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14 novembre 2018

LETTRE OUVERTE À LA MINISTRE DE L’ENSEIGNEMENT MARIE-MARTINE SCHYNS

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Depuis peu, Madame la ministre, Madame Schyns, vous avez décidé que votre réseau, celui de la « Communauté française Wallonie Bruxelles » , devait faire « peau neuve » , une enquête menée auprès des chefs d’établissement en 2009-2010 ayant mis en évidence que celui-ci n’a « pas d’identité vraiment claire pour le public, ni en interne parfois »(1). Malheur, donc ! il se pourrait qu’on puisse confondre une école du réseau libre ou subventionné avec une école de la Communauté française !

Dans la réalisté

Le résultat ne s’est donc pas fait attendre dans une société où la parure importe plus, la brillance de l’habit occultant l’aspect intérieur peu reluisant. Il fallut ainsi « définir mieux cette identité et construire une image positive de notre réseau, propre à valoriser ses nombreux succès et à diffuser les valeurs qu’il défend ». Capital en l’état actuel du monde !

On définit donc un nouveau nom : Wallonie-Bruxelles enseignement ou W-B E ; un logo : un « “e” stylisé dont la silhouette évoque l’ouverture, l’épanouissement, le dynamisme ou encore l’enthousiasme ». Beau projet ! Le « e » faisant également penser au « e » de euros, tant l’école est devenu le lieu et le symbole d’un unique fournisseur de main d’œuvre, sans aucune forme de développement de l’esprit critique et de réflexion profonde sur le monde dans lequel on est ; la formation critique concourant paradoxalement à la possibilité que l’élève se lève un jour contre l’institution qui l’a éduqué… la CFWB n’est pas prête à cette remise en question.

L’image pourtant que vous voulez « vendre » n’est pas la reproduction exacte de ce qui se passe dans les couloirs de l’école ? Elle n’est là que pour occulter, rendre attrayant, faire oublier : c’est là sa seule fonction. Prise dans une société du marketing, la CFWB, à l’instar des grands groupes médiatiques, d’associations diverses, d’entreprises, …, adoptent l’esprit « marque » , c’est-à-dire qu’elle se donne une empreinte distinctive pour se différencier. Le pouvoir organisateur de l’enseignement de la Communauté française devient un signe qui permet de distinguer les produits qu’elle fabrique.

Mais a-t-elle d’autres options que de devenir un grand organe de propagande, seul choix possible dès lors qu’elle se refuse de prendre ceux qui devraient primer sur les décisions ? Devant la débâcle donc, le paraître, l’écran, le spectacle du « tout va bien » et du « tout ira mieux » , alors que tout se dégrade.

FESTIVAL DE LANGUE DE BOIS

Devant cela, les valeurs ne se vivent plus, notamment par la lutte pour les maintenir, puisqu’elles sont mortes depuis longtemps, mais se vendent comme image à défendre, vague principe abstrait dont on ne connaît plus trop ce qu’il signifie dans la réalité. Les valeurs sont ici aussi des marques.

Ainsi, « WBE, par l’engagement et la qualité du travail de ses personnels, offre à chaque étudiant, à chaque élève et à sa famille, la possibilité de vivre et de partager des valeurs essentielles » :

« la démocratie : WBE forme les élèves et les étudiants au respect des Libertés et des Droits fondamentaux de l’Homme, de la Femme et de l’Enfant. Il suscite l’adhésion des élèves et des étudiants à l’exercice de leur libre arbitre par le développement de connaissances raisonnées et l’exercice de l’esprit critique.  »

S’il y a une chose que l’école moderne n’est pas, c’est bien démocratique. L’école reproduit les inégalités, et plus en Belgique encore qu’ailleurs : dans notre pays, qu’on le veuille ou non, plus on est pauvre, plus on rate (voir notre numéro spécial sur l’enseignement, février 2014). Dès le départ donc, l’enfant est conditionné au fait que certains sont « plus égaux » que lui.

« ouverture et démarche scientifique : WBE forme des citoyens libres, responsables, ouverts sur le monde et sa diversité culturelle. L’apprentissage de la citoyenneté s’opère au travers d’une culture du respect, de la compréhension de l’autre et de la solidarité avec autrui. Il développe le goût des élèves et des étudiants à rechercher la vérité avec une constante honnêteté intellectuelle, toute de rigueur, d’objectivité, de rationalité et de tolérance. »

Selon une recherche de l’APED sur les savoirs citoyens critiques des élèves de fin de l’enseignement secondaire(2), 30 % des élèves croient (erronément) que l’hydrogène est une source d’énergie renouvelable ; un élève sur trois pense que la part d’énergie renouvelable dépasse les 15 % ; en moyenne, les élèves pensent que notre empreinte écologique peut encore doubler avant d’atteindre la limite des ressources naturelles et minérales disponibles sur terre ; pour 15 % des élèves — et jusqu’à 20 % dans l’enseignement professionnel —, l’homme a été le contemporain des dinosaures. « Ouverture scientifique  » donc…

  • « respect et neutralité : WBE accueille chaque élève et chaque étudiant sans discrimination »… dans ses écoles à discrimination positive, euh, excusez, en « encadrement différencié » les principes et pratiques restent peu ou prou les mêmes, seuls les mots changent. « Il développe chez ceux-ci la liberté de conscience, de pensée, et la leur garantit. Il stimule leur attachement à user de la liberté d’expression sans jamais dénigrer ni les personnes, ni les savoirs ». Liberté, liberté, plus on te nomme, plus tu es inexistante. La liberté n’étant pas le fait de vagues promesses, mais quelque chose qui se construit et pour lequel on lutte.
  • « émancipation sociale : WBE travaille au développement libre et graduel (sic !) de la personnalité de chaque élève et de chaque étudiant. Il vise à les amener à s’approprier les savoirs et à acquérir les compétences pour leur permettre de prendre une place active dans la vie économique, sociale et culturelle. Actif face aux inégalités sociales (sic !), WBE soutient les moins favorisés afin qu’aucun choix ne leur soit interdit pour des raisons liées à leur milieu d’origine.  »

L’ÉCOLE OU LA SÉGRÉGATION ACADÉMIQUE

Pour être actif face aux inégalités sociales, ce serait bien d’avoir une idée claire de la réalité sociale. Or, « seuls 13 à 28 % des élèves ont une idée à peu près réaliste des écarts de revenus dans notre pays. Les autres n’ont pas d’avis (10 %), donnent des réponses incohérentes (20 à 25 %) ou tendent à sous-estimer très fortement les inégalités (40 à 50 %) » ; « un élève sur cinq dans l’enseignement général et près d’un élève sur deux dans le professionnel ignore que les noirs d’Amérique sont les descendants d’esclaves, etc… ». Beaux effets d’annonce donc.

L’enquête de l’Appel pour une Ecole Démocratique montre également que :

  • « les élèves qui fréquentent l’enseignement de qualification et, en particulier, l’enseignement professionnel, seront nettement moins bien armés que les autres pour exercer leurs droits et leurs devoirs démocratiques »  ;
  • Les résultats sont très étroitement liés à l’origine sociale des élèves. Entre le quartile socio-économique inférieur et le quartile supérieur, on observe dans les deux communautés un écart d’environ 95 points.
    C’est en histoire, en sciences et dans les sujets socio-économiques que les performances sont le plus fortement déterminées par l’origine sociale des élèves.

Madame la ministre, vous comprendrez donc que vos aménagements de surface ne nous rassureront pas, au contraire. Il vous faudra ainsi faire l’opposé de ce que vous faites maintenant, à savoir non pas faire comme si tout allait bien, user des effets d’annonce, faire du spectacle, mais enfin dire officiellement que la situation est déplorable !

Alexandre Penasse

  1. Wallonie-Bruxelles Enseignement: notre réseau fait peau neuvez, sur wallonie-bruxelles-enseignement.be
  2. www.skolo.org/spip.php?article486&lang=fr

Alexandre Penasse

Alexandre Penasse

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Titom
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