, ce n’est pas tous les jours que ça tombe.

Sur le site de la Première ministre, les CEO des entreprises pharmaceutiques remercient le gouvernement fédéral, qui a notamment accepté de ramener à 4 jours le délai requis avant le lancement d’essais cliniques sur les vaccins et les nouveaux médicaments(36). Cette décision a été prise «  dans le cadre de la plateforme R&D Biopharma  : «  Concrètement, il s’agira d’accélérer les procédures afin de lancer des essais cliniques dans notre pays pour de nouveaux vaccins et traitements contre le Covid-19 et d’augmenter la capacité de dépistage en permettant que les tests des patients atteints du virus puissent avoir lieu dans les laboratoires des sociétés pharmaceutiques  ».

«  Nous nous félicitons de la décision de l’Agence fédérale des médicaments et des produits de santé (AFMPS) d’autoriser le lancement des essais cliniques ultra rapidement, en 4 jours seulement ( !). C’est essentiel pour les entreprises pharmaceutiques  ». Celle qui parle, Catherine Rutten, est depuis 2013, CEO de pharma.be, «  l’association des entreprises biopharmaceutiques innovantes en Belgique  ». Elle a été membre du Conseil de l’Institut belge des services postaux et des télécommunications (IBPT) jusqu’en 2013, organisme qui, en plein coronavirus, déclarait  : «  concernant l’introduction de la nouvelle technologie 5G, l’IBPT propose, en l’attente d’un accord politique entre le gouvernement fédéral et les entités fédérées, d’octroyer des droits d’utilisation provisoire  »(37). Intéressant quand on sait qu’elle intègre le Conseil d’administration de Proximus en 2013, rejoignant notamment Stefaan De Clerck et Karel De Gucht(38). Membre de Women on board, sponsorisé par Proximus, Axa, Belfius, Delhaize, BNP Paribas, Capgemini, Banque de Luxembourg, Alstom…, association qui «  promeut l’accès des femmes à des rôles de direction au sein des entreprises belges (public et privé)  »  ; soit, une plateforme où l’on échange de bons procédés, qui masque l’inégalité sociale profonde sous le manteau d’une illusoire égalité des sexes. Exit la femme de ménage.

Karel Van De Sompel, Directeur général de Pfizer Belgique et Président de pharma.be  : «  À l’heure actuelle, Pfizer s’investit pleinement pour trouver un antiviral et un vaccin contre le Covid-19. Nous espérons obtenir des résultats cette année encore. Nous mettons tout en œuvre pour que les patients belges puissent en bénéficier dans les plus brefs délais  ». Quelle sollicitude… Karel Van De Sompel est Président du conseil d’administration de Pharma.be(39), succédant à Sonja Willems (voir ci-dessous), directrice générale de Janssen Belgique et Pays-Bas  ; lors de sa nomination, avec sa collègue Vice-présidente, ils ont déclaré  : «  En collaboration avec le conseil d’administration, nous allons travailler sans relâche au renforcement de la position de l’industrie avec l’objectif de faire du secteur innovant de la santé un pilier stratégique de l’économie belge.  » Suite à cette intronisation, Catherine Rutten remerciera les nouveaux arrivants. Un petit cercle entre amis.

Sonja Willems, Directrice générale de Janssen Belgique et Pays-Bas  : «  Grâce à une coopération poussée et unique en son genre entre les autorités fédérales, les administrations et notre personnel, nous préparons – en partant de rien – un laboratoire de biologie moléculaire de haute technologie opérationnel et entièrement automatisé ; et cela, en 10 jours seulement. Ce laboratoire nous permettra d’augmenter considérablement notre capacité de dépistage du Coronavirus en Belgique. C’est du jamais-vu dans l’histoire de Janssen  » Du «  jamais vu  ». Le coronavirus a du bon pour Janssen. Prédécesseure de Karel Van De Sompel comme président du Conseil d’administration de Pharma.be, elle est aussi membre de Women on Boards.

Patrick Florent, Administrateur Délégué de GSK Vaccins, n’est pas moins enthousiaste sur le site internet de la Ministre  : «  Ces dernières semaines, GSK a collaboré de manière approfondie avec les autorités fédérales afin d’augmenter considérablement la capacité de dépistage du Covid-19. Nous avons été agréablement surpris par la manière dont le gouvernement fédéral gère cette situation. L’augmentation du nombre de dépistages de 2.500 à 10.000 par jour nous amènerait au même niveau que l’Allemagne per capita, généralement considérée comme étant le meilleur élève de la classe. En outre, GSK continue d’étudier la possibilité d’élargir encore la capacité de dépistage si nécessaire  ».

Philippe De Backer, ministre et ancien de chez Vesalius Biocapital, s’en félicite  : «  C’est un avantage énorme que nous avons en Belgique de pouvoir compter sur GSK en tant que leader mondial de la santé basé chez nous. Nous sommes extrêmement reconnaissants de cette aide gratuite (sic) et cruciale qui nous aidera, tous ensemble, à faire face à la pandémie.  »(40) Patrick Florent, formé à L’Université catholique de Louvain, ancien Président de European Vaccin Manufacturer, actuellement membre du conseil d’administration de Qualivax et Japan Vaccine Company, Président du Conseil d’administration de Tianyuan… partage sur Linkedin les articles et déclarations de Philippe De Backer ou de Sophie Wilmès.

Le baron Jean Stéphenne, bien implanté dans les milieux universitaires et politiques, comme ses autres acolytes, ancien vice-président et manager général de la multinationale pharmaceutique GSK, mais aussi président du CA de Nanocyl, spin off des universités de Liège et Namur, envoyait le 9 avril un mail intitulé «  Soutenez la recherche menée à l’UCLouvain  ». Il avait l’indécence de demander aux citoyens de soutenir financièrement l’UCL  : «  Afin d’amplifier encore l’impact de ces projets, l’UCLouvain a besoin de vous. Merci de soutenir les recherches menées par les chercheurs dans notre université !  ». Ou comment demander de l’argent au citoyen pour pouvoir s’en faire encore plus.

Didier Malherbe, administrateur délégué d’UCB Belgique dira  : «  Grâce à l’excellente collaboration entre les entreprises et les autorités, l’initiative de ses employés et sa force de partenariat scientifique, UCB multiplie les initiatives de lutte contre le coronavirus et ses conséquences  ». La collaboration est excellente en effet, d’autant plus quand on sait que Bart Vermeulen, ancien d’UCB, propriété des trois richissimes familles Boël-Janssen-Solvay, travaille au cabinet de Maggie De Block comme responsable de la politique des médicaments. Bart Vermeulen, qui a aussi été économiste en chef chez Pharma.be, économiste à l’autorité belge de la concurrence est, comme la plupart, issu de l’Université Catholique de Leuven.

Le vers est dans le fruit

Cela ne semble jamais pouvoir s’arrêter… Alors que l’on citait sans cesse l’Organisation mondiale de la Santé ces dernières semaines, on oubliait de signaler que cette dernière était infestée de lobbyistes dont les financements provenaient principalement de donateurs privés, dont Bill Gates et les industries pharmaceutiques représentent les principaux. Dans les années 80, l’OMS, soumise à la pression des industriels, déclara le glyphosate «  sans danger  ». En 1994, l’organisation accepta de multiplier par 200 la teneur en résidus chimiques autorisée dans le soja génétiquement modifié, ce qui permit à Monsanto de gagner énormément d’argent.

Lors de l’épisode de la grippe H1N1, les laboratoires pharmaceutiques ont gagné des millions d’euros(41). Chez nous, en plein Covid-19, l’Union professionnelle belge des médecins s’offusquait du fait que le gouvernement belge décida «  que les tests SARS-CoV-2 seraient effectués non pas par les laboratoires de biologie clinique agréés, mais par les laboratoires de l’industrie pharmaceutique, sous prétexte d’élargissement des capacités (…) Ces laboratoires agréés sont aujourd’hui écartés sans préavis par des firmes industrielles et des collaborateurs qui ne satisfont pas aux exigences à remplir pour effectuer ces tests  »(42). Est-ce étonnant au vu de la composition des équipes politiques censées travailler pour nous  ?

Bill Gates déclara 2010 la décennie des vaccins, lui qui dira en 2011 devant l’Assemblée nationale de la santé  : «  Pays donateurs, vous devez accroître vos investissements dans les vaccins et l’immunisation, même si vous faites par ailleurs face à des crises budgétaires. (…) Vous, les 193 États membres, devez faire des vaccins le point central de votre système de santé.  »(43) Au détriment de quoi  ? Découvrant qu’une plante, l’artemisia, avait de meilleurs effets contre le paludisme que les médicaments industriels et coûteux, un médecin chercheur français qui a réalisé sa thèse sur l’artemisia, «  raconte la réaction de ses supérieurs au moment des résultats de son travail  : constatant que les tisanes avaient un meilleur résultat que les médicaments habituels, le jury a expliqué au thésard que les firmes pharmaceutiques risquaient de couper leur soutien financier aux chercheurs  »(44). Le chercheur a été remercié.

Le 30 mars 2020, on trouve sur la page de la Fondation Bill et Mélinda Gates, un article qui annonce que «  The Therapeutics Accelerator, une initiative développée par la Fondation Bill & Mélinda Gates, Wellcome, et Mastercard pour accélérer la réponse à l’épidémie de Covid-19 en identifiant, évaluant, développant et élargissant les traitements  », octroie 20 millions de dollars en subventions initiales pour financer des essais cliniques. Cet argent ira officiellement à trois institutions – l’Université de Washington, l’Université d’Oxford et l’Institut La Jolla pour l’immunologie – «  pour financer des essais cliniques afin d’identifier des immunothérapies très puissantes contre la pandémie de Covid-19  »(45). La Fondation Bill et Mélinda Gates, située à Seattle, est dirigée par le PDG Mark Suzman et le co-Président William H. Gates Sr., sous la direction de Bill and Mélinda Gates et le milliardaire Warren Buffett. Avec le Covid-19, la Fondation demande explicitement «  un effort de financement collaboratif du secteur privé, des organisations philanthropiques et des gouvernements  », tout en admettant que le privé ne pourra rien faire sans les États.

En avril 2020, Le Vif/L’express s’associait à l’UCLouvain pour nous informer. Le premier, propriété du groupe Roularta, avec Xavier Bouckaert à sa tête, licencié en droit notarial de… l’UCL, membre du Cercle de Lorraine, se liait donc avec l’université bénéficiaire habituée des dons de l’OMS et de la Fondation Bill et Mélinda Gates, cette dernière ayant versé 713.372$ à l’UCL en mars 2020, lui ayant par ailleurs commandé une grande étude sur le Coronavirus.(46) Alors que «  la Fondation du milliardaire philanthrope entend accélérer la mise sur le marché massive de vaccins contre le coronavirus  »(47), nous nous demandons quelles seront les choix éditoriaux de ceux qui se lient avec les financiers pour nous informer…

Ne plus espérer. Agir

Les politiques, ceux-là mêmes qui créèrent en Belgique un «  comité stratégique  » composé du seul milieu patronal, censé «  préparer notre pays à la prochaine décennie  », en réalisant «  une série d’investissements urgents au cours des prochaines années  » lors d’un Pacte national pour les investissements stratégiques, vont-ils répondre aux défis qui se posent devant nous, demandant justice sociale et une indispensable sortie d’un système productiviste mortifère, dont dépend l’avenir de l’humanité ? Les médias mainstream, ceux que le porte-parole de la ministre appelle «  les grands acteurs médiatiques du paysage belge  », propriétés des plus grosses fortunes, auront-ils intérêt à informer les gens dans le sens du bien commun ou dans celui des actionnaires  ? Au vu des éléments qui précèdent, nous pouvons répondre avec certitude que non. Les instances politiques éviteront à tout prix que la vérité soit révélée et masqueront leurs censures sous les oripeaux de spécieuses «  règles démocratiques  », comme celle des pools(48). Il est dès lors nécessaire de traiter de complotistes ceux qui dénoncent les collusions politiques avec le privé, plutôt que de donner les informations qui nous permettraient  d’agir et de reprendre en main la maîtrise collective de notre destin.(49)

Patrons et politiciens, préparant notre avenir…

Cela ne semble donc jamais pouvoir s’arrêter. À moins que nous en décidions autrement…

  1. https://www.cumuleo.be
  2. http://www.cercledelorraine
  3. Elle était d’ailleurs plus que présente, donc en première ligne, lors de l’inauguration du Pacte National pour les investissements stratégiques, où l’on retrouvait tout le gratin politique et financier de Belgique. Voir https://www.npsi-pnis.be/fr# et la petite vidéo de présentation en première page.
  4. Courrier du porte-parole de la ministre, Steve Detry, le 5 mai 2020.
  5. Voir https://youtu.be/xt8MAjqI5Aw.
  6. Voir https://youtu.be/M1B0WbzCHb0
  7. https://blog.mondediplo.net
  8. Voir ce cas d’école extraordinaire : https://www.kairospresse.be
  9. https://www.kairospresse.be
  10. https://derijkstebelgen.be/
  11. https://www.lalibre.be/
  12. Voir « Nous sommes pris dans le spectacle », https://www.kairospresse.be/.
  13. https://www.kairospresse.be/
  14. « “À chacun son homme de paille” : voici les trucs de com et astuces oratoires de nos politiques  », Le Vif du 7 mai.
  15. « Le Cennini Holding regroupe les activités de la famille Leo Claeys, un acteur de la vie entrepreneuriale flamande depuis plus de 100 ans puisque ses origines remontent à 1906. Aujourd’hui, c’est la quatrième génération qui a pris la relève ; elle est active dans des secteurs très divers (production, tourisme, financement mezzanine, développement de projets, TIC, e-commerce,…) ». Voir https://www.cennini.be/?lang=h
  16. ttps://www.levif.be/. Dans l’édition du week-end du 1er et 2 août, La Libre prend le relais du Vif et récidive, avec une “interview” de 4 pages de Sophie Wilmès, discussion avec un suppôt médiatique du pouvoir, Francis Van De Woestyne. Dans la même édition, Patrick De Backer bénéficie de 2 pages pour persuader le lecteur de sa pure magnanimité.
  17. https://www.kairospresse.be/ et https://www.kairospresse.be/
  18. « La pétition « Pas de 5G », lancée fin mars 2020 (à la suite de l’annonce de Proximus), a été censurée par change.org après plus de 100.000 signatures. Ce n’est pas la première fois que cela arrive, tout comme avec la plateforme avaaz.org et d’autres sans doute. Ces plateformes sont des entreprises commerciales aux objectifs non avoués, à éviter absolument. Par exemple, un des fondateurs d’Avaaz est Ricken Patel qui n’a rien d’un militant désintéressé : il « conseille » les fondations Rockefeller et Bill Gates, etc. et mène aussi des activités dans les administrations de la classe dirigeante comme l’ONU et le Département d’État étasunien. Expert en manipulation des foules et en désinformation, il a fait d’Avaaz une entreprise commerciale juteuse et une pompe à fric extrêmement efficace. Pour Avaaz, Ricken Patel a touché un salaire près de 200 000 $ par an, sans compter les plantureux honoraires de consultance qui font que les revenus de ce « progressiste » rivalisent avec ceux des PDG des multinationales (ces honoraires échappent à l’impôt aux État-Unis et donc ne sont pas connus avec exactitude). » https://stop5g.be/fr/index.htm
  19. https://www.gatesfoundation.
  20. https://plus.lesoir.be/298343/
  21. https://www.dhnet.be/actu/
  22. https://www.msn.com/fr-be/
  23. https://www.gatesfoundation.
  24. https://www.kuleuven.be/
  25. https://uclouvain.be/en/ et http://savics.org/team/
  26. https://www.eui.eu/Documents/
  27. https://www.mondialisation.ca/
  28. http://www.sfpi-fpim.be/fr/
  29. https://www.sophiewilmes.be/
  30. https://www.. Déjà, comme ministre de l’Agenda numérique, des Télécommunications et de la Poste, Philippe De Backer avait comme directeur pour la cellule stratégique Agenda numérique, Télécoms et Post, Luc Windmolders. Ancien directeur du service juridique chez l’opérateur Base, il a également travaillé pour l’opérateur de télécommunications néerlandais KPN et a siégé au Conseil d’administration de l’association européenne de l’industrie des télécoms ECTA. Pas étonnant que lorsque le collectif Stop5G.be l’interpellera au sujet de ses inquiétudes par rapport à la 5G et demandera une rencontre, il nous répondra : « Nous n’allons pas arrêter la 5G. Nous poursuivons une politique qui veut stimuler au maximum le développement de la 5G. Si vous souhaitez une réunion sur les effets — à mon avis inexistants — des rayonnements, vous devez vous adresser à l’autorité compétente. Le gouvernement fédéral n’a aucune autorité sur les normes de rayonnement  ».
  31. http://mydata2016.org/speaker/
  32. http://www.actionnariatwallon.
  33. https://newtonbiocapital.com
  34. https://www.lecho.be/
  35. https://www.sophiewilmes.be
  36. https://www.sophiewilmes.be/
  37. https://www.kairospresse.be/
  38. https://www.proximus.com/fr/
  39. https://pharma.be/fr/news/
  40. https://be.gsk.com/media/
  41. Voir le documentaire d’Arte : « L’OMS dans les griffes de Lobbyistes ». https://www.youtube.com/watch ?
  42. https://www.vbs-gbs.org/
  43. Cité dans «  L’art de la fausse générosité, la Fondation Bill et Melinda Gates », Lionel Astruc, Actes Sud, 2019., p.78.
  44. Ibid. p. 80.
  45. https://www.gatesfoundation.
  46. https://www.gatesfoundation. ; La Fondation finance des milliers d’organisations, même des médias, comme Le Monde, https://www.gatesfoundation. et https://fr.businessam.be/bill-
  47. https://www.lefigaro.fr/
  48. « Les chiens attaquent. Épisode 4 : Les “ pools ”, piscines où se dissimule et se noie une presse au service du pouvoir », voir www.kairospresse.be
  49. https://www.premier.be/fr/pacte-national-pour-les-investissements-strat%C3%A9giques-rapport-du-comit%C3%A9-strat%C3%A9gique

Politique du masque

Le masque  : belle occasion de nous disputer, nous diviser, et laisser encore plus le champ libre au pouvoir des experts et des États. Car pendant que certains parlent santé, d’autres réfléchissent politique. Au fond, est-ce si incompatible  ?

Il serait facile de commencer cet article par la belle «  inversion du génitif  » qui a tant plus à Marx et Engels  : de la philosophie de la misère à la misère de la philosophie, et ainsi de suite, jusqu’aux situationnistes qui en ont usé à satiété. Cependant, si la politique du masque est bel et bien une manière de masquer la politique, ce n’est pas n’importe quelle politique que masque le masque, mais une politique précise. Dévoiler ce qui, selon nous, porte le masque et qui se dissimule derrière ne peut avoir pour première conséquence que de nous séparer de quelques camarades qui porteront, ou pas, le masque, et auront, sur le masque encore et toujours, une position pratique différente de la nôtre.

Tel est le premier succès de la politique du masque  : loin d’être d’abord une barrière sanitaire, elle est avant tout un sujet de discussion, et même mieux (pour le pouvoir)  : de disputes. Et de ces disputes, dans le climat de chaos et d’incohérences et de peurs qui est celui de cette année 2020 – et qui a toutes les probabilités de s’intensifier encore dans l’avenir puisque voilà au moins un demi-siècle que la peur constitue le fondement de la politique –, de ces disputes, donc, il est fort probable qu’apparaîtront des discordances telles qu’elles s’amplifieront jusqu’aux divisions voire au schisme.

Là est le coup de maître  : si certains pensent que la politique sanitaire de distanciation sociale est si cruciale qu’elle doive transcender les divisions entre nous pour reconstituer en quelque sorte une espèce humaine luttant tout de concert pour sa propre préservation, et cela même si le prix à payer s’appelle précisément distanciation sociale – et en réalité rupture de nombre de liens sociaux –, alors nous pouvons sans grand risque prophétiser que ceux qui penseront «  à la marge  » et ne croiront pas aux vertus du masque comme outil de recomposition de l’humanité vont se retrouver encore plus à la marge  : stigmatisés comme ennemis. Non pas des ennemis de classe, car il y a belle lurette que la recomposition de la classe (prolétarienne) a été abandonnée par ses chantres mêmes. Les stigmatisés-marginaux seront désignés simplement comme des ennemis du genre humain. Voire de la vie.

Dans la politique du masque, nous voyons surtout le masque d’une certaine politique, celle qui brandit la peur sanitaire, qui crée de la peur par l’incohérence, donc une véritable politique de la peur. C’est bien entendu la peur sanitaire qui justifie les mesures, mais il est facile de montrer que la politique sanitaire est elle-même incohérente. Nous portons un masque, et nous devons le porter dans certains lieux clos, mais certains lieux clos sont plus sujets à l’échange de virus que d’autres. Les trains, par exemple, regroupent en général des voyageurs qui partagent un trajet ou une portion de trajet, mais avant d’arriver à la gare de départ  ? et après être sortis de la gare d’arrivée  ? Ces voyageurs peuvent être porteurs de virus venus de loin, ou emporter avec eux, à leur descente du train, des virus contractés dans le train, bien loin de leur lieu d’origine. Pourtant, et pour limiter le gouffre commercial des chemins de fer en 2020, les voyageurs ne sont pas soumis, dans les trains, à des mesures de distanciation sociale aussi rigoureuses que dans d’autres endroits pourtant parfois moins clos. Chacun pourra compléter à loisir la liste des incohérences, et éventuellement se satisfaire d’une banalité de base  : même si le masque ne sert pas beaucoup, ce n’est jamais une raison pour ne pas tout mettre en œuvre là où nous le pouvons dans le but d’éviter de propager l’épidémie. Certes, mais c’est là qu’entre en jeu le fond du fond de la politique du masque  : elle ne vise qu’à augmenter encore le niveau de peur, à un moment où l’épidémie elle-même semble marquer le pas, du moins en Europe. Ce n’est pas le masque en soi qui augmente le niveau de peur, puisqu’à l’inverse il tranquilliserait certaines personnes  ; ce qui fait peur est de voir, tout autour de nous, toutes ces personnes masquées, alors que notre imaginaire, et même notre simple condition d’êtres vivants, nous invite depuis l’éternité à ne pas nous masquer. Si le carnaval nous offre cette possibilité, c’est précisément parce que le carnaval est un renversement de l’ordre habituel des normes. Serait-ce que les normes de notre société sont donc renversées  ? Surtout pas  : le pouvoir des experts reste bel et bien fort, et celui des États ne vacille pas…

Mais si le masque est d’abord le masque d’une politique, l’interrogation est forcément  : le masque a-t-il été imposé pour des raisons sanitaires, ou pour augmenter le niveau de peur  ? La seconde option sera forcément qualifiée de «  complotiste  », un terme dont le succès ne se dément plus depuis le 11 septembre 2001. De nouveau, la division s’annonce entre nous, qui sommes à des degrés divers des opposants à la politique de la peur – à défaut, précisément, de l’être toutes et tous à la politique du masque. Pour nous dégager de cette sorte de piège sémantique et politique, proposons un autre point de vue.

Parmi les partisans de première ligne du masque, certains sont mus par de simples considération sanitaires, d’autres par la banale idée que mieux vaut prendre toutes les précautions quel qu’en soit le coût sur le plan des libertés  ; quelques autres enfin, réellement cyniques, tentent de se maintenir au pouvoir par l’augmentation de la peur. Notons tout d’abord que, dans ce dernier carré, peuvent se trouver aussi bien des politiques que des scientifiques, sans oublier bien entendu les trusts pharmaceutiques qui ont de toute façon tout à gagner eux aussi à cette pandémie. Mais le plus important est que, finalement, le port obligatoire du masque réunit ces trois grandes catégories de personnes, toutes favorables au masque, et qu’il est ainsi, quoi que nous pensions par ailleurs de son utilité sanitaire, un bon outil pour élargir la politique du profilage, du contrôle des populations. Et il importe peu, il n’importe même pas du tout de savoir si ceux qui prennent les décisions en dernière instance le font par souci sanitaire, par volonté de se couvrir a priori ou par cynisme politique intégral. Le résultat est là  : la fin justifie les moyens.

En l’occurrence, nous estimons qu’aucune fin ne saurait justifier des moyens abjects, mais c’est un fait, incontestable, qu’«  en face  », ce genre de questionnement n’existe pas. C’est donc que nous ne luttons pas exactement sur le même terrain, et pas du tout avec les mêmes armes.

Comment, donc, contrer la politique de contrôle que le masque incarne  ? Nous pourrions nous «  surmasquer  », et porter par exemple, par-dessus le masque réglementaire, celui des Anonymous, de Guy Fawkes («  V pour Vendetta  »). La réponse semble assez cohérente, n’est-ce pas  ? Mais cela est strictement interdit, en France tout du moins (il est interdit de se cacher intégralement le visage, dit la loi). Nous pourrions surtout décider que le port du masque étant antihumain, autant développer nos activités humaines, proprement humaines, toutes celles qui n’impliquent pas le respect obligé de l’interdiction.

Et finalement retourner l’interdiction comme un gant  : nous refusons l’obligation de porter un masque et nous allons tout mettre en œuvre pour nous passer des «  lieux clos  » où son port est obligatoire. Ainsi, nous n’irons plus au théâtre mais ferons du théâtre dans la rue  ; nous n’irons plus au cinéma mais projetterons des films en plein air. Et puisqu’il faut aller au supermarché pour nous nourrir, autant développer de plus en plus le maraîchage collectif, les vergers collectifs, et ainsi de suite.

Quant au problème beaucoup plus épineux de l’école, pourquoi ne pas créer nos propres écoles  ? Car les lois ne l’interdisent absolument pas, et en France par exemple, il existe très peu de contraintes légales pour créer une école.

Bien entendu, ces quelques pistes sont encore très larges, voire floues ou difficiles à mettre en œuvre. Mais l’objet de ce texte plus pratique que théorique était de montrer la cohérence du projet écologique, fondé sur le refus de parvenir, décroissant, lent au sens qu’a acquis ce mot depuis quelques années, marqué par la simplicité volontaire, le «  small is beautiful  » de Schumacher.

L’État, par l’incohérence de ses décisions, ne disqualifie pas ce pour quoi nous luttons. Et c’est une excellente chose car en dernière analyse, cela est la preuve, simple, que nous avons raison. Comme disait quelqu’un qui n’aurait pas forcément adhéré à ces propos, «  l’Histoire nous absoudra  ». Magnifique perspective  !

Port du masque systématique, quelle utilité ?

Alors que les mesures prises en Belgique rendant obligatoire le port du masque dans de nombreux lieux publics semblent aller de soi pour certains, beaucoup de doutes demeurent quant à leur efficacité réelle. Chez Kairos, nous sommes en contact avec des médecins qui ont des avis contrastant avec la voix officielle. Nous nous faisons le relais de leurs analyses et préoccupations.

La saga des masques nous a occupés tout le printemps et continue de le faire. Tragicomique ou honteuse selon la lecture que chaque citoyen a bien voulu lui donner. Dʼinutile à obligatoire en tous lieux et toutes circonstances, le retournement de veste des politiciens nous est bien connu depuis la chanson de Jacques Dutronc. Lʼinconstance de ceux que lʼon appelle les experts est par contre un phénomène nouveau qui surprend et est évidemment de nature à encourager le politique à varier ses messages au fil du temps et à déstabiliser le citoyen qui, le plus souvent, en revient à suivre son jugement propre ou celui de son voisin de palier. Cette versatilité du monde scientifique est-elle explicable ? Émettre un avis scientifique sur le bénéfice-risque dʼune intervention médicale quʼil sʼagisse dʼun médicament, dʼun dispositif médical ( prothèses, pace-maker, implant, …) ou dʼun geste préventif, nécessite une démarche structurée : désignation dʼexperts, procédure dʼévaluation et avis consensuel. Ces 3 éléments indispensables sont-ils réunis dans le cas du port du masque comme élément de lutte contre le Covid-19 ?

Procédures et conflits d’intérêts ? Circulez, y’a rien à voir !

La Première ministre a constitué son groupe dʼexperts le 6 avril, appelé le GEES (Exit Strategy) sur base dʼune profonde croyance en lʼintelligence collective. Contrairement à ce que lʼon peut penser, il ne sʼagit pas uniquement de scientifiques puisquʼon y retrouve aussi Johnny Thijs, administrateur dʼentreprises comme Electrabel et Pierre Wunsch, gouverneur de la Banque Nationale de Belgique et reyndersien de longue date. Une composition mixte savamment élaborée pour nuancer les opinions des experts scientifiques. Le site de la Première ministre ne dit par ailleurs rien sur la procédure de désignation de ce groupe ni des conflits dʼintérêts éventuels de ses membres, ce qui ne présage rien de bon en terme de transparence. Une des missions du GEES est de «  fournir des analyses et des recommandations ». Ceci implique donc une description des procédures dʼévaluation utilisées comme chaque fois que lʼon effectue ce genre de travail au sein par exemple des sociétés scientifiques ou de la commission de remboursement des médicaments. Là encore le site de la Première est muet.

Venons-en aux masques et aux successives recommandations. Le 28 janvier, le Soir-titre : «  le port du masque est inutile et inefficace selon les autorités sanitaires belges  ». Marc Van Ranst, futur membre du GEES et Steven Van Gucht, porte-parole du gouvernement expriment que « cela ne sert à rien et est même potentiellement dangereux  ». Le 5 avril, soit la veille de la constitution du GEES, la ministre de la santé Maggie De Block communique que «  le port du masque nʼa scientifiquement pas de sens ». Dʼautres scientifiques vont progressivement sʼériger en faux contre ses prises de position. Le 24 avril, le GEES émet un rapport stratégique pour le deconfinement. Le port du masque y est fortement recommandé dans lʼespace public dès lʼâge de 12 ans, mais non encore obligatoire. Les bases scientifiques de cette recommandation ne sont pas communiquées. Fin avril, Erika Vlieghe qui préside le GEES, dit dans le Morgen que «  le masque est une couche de vernis ». Enfin, le 17 juillet, un nouveau rapport recommande le port du masque même à lʼintérieur lorsque les espaces rassemblent de nombreuses personnes pour un temps prolongé et que la distanciation sociale ne peut être respectée. Ce nouveau rapport nous dit que cela pourrait durer jusquʼaprès lʼhiver, avec lʼarrivée dʼun vaccin.

Il ne semble pas que les opinions soient nécessairement unanimes et fassent lʼobjet dʼun consensus au sein du GEES, ce qui n’a rien dʼétonnant au vu de sa composition. Y a-t-il une assise scientifique à ces changements dʼopinion ? Classiquement, depuis des décennies, on s’appuie pour émettre des recommandations scientifiques sur ce que lʼon nomme la médecine basée sur les preuves ( evidence-based médecine). Le niveau dʼévidence le plus élevé qui permet un niveau de recommandation puissant est obtenu par lʼobtention de multiples études de grande qualité méthodologique comparant une option A à une option B et qui permet la recommandation quʼun traitement ou une procédure est bénéfique, utile et efficiente, ce qui signifie quʼelle présente un coût-bénéfice favorable. Le niveau dʼévidence le plus faible est obtenu sur base dʼavis dʼexperts ou de petites études non comparatives.

Quʼen est-il du port du masque généralisé en situation de Covid-19 et quʼest-ce qui justifie le changement de position du GEES ? Le 3 mars, le groupe de recherche Cochrane, pape de la médecine basée sur les preuves, association non lucrative regroupant 28.000 scientifiques dans plus de 100 pays, publie que « si certains gestes comme se laver les mains ou porter des gants ou un masque peuvent peut-être réduire la diffusion de virus respiratoires lʼévidence est très faible ». Une autre étude systématique publiée cette année par Marasinghe de lʼUniversite de Waterloo au Canada conclut également à lʼabsence dʼévidence du bénéfice du port obligatoire du masque. Depuis, seule une publication allemande utilisant un modèle comparant plusieurs régions où le port obligatoire du masque a été instauré va dans une autre direction, mais là encore le niveau dʼévidence est insuffisant.

Que faut-il en conclure ?

1. Il nʼy a pas dʼargument scientifique suffisamment établi aujourdʼhui pour imposer le port du masque à toute la population.

2. Les recommandations édictées vers le public par un groupe dʼexperts doivent se justifier par une évidence scientifique démontrée et forte. Ce nʼest pas le cas en ce qui concerne le GEES.

3. Ces recommandations doivent être transparentes et lʼévidence sur laquelle elles reposent doit être accessible à toutes et tous. En leur absence, les recommandations sont susceptibles de jeter le trouble dans la population induisant des comportements rebelles liés à une forte perte de confiance. Le risque de diffusion accélérée du virus est non négligeable. Le risque est également important de voir des scientifiques ne faisant pas partie du GEES exprimer dans les médias des avis divergents accentuant encore le malaise de la population. Cʼest ce qui se passe aujourdʼhui.

4. Lʼoption stratégique actuelle va totalement à lʼencontre de lʼévolution de la médecine moderne : le concept « One size fits all » est complètement dépassé . Des recommandations différentes doivent être données aux sous- groupes de la société : professionnels de la santé , personnes fragiles, porteurs asymptomatiques et proches de malades infectés.

5. Il faut que les experts fournissent une analyse précise de la balance risque-bénéfice quant au port systématique du masque pour chacun de ces groupes.

6. Les avis émis doivent lʼêtre en concertation avec les pays voisins au vu de lʼaccès facile aux médias de ces pays par les citoyens. Une cacophonie au niveau des recommandations à également un effet extrêmement préjudiciable sur le respect de celles-ci. Cʼest ce que lʼon observe avec la France en particulier.

7. Enfin, on peut sʼétonner quʼaucune étude nʼaie été initiée au niveau européen sur lʼutilité du port du masque au vu de lʼabsence dʼévidence scientifique et du coût particulièrement élevé de cette stratégie. La critique virulente des essais du Professeur Raoult, pour imparfaits quʼils aient été, contraste fortement avec une stratégie basée sur le vide scientifique en ce qui concerne le port du masque. Il est loin dʼêtre acquis quʼune telle étude sorte positive mais au moins on serait fixé. Comme si on considérait déjà que seul un vaccin peut nous sauver tous et quʼil faille entretenir lʼanxiété de la population la plus large afin de garantir la vaccination massive de type carpet bombing, au vu des investissements colossaux auxquels la communauté européenne a largement contribué.

Médecin cardiologue, anonyme

L’intelligence des limites

La transmutation posthumaniste (1) est une somme (383 pages) qui rassemble, en une quinzaine de contributions, les réflexions sur les phénomènes sociétaux inquiétants que sont le transhumanisme, la procréatique et autres fantasmes technocratiques… Toutes ces analyses sont portées par de brillants spécialistes dans leurs domaines de compétences et il en émerge le constat que ces dystopies menacent de destruction totale l’humanisme, voire l’humanité. Nous en extrairons ici une de ces brillantes productions de l’intelligence non artificielle (la seule véritable), celle de Patrick Tort.

Sous la direction de Fabien Ollier, des philosophes, des psychanalystes, des scientifiques… ont analysé en profondeur la folie dangereuse de ceux qui détestent les humains tels que des centaines de millions d’années d’évolution les ont construits. Il est logique que le généticien que je suis essaie de vous résumer la pensée lumineuse de Patrick Tort, historien des sciences et de la philosophie, auteur d’une vaste œuvre (2) étudiant les relations entre sciences, idéologies et société et grand connaisseur de la pensée de Charles Darwin et de ses exégète (3).

La peu compréhensible hypertélie

Patrick Tort part de la notion d’hypertélie, mise évidence par Darwin et qui semble contredire la logique de la sélection naturelle  : certaines espèces ont développé des caractères qui dépassent l’optimum adaptatif et qui devraient être un handicap dans la logique de la sélection des plus aptes. Par exemple, les énormes plumes du paon mâle l’embarrassent et le rendent vulnérable à ses prédateurs, les bois gigantesques du cerf Mégacère (d’ailleurs éteint) l’alourdissaient et lui faisaient dépenser une énergie inutile. Darwin a fait l’hypothèse que cette «  inertie de croissance  » de caractères, à première vue handicapants, était avantageuse, car elle permet une augmentation de la séduction auprès des femelles de l’espèce et dissuade les mâles concurrents. Puisque le succès d’un gène est mesuré à sa capacité de se multiplier, de se reproduire, la sélection sexuelle ne résulte donc pas seulement des affrontements réels entre mâles, mais aussi de l’ornementation  : «  …quand le signe de la force devient plus fort que la force elle-même  ».

Cette intrusion du symbolique dans la sélection naturelle amène logiquement à comparer cet «  emballement de croissance  » à ce qui se passe aujourd’hui dans les sociétés humaines  : la croissance matérielle ne s’appuie plus sur la valeur d’usage des produits, mais sur une surévaluation de la forme, de la présentation… Patrick Tort reprend dès lors le terme de «  capitalisme de la séduction  » qui se traduit par la prolifération de professions liées au look, à l’illusion  : designers, communicants, influenceurs, publicistes… S’appuyant sur la fièvre de l’innovation, cette survalorisation de la séduction par le futile a, comme le montre le biologique, de graves défauts. En effet, l’étude de l’évolution naturelle montre que les espèces qui ont développé des excès ornementaux momentanément avantageux en matière de séduction l’ont rapidement payé et les fossiles de lignées éteintes montrent que dès que les conditions environnementales deviennent plus dures, le réel reprend le dessus et les prétentieux qui ont fait illusion sont rapidement éliminés. La «  transformation des armes en charmes  » procure des avantages éphémères et le mensonge qui en est le substrat crée une grande vulnérabilité et accroît grandement le risque de mort, biologique pour les individus, ou collective pour les sociétés.

Sur quoi agit la sélection aujourd’hui  ?

Au-delà de ce premier argument comparatif entre le naturel et le sociétal qui montre le péril de l’excès de croissance, la compréhension fine des mécanismes de la sélection naturelle, amène Darwin (dans son ouvrage anthropologique La filiation de l’homme) et Tort à mesurer que, pour les humains «  civilisés  », la sélection est très différente de ce qu’elle est pour les autres espèces et pour les hommes d’avant l’émergence des civilisations.

Au risque de caricaturer, on peut résumer cette approche en distinguant trois périodes.

  1. La période anté-civilisationnelle où les groupes humains sont confrontés à une nature hostile et où les moins bien adaptés, les plus faibles, sont éliminés par la sélection naturelle.
  2. Lors de la période civilisationnelle, les groupes s’agrandissent (tribus, cités, nations, empires…) et parviennent à se créer de environnements artificiels protecteurs. Les murs des bâtiments et des villes ne sont pas les barrières les plus efficaces, mais les cultures sont l’élément essentiel de cette évolution qui fut favorable aux humains ainsi parvenus à coloniser les moindres recoins de la Planète. Pour faire vivre ensemble tant d’humains ont été sélectionnées les sociétés qui ont développé des comportements qui évitaient que l’on s’entretue ou se sabote les uns les autres. Ainsi donc, le développement de l’altruisme, de l’empathie, de la solidarité a fait que les plus faibles n’ont pas été éliminés (médecine, vaccins…) mais au contraire protégés. Les handicapés, les malades, les vieux ont été l’objet de l’attention des autres et des règles communes leur ont permis de vivre (et même d’apporter d’inestimables contributions, pas nécessairement économiques, à l’ensemble du groupe). Certains ont considéré que cela avait des inconvénients : les eugénistes ont estimé qu’il fallait empêcher les plus faibles de se reproduire et de transmettre ce qu’ils appelaient des « tares ». Les malthusiens les plus extrémistes allaient même jusqu’à prôner des freins ou interdictions de reproduction des classes jugées inférieures (les prolétaires).
  3. Patrick Tort, fidèle aux vues prophétiques de Darwin quant à l’application de la théorie de l’évolution à l’espèce humaine (4), voit s’affirmer ce qu’il appelle la période hypertélique. Suite aux excès de la volonté de l’humanité de « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » (Descartes), le changement du milieu s’accélère, dû en grande partie à l’action des hommes, à la confiscation et la surexploitation des ressources naturelles. Dans ces conditions, la nature redevient hostile et les groupes humains doivent de nouveau s’adapter. Darwin avait déjà décelé cette « force rétrograde toujours susceptible de résurgences sporadiques, réversion [retour] de caractères ataviques qui réactualisent partiellement des structures ancestrales et des comportements archaïques ou barbares ».

Quels projets de société  ?

Les tensions entre l’humanité et ce qui reste de la nature s’exacerbant toujours plus sous l’effet du productivisme déchaîné, nous sommes placés face à une alternative. Soit nous acceptons de Penser et agir avec la natur (5), modérons nos appétits, questionnons la désirabilité des désirs infinis que nous proposent certains et entrons dans la voie de la décroissance choisie et volontaire, soit nous persistons dans la domination sans mesure. Comme les autres auteurs rassemblés dans l’ouvrage La transmutation posthumaniste, Patrick Tort voit dans le transhumanisme la pointe avancée de cette recherche de dépassement de toutes les limites naturelles qu’a toujours connues l’humanité. Il explique cette fiction hors sol et démesurée comme suit : « …le rêve transhumaniste naît de la conscience sourde que le capitalisme mondialisé est condamné à court terme par l’existence objective de limites à sa croissance et manifeste le report consécutif du désir d’illimité sur un univers technique qui s’affranchirait de l’économie… ».

En s’appuyant toujours sur la notion darwinienne de struggle for life qui régit le comportement de toutes les espèces, il s’étonne  : «  Il ne saurait être envisageable qu’une espèce (en l’occurrence l’espèce humaine), luttant normalement pour sa survie, envisage rationnellement son propre remplacement par des machines, ce qui équivaudrait à se disqualifier volontairement dans la lutte pour l’existence et à choisir l’extinction (qui peut certes advenir, mais comme un processus subi et non comme une modalité adaptative ou un choix nécrophile).  »

La reproduction humaine

Puisque Darwin et Tort insistent sur l’importance de la reproduction sexuée, de son succès ou de son échec, comme moteur de l’évolution animale et donc humaine, l’auteur du chapitre «  L’intelligence des limites  », critique les techniques de procréatique et privilégie, pour les humains en mal d’enfant, l’adoption qui «  réalise l’idéal de l’altruisme élargi  » dont Darwin a montré qu’il était le marqueur du progrès de la civilisation. Il estime ainsi  : «  Dans un monde où s’affiche la souffrance de millions d’orphelins, la procréation artificielle, assortie d’ailleurs d’innombrables échecs ou accidents, ne peut en aucun cas être un choix éthique comparable à celui qu’incarne l’adoption et illustre le cas où le “progrès technique” aggrave un luxe narcissique qui apparaît comme une régression morale et comme l’imperium d’un désir autocentré dont la composante imaginaire offre toutes les caractéristiques d’un enfantillage  ».

Rejoignant Boris Cyrulnik quant à l’importance de l’échange relationnel anténatal lors du séjour du futur humain dans le ventre de sa mère, Patrick Tort est lui aussi effrayé par les projets des transhumanistes de séparer la procréation de la grossesse et de l’accouchement et d’aller aussi vite que possible vers l’ectogenèse (maturation du fœtus hors de l’utérus maternel, déjà évoquée dans la dystopie qu’est Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley). Il nous met en garde avec vigueur  : «  Entre commercialisation et industrialisation, la naissance ouvre désormais sur un avenir où risquent de s’étendre la frustration affective, le désarroi éthique, la névrose des adultes et l’apparition de formes non encore inventoriées de psychoses chez les victimes de cette carence de lien durant l’ontogenèse.  »

Paradoxal rejet de la mort

On le sait, les transhumanistes basent une bonne part de leur succès auprès du grand public très mal informé sur les promesses illusoires de faire reculer la mort, voire de « la tuer »… Les généticiens et biologistes sont bien conscients que l’instinct dit « de conservation » ou « de survie » est une constante chez tous les êtres vivants, mais l’approche basée sur l’évolution et notamment l’émergence de la période civilisationnelle montre que cette pulsion de vie instinctive (le conatus dirait Spinoza) s’est transformée en un désir d’éternité d’abord récupéré par les grandes religions en une fiction de survie dans un au-delà post mortem. Les transhumanistes, eux, veulent croire que l’éternité ne se déroulera pas « au ciel », mais bien sur Terre. Tort montre qu’a contrario, ce déni de la réalité incontestable de la mort peut conduire l’humanité vers un hypertélisme (6) suicidaire. Il constate que l’obsession de croissance du capitalisme induit le développement sans frein des activités industrielles, la quasi-inexistence de la prévention de ses effets destructeurs. Et donc, « ce système économique préférera entraîner le monde dans la mort plutôt que de reconnaître, à travers ses effets déjà avérés, qu’il y conduit effectivement d’une manière inexorable ».

Le transhumanisme est donc une pensée totalement irrationnelle qui, se détournant de l’évidence des conditions nécessaires à la survie naturelle de l’espèce, amène «  les fanatiques de l’immortalité personnelle, à travers les techniques, à se dissimuler qu’ils ne font que l’anticiper à travers un pseudo-dépassement de la vision inadmissible et refoulée de leur propre extinction.  »

De fait, on voit de plus en plus émerger des signes d’abandon des valeurs d’empathie, de solidarité, de protection des plus faibles… qui ont permis l’émergence de toutes les civilisations humaines. Les percées des droites extrêmes, de l’égoïsme libertarien, supporters du transhumanisme, sont les signes précurseurs de cette réversion civilisationnelle, du retour vers la barbarie. Tort dénonce dès lors toutes ces manifestations du posthumanisme et se désole : « Leur naïveté consiste à penser qu’il est nécessaire d’abolir la vie pour supprimer la mort, ou, en d’autres termes, à ne pas voir que « tuer la mort » est impossible sans tuer en même temps la vie. »

  1. Fabien Ollier (sous la direction de), La transmutation posthumaniste. Critique du mercantilisme anthropotechnique, QS ? Éditions, Horizon critique, novembre 2019, 383 pp., 20€.
  2. Patrick Tort est l’auteur de 2.500 articles et de 55 volumes savants. On citera parmi ceux-ci : L’effet Darwin. Sélection naturelle et naissance de la civilisation, Ed du Seuil, 2000 ; Théorie du sacrifice. Sélection sexuelle et naissance de la morale, Belin, 2017 ; L’intelligence des limites. Essais sur le concept d’hypertélie, Gruppen, 2019.
  3. Beaucoup ont déformé les découvertes et le pensée de Charles Darwin sur la sélection naturelle, en faisant croire que l’évolution sélectionnait les plus forts (interprétation favorable aux théories libérales) alors que Darwin avait dit que se multiplient le plus vite les mieux adaptés à leur environnement et que la solidarité entre membres d’un même groupe était un grand avantage sélectif (voir L’entraide, l’autre loi de la jungle, P. Servigne, G. Chapelle).
  4. Charles Darwin, La filiation de l’homme et la sélection liée au sexe, Champions classiques, Essais, 2013.
  5. Titre de l’ouvrage magistral de Catherine LARRÈRE et Raphaël LARRÈRE, Penser et agir avec la nature. Une enquête philosophique, Éditions La découverte, 2015.
  6. Rappelons l’étymologie : « allant au-delà du but ».

LE KAIROS 45 EST SORTI

SOMMAIRE

Covid-19 : l’occasion de continuer le business derrière le paravent médiatique (où n’arrivent que les « bonnes questions »)
Pages 2 et 10 à 13

Les fake news ne sont pas l’apanage des réseaux sociaux
Paul Lannoye
Page 3

Empoisonnements éco-responsables
Daniel Zink
Page 4

Fils de pub
Alain Adriaens
Page 5

Main basse sur la ville,
Partie 1 : le dossier Josaphat : PAD ambiguïté ?
Scandola Branquet
Pages 6 à 8

« Briser les cercles vicieux », interview d’Olivier De Schutter
Robin Delobel
Page 9

La traque à l’homme est ouverte
Alain Adriaens
Pages 14-15

Quelle santé demain ? logique de rentabilité, indifférence politique et Covid-19…
Rencontre avec « La Santé en lutte »
Pages 16 à 17

École numérique :
le Covid-19 n’y change (presque) rien
Bernard Legros
Page 18

Le confinement et la décroissance
Jean-Luc Pasquinet
Page 19

La5G ? Le « Maître achat »
Alexandre Penasse
Page 20

Dette et crise sanitaire
Robin Delobel
Page 21

Recensions / Courrier des lecteurs
Pages 22-23

VIVRE !
Jean-Pierre Léon Collignon
Page 24

Santé en lutte dans le prochain Kairos

Alors que “La santé en lutte” organisait hier dimanche 14 juin des rassemblements en Belgique pour crier sa colère face à un gouvernement qui a fait semblant, en pleine crise du Covid, de faire du personnel hospitalier ses héros, les bourgmestres de Namur et Bruxelles (Prévot et Close) les interdisaient. Soit, “soigne et ferme ta gueule !” ; ce gouvernement qui s’employait quelques mois plus tôt à encore et toujours les priver des moyens de faire leur travail…

Nous publierons dans le prochain Kairos (en librairie le 26 juin), une interview d’une membre de Santé en lutte.

La colère monte, et les applaudissements sont insuffisants. Nombreux soignants ne veulent plus de ce système dont les choix ne sont dictés que par une logique de profit. Le 13 septembre, rejoignons-les à Bruxelles pour une grande manifestation nationale.

Abonnez-vous encore cette semaine pour recevoir le dernier Kairos avec, notamment, l’interview de Santé en lutte.

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Les actions refleurissent, leur répression aussi…

Ce samedi 6 juin, une petite manifestation sans autorisation, mais respectueuse des consignes de distanciation était organisée pour contester la volonté des géants du numérique de pousser à l’installation du réseau d’antennes qui permettraient la généralisation des émissions électromagnétiques de la norme 5G.

Il faut dire que ceux qui contestent cette technologie destinée à permettre l’arrivée des voitures autonomes dans nos rues et des objets communicants dans nos foyers ont de quoi être fâchés. En effet, profitant de la crise sanitaire, Proximus a tenté de déployer un début de réseau 5G dans 30 communes de Belgique (raté par contestation des autorités communales) et l’IBPT (régulateur) voulait accorder des droits provisoires d’utilisation de nouvelles fréquences pour la 5G à certains opérateurs malgré l’absence d’un gouvernement fédéral de plein exercice, seul habilité à le faire…

Une centaine d’activistes s’étaient donc réunis devant la Bourse et, souvent masqués, échangeaient, à distance respectueuse, infos et projets de contestation du désordre établi. Des cordes de 1,5m furent distribuées et, chacun séparé de son voisin par cette distance, une chaîne colorée s’est ébranlée pour la dispersion prévue pour le très proche Mont des Arts. Mal leur en a pris  : dans la montée de l’étroite rue du Marché eux Herbes, des pelotons de policiers les ont rapidement encerclés. Fidèle à sa tradition de la nasse, la police de Bruxelles-Ixelles a bloqué une bonne partie de ces militants anti-5G, ainsi que les passants et touristes effrayés par ce déploiement de forces disproportionné.

Pour la plupart, ennuyés d’être contraints d’empêcher de paisibles citoyens de marcher en file indienne (sauf les quelques méchants toujours inutilement agressifs), les hommes en bleu ont fait savoir qu’on pourrait sortir de la nasse en déclinant, via sa CI, son identité et en rendant tous les badges, cartons et signes osant dire «  STOP 5G  » (merci aux commerçants qui ont caché les drapeaux et fait passer des manifestants pour des clients innocents). Les policiers semblaient ignorer la raison de ce contrôle  : manif non autorisée, délit de faciès, trop grande proximité(1) ? En fait, un ordre non motivé venu de tout en haut, du Bourgmestre Philippe Close, qui voulait affirmer son pouvoir et son obéissance à l’ordre dominant.

Certains, peu habitués à ce que les forces de l’ordre disposent de la violence légale, ont découvert l’arbitraire du pouvoir, mais ont compris que toute résistance était inutile. Seul un pauvre jeune qui n’avait pas sa carte d’identité sur lui fut emmené manu militari. Tant que les forces de l’ordre serviront aveuglément les intérêts du capital, il y a peu de chance de voir des changements politiques importants. Quand donc vont-elles prendre conscience qu’elles sont elles-mêmes issues du peuple et qu’elles travaillent contre leurs intérêts  ? Les ravages de la 5G les toucheront aussi, ainsi que leurs enfants.

Le déconfinement est vraiment arrivé  : brigades d’intervention musclées et activistes s’ennuyaient depuis 3 mois, mais la saison a repris. Certains se sont même donné rendez-vous pour le lendemain pour l’action dénonçant (tiens…) les violences policières dont est mort Georges Floyd aux États-Unis.

Ceux qui veulent savoir pourquoi il est impérieux de s’opposer à la 5G peuvent consulter le très complet site du collectif stop5G.be, ou visionner le reportage fait en direct ce samedi après-midi par Kairos, ou aller dans toute bonne librairie acheter, dès le 19 juin, le numéro spécial de Kairos, « 5G : face au conte de fées, le compte des faits » qui montre bien qu’on est là confronté à « un condensé de l’impérialisme technologique ».

  1. Évidemment, coincés par les cordons de policiers, eux-mêmes serrés les uns contre les autres souvent sans masques, la distanciation physique légale devenait impossible.

 

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