Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

Kairos n°
6

1 Février 2013

Alerte paysanne!

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Édito

  Trois repas équilibrés et variés par jour. C’est ce qu’il faudrait manger quotidiennement pour sustenter adéquatement l’organisme humain. Cela nous semble tout bête, et d’ailleurs acquis. Mais l’est-ce vraiment? Il fut un temps, pas si loin de nous, où la presque totalité de la population était aux champs, à moins qu’elle ne fut au potager. Les paysans produisaient la nourriture. L’autoproduction familiale était alors commune et les fermes nombreuses. La situation s’est presque inversée, et nos pays « développés » ne comptent plus que quelques maigres pourcentages de leur population active dans l’agriculture. C’est un modèle de société tout à fait nouveau. Est-il solide? Que s’est-il passé? Et que se passe-t-il en ce moment même?

Révolution industrielle entre champs et villes

  La révolution industrielle a accompagné la privatisation des terres et de leurs usages par les « enclosures » qui dressent des clôtures autour des terres. Les « propriétaires fonciers », chose nouvelle, s’arrogent des droits d’accès à la terre, tandis que les travailleurs des champs y perdent de l’autonomie. Dans le même temps, les usines pullulent dans les villes, qui sont agrandies à la hussarde pour héberger la main d’œuvre nécessaire au grand œuvre de la Production qui libé- rera le genre humain. Cette main d’œuvre vient des campagnes, de quelles villes aurait-elle pu provenir? Les travailleurs de la Révolution Industrielle sont donc des paysans sans terre attirés par les sirènes de la ville, lorsqu’ils n’y ont pas été poussés par la nécessité. Le développement des villes produit des citadins qui en viennent progressivement à ne plus avoir de lien avec la production agricole. Cela devient d’autant plus vrai avec le temps que les porcs, lapins et poules qui engraissent dans les cours intérieures d’immeubles sont bientôt relégués hors des villes, les problèmes de saturation de leurs déjections devenant ingérable. La ville se densifiant, les parcelles de potagers s’amenuisent à leur tour et aujourd’hui, les grandes villes qui concentrent plus de la moitié de la population mondiale sont « hors-sol » et « désagriculturées ».

  Cette césure ville/campagne et la réorganisation de la production agricole qui s’ensuit ne constitue que l’un des ferments du productivisme agricole, qui va devenir conquérant au sortir de la deuxième guerre mondiale. La seconde conflagration mondiale laisse les campagnes occidentales dévastées et déséquipées, la disette a durement frappé pendant 39-45. La reconstruction de l’Europe, poussée par le plan Marshall des États-Unis, est aussi celle de nos campagnes, qui doivent devenir des lieux de progrès, et permettre de nourrir toute la population à un prix abordable. Les tracteurs, dont la technologie est dérivée des chars d’assauts, arrivent d’outreatlantique, en même temps que les pesticides, issus de la chimie de la guerre, et que les engrais industriels. La mécanisation de l’agriculture est un changement fondamental dans le mode de production, qui bouleverse l’équilibre traditionnel des villages. Et un tracteur coûte, cher: pour le rembourser, il faut produire plus. Le cycle d’endettement des paysans, de concentration des terres, de course à la productivité commence. Il se trouve bétonné dans la Politique Agricole Commune conclue en 1962, qui organise par la loi le productivisme agricole.

Impasse productiviste

  Depuis, la course en avant n’a cessé de s’accélérer, et si la PAC avait effectivement permis d’organiser une agriculture capable de nourrir l’ensemble de l’Europe, les « effets pervers » qui sont en réalité des effets qui découlent logiquement de la nature de ce mode de production, se font désormais crûment sentir. L’agriculture intensive pèse lourdement sur la planète, sur les paysans, et sur les consommateurs. Les paysans absorbés par ce système qui, très largement, leur a été « vendu » d’en haut à force de démarchages, d’incitations en tous genres et de pressions notamment financières, sont souvent forcés de se transformer en « exploitants agricoles » lorsqu’ils ne sont pas réduits comme dans l’élevage intensif à engraisser des bêtes en usines. Les consommateurs quant à eux mangent des produits dont les goûts sont terriblement affadis et la qualité de plus en plus mé- diocre. Les traces de polluants chimiques sont si nombreuses dans l’alimentation industrielle, que de nombreux experts tirent la sonnette d’alarme: les corps sont intoxiqués. Avec le renchérissement inévitable des prix du pétrole et la concentration des terres dans les mains de mégapropriétaires-spéculateurs, la capacité du système agricole de nourrir la population semble compromise: cela va devenir de plus en plus cher, et il y a de moins en moins de paysans. On arrête tout et on recommence, autrement? De plus en plus de bonnes volontés se font entendre en ce sens, notamment du côté des « petits producteurs », des syndicats proches de l’agriculture paysanne, mais également des « consom’acteurs » qui développement des liens avec ceux qui les nourrissent. L’espoir est bien là, il est fertile.

Nouveaux défis et voies de sorties

  Mais dans le même temps, les attaques productivistes prennent de nouvelles formes, dont la dangerosité appelle notre plus grande attention. Dans ce dossier, nous nous sommes attardés sur quatre enjeux particuliers : les semences, les OGM, les normes sanitaires et le sol. Les grandes industries semencières développent des projets hallucinants, qui menacent directement la souveraineté alimentaire des peuples. La révision actuelle d’un paquet législatif européen sur les semences est lourd de menace pour tous les paysans du monde qui pourraient ne plus avoir accès aux semences traditionnelles. Les OGM, qui génèrent une opposition citoyenne exemplaire, jouent un rôle particulier puisqu’ils constituent une attaque frontale de la biodiversité en même temps qu’un danger sanitaire dont on commence à peine à prendre la mesure, tant l’opacité est la règle qui sous-tend ces technologies. On retrouve les mêmes logiques de domination dans l’application des normes sanitaires par l’AFSCA en Belgique, dont les règlements sont taillés sur mesure pour l’agroindustrie, au point même de devenir un obstacle pour les « petits producteurs » qui souvent ne peuvent faire face aux impératifs hygiénistes inadaptés à la nature de leur travail et de leur production. Le sol, enfin, n’est pas une simple ressource: c’est le début et la fin de la vie, le fondement de toute civilisation. L’agriculture intensive le détruit, ce qui témoigne de l’impasse que constitue ce modèle-là.

  Ces quatre enjeux sont abordés après qu’ait été dressé un tableau général de la situation de l’agriculture en Belgique. Puis, deux rencontres de paysans permettent de mieux saisir les difficultés auxquelles sont confrontés les travailleurs de la terre, les espoirs qui les habitent, les tensions qui traversent la profession. Comme solutions à la crise du productivisme en agriculture, trois voies sont envisagées: l’agriculture urbaine, qui reprend des couleurs et permet notamment de relier les citadins avec la terre dont ils sont eux-aussi issus; l’agroécologie, comme une solution à la malnutrition, la malproduction et la malconsommation dans le monde, ailleurs comme ici; et l’agriculture paysanne, qui est un autre nom pour une approche similaire, et qui est un mode de vie plus qu’un simple mode de production. Le dossier est ouvert et clos par la voix de repré- sentants de syndicats paysans belges, manière de positionner notre point de vue dans l’alternative vivante.

Bonne lecture

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