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16 décembre 2019

LA MÉTÉOROLOGIE : QUAND L’UNION EUROPÉENNE FRAGILISE LA COOPÉRATION INTERNATIONALE

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La science de l’atmosphère, la météorologie, a une très longue histoire. Dès l’Antiquité, l’observation du temps a dû faire partie des soucis quotidiens plus particulièrement dans les sociétés rurales. Aristote a même écrit un traité sur le sujet qui, bien que très éloigné des conceptions scientifiques modernes, témoigne de l’intérêt très ancien pour l’observation du ciel et plus précisément pour l’observation des intempéries.

Ce n’est pourtant qu’à partir du XVIIe siècle que les scientifiques ont compris que prévoir le temps ne serait jamais possible si on se limitait à n’observer le ciel que d’un seul lieu. Il était donc devenu évident à partir de cette époque que ce serait à partir de l’observation simultanée et partout en même temps (c’est-à-dire ce que l’on appelle aujourd’hui « l’observation synoptique ») que l’on pourrait espérer un jour être capable de comprendre, voire d’anticiper, les mouvements de l’atmosphère et surtout les phénomènes météorologiques dangereux, tels que les orages, les tempêtes, etc. Encore fallait-il au moins que les moyens de communications permettent la transmission rapide de ces informations. C’est donc bien plus tard que l’observation synoptique a été progressivement mise sur pied, s’appuyant sur des moyens d’observation et de communication de plus en plus performants en précision et en rapidité. Ce qui dès lors allait rendre possibles les progrès réels dans la compréhension du comportement global de l’atmosphère.

Cet article n’a pas la prétention de décrire tous les aspects de l’histoire de cette discipline, devenue si populaire qu’elle peut sembler banale (alors qu’elle est le résultat d’efforts scientifiques et techniques s’étalant sur plusieurs générations), mais de retracer certains aspects institutionnels récents et méconnus, non seulement du grand public, mais même parmi certains acteurs de métier.

Si on fait abstraction de quelques tentatives éphémères d’organiser à l’échelle mondiale des réseaux d’observations du ciel dans l’Ancien Régime(1), on peut fixer à l’année 1853 le début de la météorologie et de la climatologie modernes. C’est en effet cette année-là à Bruxelles que furent adoptés par une dizaine de pays les deux principes suivants : d’une part, s’accorder sur les méthodes d’observation et d’autre part sur leur mise en commun. Cette première Conférence Mondiale fut suivie par d’autres(2) qui aboutirent successivement à la coopération internationale entre de plus en plus de pays jusqu’à l’époque contemporaine qui voit se rassembler aujourd’hui près de 200 pays au sein de l’Organisation Météorologique Mondiale(3) gérant le transfert opérationnel partagé de certaines de leurs données d’observation.

UNE COOPÉRATION EXEMPLAIRE DÉGRADÉE

À partir des années 1990 et suivantes, la Commission Européenne a imposé la « libéralisation » de certains services publics c’est-à-dire en fait leur ouverture à la concurrence. Ce fut le cas entre autres au sein des services météo nationaux (les SMNs) des pays membres. Les directives visaient à installer de fait une concurrence entre ces services publics nationaux et entre des sociétés de services météorologiques privées (SMPs) qui commençaient à voir le jour (celles-ci, à peine naissantes en Europe, se pressaient au portillon, flairant la bonne affaire en cherchant à arracher au service public un nouveau marché prometteur en pleine expansion).

Ce nouveau marché était (et est toujours) en pleine expansion grâce entre autres :

a) À l’avènement des satellites opérationnels qui se sont succédé après les premiers lancements dans les années 1960(4) et qui permettent désormais une couverture quasi complète dans l’observation du Globe (y compris au-dessus des océans). Leur financement ne devait à l’époque rien à l’UE mais provenait directement des accords de coopération entre États contributeurs.

b) Aux modèles de prévisions numériques, intégrant de plus en plus de données et résolvant de plus en plus rapidement leur gestion qu’impliquent les équations de la dynamique de l’atmosphère. Aujourd’hui les ordinateurs sur lesquels tournent ces modèles ont une puissance de calcul dont l’ordre de grandeur est de 10 milliards d’opérations par seconde.

Ces modèles, eux aussi, sont le résultat de recherches scientifiques financées par les contribuables de différents pays. Un des plus utilisés au monde est le modèle dit « européen » mis en œuvre dès 1975 à une échelle globale et continuellement actualisé aujourd’hui par des recherches auxquelles participent des chercheurs de plus de 30 pays. Il existe d’autres modèles numériques à grande échelle qui sont le fruit de recherches nationales (en France, le modèle Arpège, aux USA le modèle ETA, etc.).

Les sorties de ces modèles (on les appelle les runs) selon certaines conditions négociées, peuvent être mises à la disposition d’utilisateurs d’autres pays que celui ou ceux qui les ont financés. Il existe enfin des modèles numériques dits « à mailles fines » et à plus petite échelle que l’échelle globale auxquels participent plusieurs SMNs dont certains ne font pas partie de l’Union Européenne (le consortium Aladin qui développe le modèle homonyme à mailles fines intègre par exemple la contribution du Service météorologique du Maroc(5)).

Les progrès dans les pronostics météo étant devenus significatifs, dès les années 1980, les prévisions avaient de fait acquis une valeur économique indéniable permettant une aide à la décision dans certains domaines particulièrement sensibles aux aléas de temps (production et offre en énergie, offre et demande en gaz ou en électricité, gestion des cours d’eau, production d’eau potable, agriculture, tourisme…, toutes activités utiles à la collectivité et qui dépendent fortement des caprices de la météo). D’autre part, les médias, principalement audio-visuels, offrant traditionnellement des bulletins météo très suivis par le grand public, étaient de plus en plus courtisés par les agences de publicité. Cette présence de la publicité aux heures de grande écoute incita les médias à renouveler la présentation de leurs bulletins en y intégrant de plus en plus d’imagerie et en formatant leur contenu pour répondre à la demande supposée du public.

Misant sur la concurrence à partir des années 1990 et donc sur la suppression du monopole des SMNs, la Commission Européenne autorise cependant, mais sous des conditions assez strictes, le maintien de la coopération entre les SMNs, coopération traditionnelle qui, comme dit plus haut, existe d’une certaine façon depuis le milieu du XIXe siècle.

Au sein des SMNs de l’UE, il a fallu donc à partir de la dernière décennie du XXe siècle, s’organiser selon cette nouvelle vision qui rompait avec la longue tradition de coopération entre les services publics de l’ensemble des pays de la planète et intégrer une nouvelle culture commercialisant l’information. Les « usagers » traditionnels (y compris les États et leurs différents services de santé…), au nom de cette nouvelle vision qui s’imposait, devenaient « des clients » d’entreprises publiques ou privées (l’ancien Directeur de l’Institut Royal Météorologique de Belgique avait l’habitude de dire que le « client » principal de son institution, c’était précisément l’État).

Parfois artificiellement, il a fallu distinguer ce qui était de l’ordre du service public au sens strict (organiser 24h/24 une vigilance, alerter pour anticiper des phénomènes météorologiques fragilisant la sécurité des personnes et des biens, alertes pollutions, etc.) et ce qui pouvait s’apparenter à des activités commerciales susceptibles d’être soumises à la concurrence (vendre des données météorologiques à des fournisseurs de gaz et d’électricité par exemple qui, à l’époque de ces directives européennes, étaient encore dans plusieurs pays, dont la Belgique, des entreprises partiellement publiques) dans le cadre d’une « réutilisation » de données publiques.

En réalité, le premier résultat concret de cette libéralisation a été de compliquer (et parfois même de rendre impossible) la poursuite de certains accords de coopération entre les services publics européens (accords qui ont pourtant pu encore revoir le jour mais en obligeant les SMNs à s’accommoder bon gré mal gré de ces directives européennes et, en tout cas, plus difficilement qu’auparavant). Certains services publics météorologiques (en Belgique et ailleurs) opérèrent de véritables restructurations de leurs activités pour se conformer à leur nouvel environnement institutionnel (on ne partage pas ses données avec un concurrent…).

L’engagement, au sein des entités publiques, de juristes et d’agents commerciaux n’est qu’un des aspects de cette réorientation. De plus, en Belgique, certaines coopérations « naturelles » qui existaient entre différentes entités publiques pouvaient apparaître brusquement comme des entraves « à une concurrence libre et non faussée  », désormais nouveau dogme prometteur de progrès. Ainsi, les services régionaux chargés de l’épandage des routes par exemple, traditionnellement alimentés en informations météorologiques principalement par les services de la défense nationale furent incités à s’alimenter à d’autres sources ou à créer des services « météo-routes » propres à leur région.

S’adaptant à cette nouvelle réalité institutionnelle, les SMNs européens cherchant contre vents et marées à défendre leur existence principalement justifiée par leurs missions de service public mais ne souhaitant pas priver la société en général de leur expérience et de leur savoir-faire avérés, créèrent entre autres choses un groupement d’intérêt économique, ECOMET(6). Les prix de leurs services météorologiques réputés commerciaux allaient devoir désormais se calculer en intégrant une contribution à l’infrastructure qui permet à la météorologie d’exister un peu comme cela s’était fait lors de la libéralisation du rail au Royaume-Uni ou de la libéralisation des services de télécommunication. La météorologie était donc devenue au sein de l’UE un commerce comme un autre ou presque. Désormais, les services publics de météorologie sont concurrencés par des sociétés privées et parfois se concurrencent entre eux pour capter ou conserver leurs parts de marché.

Cette nouvelle politique imposée par les directives européennes aux SMN était présentée ouvertement comme une nouvelle vision d’avenir sur le monde et d’un nouvel ordre juridique de libéralisation qui prétendaient avoir comme finalité de « soulager le contribuable  » et de « promouvoir l’innovation  » et, certes moins ouvertement, avancée comme un moyen de résister à grande échelle à la capture du « marché météorologique » en Europe par des sociétés extérieures à l’Europe (USA, Canada entre autres).

QUAND LE PRIVÉ PROFITE DES INVESTISSEMENTS PUBLICS

Pour ce qui est de l’innovation récente ou passée en météorologie, on la doit à l’évidence surtout à de la coopération entre des scientifiques (la plupart du temps financés dans les pays européens par les contribuables nationaux et plus récemment par le biais des fonds européens, eux-mêmes alimentés par les membres de l’UE). Si incontestablement des sociétés privées ont contribué, elles aussi, à certaines innovations c’est quasi exclusivement pour ce qui concerne l’emballage des messages météorologiques (l’imagerie) ou encore à des développements informatiques sans doute utiles mais fort peu innovants sur le plan strictement scientifique. Par ailleurs, des techniciens engagés contractuellement par les services publics contribuent eux aussi à ces développements. Ces engagements, « ces coûts » ont été assurés partiellement en développant au sein des SMN des activités commerciales qui pouvaient concurrencer les services développés par les sociétés météorologiques privées. Cependant, dans certains pays de l’UE, en Belgique par exemple, chaque « victoire » commerciale des services publics qui ramenait un contrat convoité aussi par un concurrent privé entraînait quasi inéluctablement une justification d’une baisse de la dotation publique, transformant, de fait, certains SMNs en société « mixte » et en un service public… mis à la disette.

Pour ce qui est de soulager le contribuable cela reste difficile à évaluer. Les organisations inter-gouvernementales en lien avec la météorologie (le Centre Européen de Prévisions à Moyen Terme, créé au cours des années 1970, l’Agence de Météorologie Européenne Satellitaire, fondée en 1986) sont financées par les contribuables de chaque pays en général au prorata des PIB selon des règles de coopération convenues. Elles existaient et continuent d’exister selon des conventions inter-gouvernementales qui englobent d’ailleurs des pays qui ne font pas partie de l’UE. Certaines sociétés privées ont développé des activités sur le marché de la météo traditionnelle (médias essentiellement mais pas seulement) et, choses plus discutables dans le principe, dans le nouveau marché dit des « dérivés climatiques  »(7), en réalité un marché spéculatif. Certaines de ces sociétés sont devenues des multinationales ayant capté quasi tout le marché médiatique sur le territoire de l’UE.

Bref, contrairement à une idée très répandue (et entretenue par les communicants de l’UE), l’Union Européenne pour ce qui concerne l’organisation opérationnelle des services météorologiques et climatiques n’a pas été à la hauteur de ce qu’elle prétend être. La coopération internationale entre des pays souverains dans ces domaines a largement précédé les interventions de l’UE. Celles-ci, en revanche, ont plutôt eu tendance à compliquer qu’à accompagner les efforts de coopération qui, fort heureusement, ont pu se poursuivre malgré tout au-delà des frontières institutionnelles de l’UE. Ces efforts avaient eu bien avant elles quelques mérites et quelques succès. Gageons qu’ils pourront se poursuivre si d’aventure l’UE finissait par se déliter.

Aujourd’hui, des prévisions météorologiques sont sur toutes les chaînes de télévision, les réseaux « sociaux » et les applications des smartphones. Cela paraît aller de soi que l’on puisse avoir accès à ce type d’informations en temps réel, une météo personnalisée jusqu’à son domicile. On peut cependant repérer qu’il règne dans ce monde une certaine cacophonie. En effet, en consultant des sources différentes, on peut s’apercevoir des différences non seulement dans la présentation mais aussi dans le contenu. L’usager ne s’y retrouve pas forcément, ignorant souvent à quel saint se vouer. Cette diversité est le fruit d’une disparition progressive de la rigueur au profit de l’immédiateté et souvent du sensationnalisme, en dépit des progrès réalisés dans la discipline. Combien de fois sur des plateformes privées annonce-t-on une dizaine de jours à l’avance et sans précaution des phénomènes extrêmes très spectaculaires qui ne se réalisent pas forcément mais dont l’annonce prématurée a des conséquences dans l’organisation de certains secteurs. Seule une équipe de spécialistes rompus à nuancer ces annonces prématurées est capable de prendre en compte des incertitudes en matière de météorologie numérique. Sans doute est-ce moins porteur médiatiquement parlant. C’est pourtant la tâche que s’efforcent de réaliser dans un environnement devenu très concurrentiel, les équipes de prévisionnistes des services publics.

François Brouyaux


François Brouyaux
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