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31 octobre 2018

Pourquoi les économistes devraient descendre six pieds sous terre

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Née au XVIIIe siècle, l’économie était alors accolée d’une épithète qui la définissait comme « politique ». C’est-à-dire subjective et sensible aux mutations de la société. De nos jours, l’économie se veut une science reine, voire despote, qui veut tout régenter. Y compris notre relation à notre propre identité.

L’économie est étroitement liée à l’usage des mots. Prenez Karel de Gucht, le Commissaire européen au commerce. Voici comment il décrivait l’enjeu des négociations politiques visant à créer un marché transatlantique : « notre objectif principal est de s’attaquer aux barrières qui sont cachées derrière les frontières douanières – telles que les différences dans les régulations techniques, les normes et les certifications. Ces barrières coûtent souvent du temps et de l’argent. C’est là où nous pouvons faire de réelles économies pour nos entreprises, créer de l’emploi et apporter une plus-value aux consommateurs. »(1)

Traduisons les termes de Monsieur de Gucht : la démocratie, le travail parlementaire et le contenu des lois ne sont pas le cœur vital de la société, encore moins son fondement suprême, mais plutôt d’odieux obstacles à l’épanouissement du commerce et de l’économie. Laquelle, pour poursuivre son expansion, doit éradiquer au plus vite toutes les « distorsions législatives » qui l’entravent.

C’est dans ce but que la Commission européenne a demandé et reçut le 14 juin dernier un mandat officiel pour négocier avec les Etats-Unis. Depuis, vingt groupes de négociateurs se sont mis au travail pour uniformiser les législations américaines et européennes, et si possible définir des processus communs de décision transatlantique. Ainsi, une poignée d’individus négocie aujourd’hui un ensemble de lois qui devraient, demain, réguler la vie de plus de 800 millions de personnes. Et bien que les sujets abordés soient vastes (agriculture, chimie, cosmétiques, électronique, investissements, normes sanitaires et phytosanitaires, propriété intellectuelle, services médicaux, pharmacie, règles d’origine, droit des multinationales à porter plainte contre des Etats devant des juridictions internationales, etc.), aucun gouvernement n’y a opposé son veto. Il s’est même trouvé, au Parlement européen, une confortable majorité de députés pour avaliser ce processus où la démocratie semble appelée à se dissoudre dans l’économie (2).

l’exCePTion CulTurelle

Officiellement, il s’agit seulement de créer davantage de richesses pour sortir de la crise. Ainsi, la Commission européenne ne cesse de brandir une étude indépendante affirmant que la création d’un marché transatlantique enrichirait un ménage européen de quatre personnes de 545 € par an. Seul problème : l’étude n’est nullement indépendante, car le Centre de Recherche en Politiques Economiques qui l’a effectuée est géré par un réseau fort proche de la Commission européenne et des milieux bancaires. Jugez plutôt : son président (Guillermo de la Dehesa) est également Vice-président de Goldman Sachs en Europe tandis que l’un de ses fondateurs (Richard Portes) fait partie des conseillers officiels du Président de la Commission européenne (José Manuel Durão Barroso). Par ailleurs, ce Centre de Recherche a pour membres institutionnels des banques centrales de différents pays (Angleterre, Belgique, Espagne, Israël, Italie, Japon, Mexique, Union européenne, etc.), ainsi que des banques privées (Barclays, BNP Paribas, Citigroup, Deutsche Bank, JP Morgan, Santander…).

Habitués aux personnages retors promettant le blanc pour faire le noir, de nombreux cinéastes européens ont vivement réagi face au projet transatlantique. En avril 2013, ils ont lancé une pétition contre le rouleau compresseur américain : « Face à des Etats-Unis dont l’industrie du divertissement est la seconde source d’exportation, la libéralisation de l’audiovisuel et du cinéma signifierait le démantèlement annoncé de tout ce qui a protégé, promu et développé la culture européenne. Cette politique, doublée d’une hyper-bienveillance fiscale pour les géants numériques américains, ressemble à s’y méprendre à une volonté consciente de mettre à genoux la culture en Europe. »

Chose rare par les temps qui courent : cette critique de l’hégémonie économique américaine sur l’audiovisuel et le cinéma a été entendue par de nombreux gouvernements et députés européens, qui ont décidé d’exclure ces activités du mandat de négociation européen. Voilà qui n’a pas dû faire plaisir à Walt Disney ou Time Warner, deux empires marchands de l’audiovisuel particulièrement actifs dans le lobbying transatlantique. De même, la Commission européenne et certains gouvernements européens ont laissé entendre qu’ils tenteraient de faire rentrer par la fenêtre cette marchandisation de l’audiovisuel et du cinéma que d’autres venaient de chasser par la porte.

Ainsi, pour la Commission européenne et ses amis, tout est économique et l’économie est partout chez elle : la culture est donc une marchandise à faire circuler librement, et tant pis si l’Amérique possède une foule de talents (chanteurs, écrivains, musiciens, peintres, réalisateurs, scénaristes,…) ainsi qu’un impressionnant réseau médiatique pour les valoriser. En économie libérale, cela s’appelle des « avantages comparatifs » et chaque pays est censé pouvoir jouir des siens sans entraves. Mais pour celles et ceux qui contestent la mainmise marchande sur la culture, celle-ci n’est nullement une marchandise, mais bien le cœur des identités humaines. La culture nous aide à nous définir par rapport aux autres, au temps, au monde et à nous-mêmes. Un point de vue qu’accrédite le contenu de nombreuses créations culturelles américaines.

l’idenTiTé amériCaine

Pour beaucoup d’entre nous, Bugs Bunny incarne un charmant lapin faisant rire les enfants avec d’innocentes bêtises. On ignore en général le passé très patriote de ce lapin qui, dans les années 1940, participa activement à l’effort de guerre américain en étant le héros de dessins animés propagandistes. Avec un sarcasme bien senti, le Bugs Bunny de l’époque considérait les Japonais comme des êtres lâches et couards, qu’il fallait combattre sans pitié. Loin d’être exceptionnel, ce détournement de productions culturelles au service de la raison d’’Etat s’est prolongé durant la guerre froide. Dans un contexte où la population européenne s’engageait avec ferveur dans des luttes sociales et syndicales, la CIA développa un ambitieux projet de guerre culturelle pour isoler la gauche radicale de la gauche modérée. L’idée était simple : dans toutes les formes d’art, il s’agissait de financer en secret des artistes ou des évènements susceptibles de faire pencher le cœur des Européens vers l’Oncle Sam. Par exemple, pour contrer l’image désastreuse des politiques ségrégationnistes dans le Sud des Etats-Unis, des orchestres de musiciens noirs furent envoyés en tournée en Europe, afin de prouver le sort enviable des « personnes de couleur » aux Etats-Unis. De même, le Musée d’Art moderne de New York (alors dirigé par la famille Rockefeller) accepta, dans les années 1950, de soutenir massivement des œuvres d’expressionnisme abstrait au détriment de peintres et sculpteurs réalistes, le travail de ces derniers étant jugé trop proche des œuvres s’inspirant d’ouvriers, d’usines, de décors et paysages industriels…

Cette propagande culturelle, organisée clandestinement par la CIA de 1950 à 1967, atteignit l’un de ses objectifs prioritaires : permettre aux Etats-Unis de dépasser l’étroit statut de puissance économique pour devenir le phare incontournable de la culture occidentale. Ainsi, même sans avoir jamais mis un pied à Hollywood, Las Vegas ou New York, nous connaissons tous la physionomie de ces villes photographiées et filmées sous toutes les coutures. De même, ouvrir un livre de William Faulkner, c’est plonger dans le Sud rural des EtatsUnis. Tout comme on voyage en Louisiane en suivant la plume de James Lee Burke.

Qu’ils soient mondialement célèbres (Isaac Asimov, Mary Higgins Clark, Paul Auster, Stephen King) ou non, qu’ils s’appellent Adrian C. Louis, Bret Easton Ellis, Dan Fante, John Irving, Richard Brautigan ou encore Wally Lamb, les écrivains américains témoignent de la richesse foisonnante de la culture américaine. Laquelle promeut aussi bien des produits aseptisés que des artistes de grande qualité, y compris dans la critique de l’American Way of Life.

Ecouter Bruce Springsteen, par exemple, c’est plonger dans l’Amérique des gagne-petit et des laissés-pour-compte (comme ces soldats abandonnés à leurs fantômes au retour de la guerre dans Born in the USA), c’est faire corps avec ces êtres désabusés vivant en marge d’une société qui aiguille pourtant leurs rêves, notamment lorsqu’il est question d’amour, d’ascension sociale et de voitures (comme dans Born to Run, I’m on fire, Thunder Road, Racing in the Street…). Un espoir de succès qui heurte de plein fouet l’inébranlable mur des inégalités, notamment dans My Hometown où, sur fond de discriminations raciales, un enfant des années soixante rêve de s’affranchir de sa ville natale mais se retrouve, vingt-cinq ans plus tard, occupé à dire à son fils : « regarde, c’est ta ville natale »…

la ConTre-CulTure amériCaine

De fait, le réalisme social et la critique du modèle américain font partie intégrante des productions culturelles en provenance des Etats-Unis. Ainsi, la série télévisée Sur Ecoute met aux prises une équipe de police de Baltimore avec divers milieux criminels liés à la drogue, au recel, à la traite des femmes… La hiérarchie y est décrite en termes très crus, notamment lorsque deux protagonistes évoquent l’humeur exécrable de leur supérieur :

« Il a dû se faire chier dessus.

Comme s’il avait pas l’habitude. La pisse coule vers le bas ».

D’écoutes téléphoniques en surveillance rapprochées, les enquêteurs mettent à jour les liens unissant des barons de la drogue locaux, des chefs de réseaux de prostitution et des membres haut placés dans la hiérarchie des autorités officielles, ce qui fait dire à l’un des protagonistes : « C’est le truc que tout le monde sait et dont personne ne parle. On suit la drogue, on trouve une autre affaire de drogue. Quand on suit l’argent, on ne sait pas où on atterrit ».

Loin des clichés éculés de l’économie, où l’argent semble être un bienfait d’autant plus grand qu’il se multiplie, nombre de séries américaines évoquent les contraintes, rapports de pouvoir, méfaits et conséquences inhumaines d’une vision étroitement matérielle de la vie. Ainsi, la série Six Feet Under (Six pieds sous Terre) dévoile le quotidien des Fisher, une famille propriétaire d’une maison de pompes funèbres où, malgré tout, la vie bat son plein. Tandis que chacun cherche sa voie, quitte à cacher sa personnalité sous un vernis d’apparat censé répondre aux désirs conformistes des autres, l’entreprise familiale Fisher & Sons voit défiler les morts… et les innombrables ressorts affectifs que mobilise le fait de nouer des liens avec des familles endeuillées. A cette logique humaine, faite de hauts et de bas, de respect et de faux-pas, s’opposent les normes impériales de la société Kroener. Véritable empire marchand de la mort, cette puissante société rêve de transformer Fisher & Sons en l’une de ses filiales et ne recule devant aucun coup bas pour y parvenir. Sans exagération, touchant à un moment de la vie fondamentalement fragile (celui où l’on perd un proche), la série Six feet Under dévoile, par moments, les dessous déshumanisés d’un monde où même la mort n’est plus qu’une marchandise. C’est pourquoi les économistes feraient bien de se perdre Six pieds sous Terre, ou encore dans les aléas sociaux de la série Treme qui a pour héroïne la ville et la musique de la Nouvelle-Orléans après les ravages de l’ouragan Katrina.

« Ce pays est dur aux hommes, bien dur. Huit miles de leur sueur arrachés à la terre
du Seigneur, là où le Seigneur lui-même leur avait dit de la faire couler. Dans ce monde de péché, les hommes honnêtes et travailleurs ne peuvent pas profiter. C’est ceux qui possèdent des magasins dans les villes qui, sans sueur, vivent de ceux qui suent. »

William Faulkner, Tandis que j’agonise

Dans un tout autre style, le très décrié jeu vidéo GTA V n’est pas qu’une odyssée faite de violence et de cynisme. C’est aussi une plongée au cœur des réalités les plus inhumaines du monde contemporain, allant du fichage informatique (par la société Life Invader) à la privatisation des guerres (la société Merryweather Security Consulting étant truffée de « mercenaires qui reviennent juste de notre guerre du pétrole ») en passant par les innombrables contenus toxiques de notre alimentation (les distributeurs de boissons affichant la mention « Délicieusement Infectés »). De même, les bienfaits du « libre-échange » sont pris pour ce qu’ils sont à savoir : une foire aux délocalisations tandis qu’un des personnages principaux conseille à un autre d’abandonner la petite délinquance par ces mots : « Fais des études. Tu pourras arnaquer des gens et tu seras payé pour le faire. On appelle ça le capitalisme ». Une critique sociétale qui rejoint celle de Georges Brassens dans ses Stances à un cambrioleur

le marChé, TouJourS le marChé…

Mais ne soyons pas naïfs : la contre-culture américaine n’a rien d’un univers indépendant du monde qu’elle critique. Ainsi, le jeu vidéo GTA V vient de battre tous les records de vente de l’industrie du divertissement en cumulant, trois jours après sa sortie, un chiffre d’affaires d’un milliard de dollars. Une manne financière qui fera plaisir à la société américaine Take-Two Interactive, propriétaire du studio de développement Rockstar qui est à l’origine du jeu. De même, les séries télévisées Sur Ecoute, Treme et Six pieds sous Terre ont été créées par la chaîne de télévision à péage HBO, elle-même propriété de l’empire Time Warner. Quant à Bruce Springsteen, ses succès planétaires font depuis longtemps le bonheur monétaire de l’empire marchand Sony…

Parmi les multiples sources qui ont inspiré ce dossier, certaines (de grande qualité) nourrissent également des empires financiers. C’est le cas de Notre poison quotidien de Marie-Monique (publié chez La Découverte, une filiale du groupe Editis qui appartient à la multinationale espagnole Planeta). Dans une moindre mesure, c’est aussi vrai pour La fabrique du mensonge de Stéphane Foucart et de Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle de Frances Stonor Saunders (deux ouvrages publiés chez Denoël, un éditeur appartenant au géant de l’édition française Gallimard). Publiés chez des éditeurs indépendants, les livres suivants échappent à cette emprise : Comment les multinationales construisent l’Europe et l’économie mondiale (éditions Agone), Menace sur nos neurones. Alzheimer, Parkinson… et ceux qui en profitent (Actes Sud), Les armées secrètes de l’OTAN (éditions DemiLune). Quant au livre Le grand marché transatlantique, les multinationales contre la démocratie, son éditeur (Bruno Leprince) entretient des liens étroits avec le Parti de gauche français. Enfin, si Michael Lewis et son récit de la crise financière (Le casse du siècle) ont été publiés chez des éditeurs indépendants (W.W. Norton & Company, Sonatine), le passage par le format Poche l’a jeté dans les bras de la collection Point, propriété du Groupe La Martinière qui a noué un accord avec Google pour numériser ses œuvres périmées. De même, c’est par Internet et les Géants du web qu’il vous faudra passer si vous tenez à marquer votre opposition aux négociations transatlantiques en signant la pétition lancée à cet effet : www.no-transat.be.

Bruno Poncelet


le SeCTeur du PorC

L’Union européenne est l’un des marchés du porc les plus protectionnistes au monde. […] Il y subsiste un ensemble impressionnant de barrières sanitaires et phytosanitaires non scientifiques, qui y réduisent les importations. […] Les États-Unis sont le producteur de porcs le moins cher au monde, et en l’absence des restrictions [tarifaires européennes] et des barrières sanitaires et phytosanitaires injustifiables, l’Union européenne deviendrait un immense marché pour le porc américain de grande qualité à des prix compétitifs »

Conseil national des producteurs de porc (des États-Unis) 3 février 2012


  1. Discours prononcé (en anglais) le 21 février 2013 à la Commission du Commerce international du Parlement européen. Référence du document: Speech 13/147.
  2. Les deux seuls groupes politiques à avoir unanimement dit
«non» au mandat de négociation sont ceux de la Gauche Unitaire Européenne (autrement dit, «l’extrême-gauche») et des écologistes.

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