Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

Kairos n°
11

1 Janvier 2014

Édito

La grande réconciliation

  Les fêtes auront donné leur lot habituel de charité organisée. Chaque année, indubitablement, la pauvreté s’aggrave. Le caritatif, ça fonctionne donc, mieux que jamais. Non pas dans ce que les classes moyennes et la haute bourgeoisie donnent, mais dans la publicité qu’on lui fait et l’importance qu’on lui accorde. Car plus les pauvres s’appauvrissent, plus ceux qui s’en sortaient encore glissent vers les statistiques, plus d’autres s’enrichissent. Et plus il importe, pour maintenir les structures qui appauvrissent, de « réconcilier » pauvres et riches, pour faire oublier que les deux sont inextricablement liés.

Alors oui, il y a dans la bonne volonté de certains individus une véritable humanité, une décence qui n’a en elle-même rien de mauvais. Mais organisée et récupérée par des structures médiatiques ou politiques, elle devient un instrument au service de l’ordre ; une récupération émotionnelle sans objectif à long terme, vide politiquement. Rassurante et déculpabilisante pour certains , seule voie d’accès pour d’autres à une forme de solidarité organisée, dans une société qui ne veut pas trop qu’on s’organise pour la changer.
Rassurante donc : un employé de la Commission européenne avait ainsi organisé la récolte de 2  700 kilos de jouets pour les « enfants défavorisés », dans le cadre d’une campagne relayée et organisée par une radio commerciale belge. Dans cette campagne de récolte de jouets pour les « enfants pauvres », la Loterie nationale, premier mécène du pays, était présente et sponsor officiel. « Devenez scandaleusement riche »... non, de ça ils ne parlaient pas. Pas plus du « décembre de rêve » qui nous offrait « trois occasions de rêver : les 13, 24 et 31 décembre, 3 Super Lotto pour répartir 13  000  000 d’euros au total ». Ils n’en parlaient pas, mais dans la conscience des individus les valeurs profondes portées par le « grand donateur » s’inscrivaient : devenir riche, même si c’est d’une façon qui « choque par son immoralité et son excès dans le cynisme »(1).

Quel sens, quel signe derrière tout cela ? La Loterie, qui organise un impôt volontaire depuis les temps coloniaux, redistribue des miettes de ses gains, donne aux pauvres tout en vantant la richesse.  Que comprendre ? Tout ! Tout ce qu’on nous a toujours fait croire. Que richesse et pauvreté étaient deux choses déliées. Que l’une n’avait rien à faire avec l’autre. Restait donc en toile de fond l’unique responsable – de sa richesse ou de sa pauvreté – : le riche l’était parce qu’il avait travaillé et réfléchi – mais pas par sa naissance et l’exploitation des autres –  et le pauvre parce qu’il n’avait pas fait cela...
Ne parlez pas de structures, d’une forme de pauvreté organisée ! « Vous êtes un rabat-joie ! ». D’ailleurs, « un pays a besoin de riches. Pour investir, pour prendre des risques. Le système devrait d’ailleurs faire en sorte que les grosses fortunes, et les autres, trouvent un intérêt à placer leur argent dans l’économie réelle du pays plutôt qu’à chercher des rendements élevés ailleurs ». Tout est dit... dans l’édito d’un des journaux francophones le plus lu (La Libre du 6 janvier).

Entre ceux que l’on nourrit quotidiennement de l’illusion de la future richesse scandaleuse, ceux qui le sont déjà, et les autres à qui l’on distribue les miettes du financement des premiers, la grande réconciliation n’a-t-elle pas lieu ?

Alexandre Penasse

 

 

  1. Définition de « scandaleux » par le Petit Robert

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