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29 novembre 2015

une place pour la liberté au sein de l’invasion technologique ?

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Le samedi 17 octobre se tint à Namur un colloque intitulé « Quand l’invasion technologique menace nos libertés », organisé par le GRAPPE (Groupe de Réflexion et d’Action Pour une Politique Écologique). Dotés d’une infinie richesse, les différents exposés établirent une vision cohérente d’un monde livré aux industriels. 

Impossible d’établir un relevé exhaustif des informations livrées ce jour-là, tentons dès lors un succinct rapport subjectif(1). 9h30, le président de séance démarre par un rarissime « Veuillez éteindre vos GSM, par respect pour les personnes souffrant des rayonnements électromagnétiques ». 

un asservissement volontaire 

La prolifération du sans-fil fut précisément au cœur de différentes interventions, notamment celle de Cécile de Terwangne, juriste : « Le droit à la vie privée : quel sens aujourd’hui ?  ». Une question pertinente lorsque par exemple des smartphones localisent les individus, révélant aux proches les déplacements quotidiens en temps réel. Un enseignant évoqua l’enfer de son métier, interrompu par d’intempestives sonneries. Les adolescents ne sont, semble-t-il, jamais déconnectés, de même que certains collègues, montrant l’exemple en tapotant frénétiquement durant les exercices ! Des parents font pression sur la direction afin d’exiger le « recadrage » des profs interdisant le GSM durant les cours, car les enfants ne peuvent recevoir leurs SMS ! Etc. 

Ce type d’informations ahurissantes, devenues ridiculement banales, permettent de glisser vers l’exposé de Jean-Pierre Lebrun, psychiatre et psychanalyste. Il porta son attention sur le changement colossal de société, dont nous prendrons toute la mesure par l’observation du vieillissement des « Digital-Natives » -les enfants du numérique-, nés dans un environnement déjà peuplé d’ordinateurs et de smartphones. Pour « grandir » psychologiquement, il est nécessaire de se séparer de la mère, or ces technologies remplacent aujourd’hui « un cordon ombilical qu’on ne coupe pas  », pour des enfants de plus en plus asservis au « tout, tout de suite ». 

Une interrogation fondamentale porta sur la raison pour laquelle, incapables d’en percevoir le caractère hautement liberticide, une majorité d’individus considèrent ces engins comme porteurs de liberté. Sans doute que, « totalement dépossédés d’une quelconque décision influente sur la marche du monde », les individus ressentent de cette manière « une impression de toute puissance », de vie hyper-active peuplée d’une foule de relations sociales. 

une vie transformée en argument publicitaire… 

Cela nous mena assez naturellement vers cette petite start-up américaine, devenue grande par la servitude volontaire (à nouveau !) de dizaines, puis centaines, milliers et millions d’individus, encouragés à financiariser leur quotidien au sein d’un commerce triangulaire inédit. L’exhibitionnisme et le culte de l’ego, favorisés par un outil comme Face$book, sont en effet devenus les objets d’un commerce colossal, entraînant des négociations publicitaires ciblées entre annonceurs et patrons de la multinationale. En outre, l’autorisation est ac

cordée à ces derniers d’utiliser les données personnelles, pour les placer au centre de tractations avec le secteur bancaire, par exemple. Dans ce cas, à l’aide d’algorithmes innovants, il s’agit alors d’établir la solvabilité d’un individu, avant d’accorder un prêt ; ou encore le risque de mort à la suite de violences conjugales, avant la signature d’un contrat d’assurance. Aujourd’huiquelques individus sont milliardaires grâce à une matière première inédite : les publications volontaires des individus ! Pas de clic, pas de dollar ! 

Évoquant la notion de « réseau social », une intervenante s’interrogea sur le « réseau de Résistance » de ses grand-parents, et les possibilités ou non de réitérer aujourd’hui ce type d’expérience politique, face à un tel archivage des liens sociaux reliant les individus. Dès à présent, une grande part des données connues des services de renseignements proviennent de pratiques et publications volontaires. 

… ou en objet digital 

Concernant les puces RFID, passons rapidement sur les individus volontaires (encore !), en évoquant uniquement ce formidable moment branché qu’est une « Implant Party ». « Sous la peau, sur le dos de la main, ils ont désormais une puce qui leur permettra d’entrer à la salle de sport, d’ouvrir leur portillon ou leur parking, de remplacer les cartes de visite. Les implants sont des puces RFID, comme celles des passeports, des cartes de crédit ou celles implantées sous la peau de nos animaux de compagnie »(2)

Les animaux… furent justement au centre de l’exposé de Matthieu Amiech, du collectif « Faut pas pucer ». Le lecteur aura compris, une telle journée ne baigne pas allègrement dans l’optimisme ! De légères touches positives peuvent cependant subsister… Tels tous les secteurs de l’activité humaine, nous assistons à l’informatisation de l’agriculture et de l’élevage. Une loi française impose le puçage, avec pour but de disposer de troupeaux gérés entièrement par l’informatique : la puce ouvre le portique, la puce libère la nourriture, la puce permet de localiser l’animal, etc… L’élevage peut alors intégralement se faire devant un ordinateur. La déshumanisation à l’œuvre, par la remontée automatique des données vers l’administration, vise également ici le contrôle du travail humain. 

Quelques dizaines d’éleveurs, malgré le risque de suppression de subventions vitales, refusèrent le puçage et rameutèrent une dizaine d’amis lors du contrôle. Face aux menaces d’amende en cas de renouvellement de ce type de « pression », au second contrôle les témoins furent 80 ! Face à l’absence de puce, le rapport décréta que les brebis étaient « inexistantes  ». Une action de soutien, démarrant par l’envoi d’une « Lettre ouverte aux bureaucrates : les brebis qui n’existent pas font-elles des crottes virtuelles ? », permit de payer les milliers d’euros de subvention perdus. Pour la suite, l’inquiétude subsistait sur les réactions de l’administration. Surprise : l’année suivante les contrôleurs ne se présentèrent pas, et les subventions furent rétablies ! La résistance et sa médiatisation entraînèrent donc une « phase de temporisation technologique ! »(3)

Face à cette invasion massive, quand va-t-on appuyer sur le frein ? Simon Charbonneau, maître de conférence à Bordeaux, nous livrera ici le mot de la fin. Se présentant comme « technocritique  », un mot systématiquement transformé par l’idéologie ambiante en « technophobe », il décrivit la caractéristique fondamentale d’une idée totalitaire : s’imposant à tous, elle ne peut être remise en question sans le risque d’une disqualification immédiate. « Or, ce déferlement technologique n’obéit à aucune finalité humaine, sauf à la sienne propre ! Tout cela fondé sur une transgression permanente des limites humaines et naturelles. (…) Nous sommes face à des phénomènes pathologiques de fuite en avant, on ne maîtrise rien. Il y a, y compris au niveau des milieux intellectuels, un refus de penser, et au niveau de la classe politique : le décervelage est complet ! » 

Gérald Hanotiaux 

  1. Pour plus d’informations sur le colloque, les organisateurs, et les intervenants : http://www.grappebelgique.be/spip.php?article3037
  2. « Les Implant parties : vivre avec une puce électronique sous la peau », Gaëlle Joly, France Info, 15 mai 2015. un reportage radio dans une Implant Party de Stockholm est écoutable sur le site www.franceinfo.fr
  3. des échos de cette lutte sont visibles dans le film « mouton 2.0 – La puce à l’oreille », de « Antoine costa et Florient Pourchi, disponible sur internet.
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