Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

Kairos n°
20

1 Juin 2015

Penser le travail, quel travail!

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Édito

Agir. Partout.


  Ce n’est que lorsque l’état de sidération aura été atteint que les sidérés, auparavant paisiblement confiants dans l’avenir de notre société, et donc de leur propre devenir et celui de leur descendance, comprendront que ce que, pour la plupart, savait inconsciemment, s’avère exact. Car il est évident que notre monde tel qu’il est, que les édiles politiques cautionnent tacitement ou en condamnant dans un geste inoffensif quelqu’une de ces manifestations superficielles, ne peut plus durer. Les médias de masse tentent de nous persuader du contraire, décrivent encore les joutes et frasques des fantoches, sans avoir encore compris qu’il faut – aurait fallu – sortir du ring... qu’il n’y a plus rien à voir dans l’arène, seul le spectacle de catcheurs modernes – qui ne prennent aucun risque, mais entraînent avec eux l’avenir de l’humanité. 

  Cela fait des décennies que les combats engagent ceux qui luttent dans une tentative éreintante d’empêcher encore les « reculs » sur les avancées sociales obtenues, pendant que les maigres sauvegardes font oublier que pendant la lutte, l’ennemi préparait déjà nos futurs combats. Ceux qui disent que les « trente » furent quand même « glorieuses », oublient deux choses : les peuples non-occidentaux opprimés, re-colonisés juste après leur « libération », et l’illusion de l’énergie, bon marché et abondante à l’époque. 

  La récréation est finie. Si les catastrophes à venir semblent indubitables, que d’aucuns prédisent que  « l’extinction de la race humaine à court terme est inévitable »(1), il faut rappeler que les catastrophes se préparent depuis des décennies dans les coins reculés et intimes dont n’aiment pas parler les professionnels de la chose publique : dans une classe, à Molenbeek, La Louvière ou ailleurs, où l’on prêche les valeurs de la citoyenneté, mais que la pratique contredit chaque jour(2). Venez voir ces écoles où l’on forme « des citoyens libres, responsables, ouverts sur le monde et sa diversité culturelle », où l’on « développe le goût des élèves et des étudiants à rechercher la vérité avec une constante honnêteté intellectuelle, toute de rigueur, d’objectivité, de rationalité et de tolérance », et où l’on « accueille chaque élève et chaque étudiant sans discrimination »... dans des écoles à « discrimination positive ! »(3). Vastes mensonges ! L’école moderne prépare l’enfant à la concurrence et à la compétition, prêt à se vendre sur le marché du travail. Le comparer, le juger et le jauger, toujours, par rapport à son voisin... le coter quand il apprend à lire ! Dans l’école moderne, « on ne leur a jamais donné l’occasion de prendre conscience qu’ils excellaient en quelque chose »(4). Je la vois, la petite, se mettre à pleurer, profondément, dans mon bureau, lorsque j’évoque ses premières rencontres avec l’écrit, me dire qu’elle est bête. Cassée, par un système qui n’avait pas voulu voir tout ce qu’elle pouvait faire. A vie ? Venez voir les cellules où le détenu expérimente les conditions de la sous-humanité ; les entretiens de chômeurs humiliés à l’Onem, les lieux de travail où suicides, burn-out, stress et compétitivité se côtoient dans un magma d’où surgit l’insensé... . 

  Vos gueules donc ! politiciens et journaleux, de plus en plus en ont marre de vos discours creux que les faits contredisent : ils voient ce qui se passe loin des caméras, vivent ce que vous ne dites pas, sentent ce que vous taisez. La démocratie sonne comme un argument commercial chez vous, cette « démocratie » dont nous ne devrons plus parler lorsqu’elle sera pleinement vivante. S’il est vrai que des décennies de publicités abrutissantes et de vautrage dans la consommation ont anesthésié les cerveaux, que pouvons-nous savoir du « peuple » et de sa réaction, face au TTIP, à la fiscalité inique, à la destruction programmée de la nature, aux inégalités, au nucléaire, aux ondes ... s’il avait été éclairé par des médias qui donnaient la place à des débats contradictoires, des émissions didactiques, des prises de position qui lui auraient fait connaître les enjeux ? Pas une heure par jour, non ! Pas une émission dans le flot d’inepties quotidiennes, non ! Mais 20 heures par jour, avec quelques miettes laissées au divertissement, les chaînes offrant cette fois-ci à Coca-Cola un temps de cerveau disponible des spectateurs sévèrement restreint. 

  Populisme, démagogie, diront les mêmes ! Réalisme et lucidité. N’ayons plus peur d’être radical, publiquement et dans les autres sphères de nos vies. Plus nous serons, plus le basculement sera probable. C’est alors que l’on sentira, en bougeant, les chaînes qui nous tenaillaient. « Agissons comme si nos vies insignifiantes importaient à ceux qui nous entourent. Et je ne suggère d’aucune manière d’abandonner l’action politique. Je ne suggère pas qu’on se laisse faire et finalement qu’on se laisse mourir. Ce que je suggère fondamentalement, c’est que l’action constitue l’antidote au désespoir »(5)

  Quelle jouissance !

Alexandre Penasse

  1. Guy McPherson, professeur émérite de l’Université d’Arizona en ressources naturelles et écologie. www.youtube.com/watch?v=A6SwCZayVP8
  2. Ne répétons pas qu’il y a ici ou là un survivant qui se bat et se comporte autrement, ce serait un peu comme dire que si « en Europe, 52% des populations d’oiseaux des champs ont disparu au cours des trois dernières décennies » (Comment tout peut s’effondrer, Pablo Servigne et Raphaël Stevens, éd. Seuil), soyons optimistes, il reste encore les corneilles !
  3. Selon la Communauté Wallonie-Bruxelles. Voir « Lettre ouverte à la ministre de l’enseignement Marie-Martine Schyns », Kairos avril-mai 2014.
  4. Arno Stern, dans le film Alphabet, de Erwin Wagenhofer, 2013.
  5. Guy McPherson, ibid.

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