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Dossier

Violence d'Etat envers les migrants: la parole des invisibles

Gérald Hanotiaux

Au sein des violences policières est un secteur plus spécifique et emblématique: la violence exercée sur les migrants, tant dans les centres fermés pour étrangers que lors des expulsions.

Les pratiques liées aux expulsions d’étrangers en Belgique représentent un véritable système, pour lequel la violence est un socle permanent maintenant l’édifice. Il fonctionne au quotidien, sans possibilité de contrôle de la part de la population, car l’une de ses caractéristiques est précisément de maintenir autour un secret le plus opaque possible.

Plusieurs associations et collectifs continuent, inlassablement, à contrer cette opacité et le silence qui l’accompagne inévitablement, dont le groupe ‘Getting The Voice Out’, que nous avons rencontré.

«Nous avons un site internet, établi suite auxprises de contact avec les gens présents dans les centres fermés. Nous voulons diffuser l’information le plus largement possible, mais aussi permettre aux personnes enfermées de garder du lien avec l’extérieur. Il s’agit surtout de soutenir  la lutte à l’intérieur, de diffuser les résistances. Comme le nom l’indique, il s’agit de ‘sortir la voix’, pour que l’extérieur puisse s’organiser pour sensibiliser, informer, agir contre ces réalités. Sauf quand une personne est transférée dans un autre centre, les personnes ne sont pas en contact entre les centres, nous lions donc les détenus, et leur donnons des informations sur la situation globale. Auparavant, lorsqu’on tapait ‘centre fermé’ sur internet, on tombait principalement sur des sites financés par le gouvernement, à présent, un de nos objectifs est  atteint: le public est directement dirigé vers la parole des détenu-es!».

Opacité et système carcéral

L’opacité prévalut déjà lors de la création des centres fermés, des lieux habilités à fonctionner comme des prisons, mais à destination de personnes étrangères dont le délit incriminé est la présence irrégulière sur le territoire belge. Excepté le ‘centre 127’ présent dans l’enceinte de l’aéroport et créé en 1988, tous les centres ont été mis en service en Belgique à partir du milieu des années 1990, sans statut légal ni débat parlementaire. Il fallut attendre 1999 pour qu’un texte légal régît leur fonctionnement, jusque là leur organisation fut abandonnée à l’arbitraire.

Actuellement, cinq centres fonctionnent, dont le plus récent est ‘le Caricole’. Mis en service en 2012, il remplace le centre INAD et le centre 127 et a un accès direct à l’aéroport, étant ainsi considéré comme un ‘no man’s land’. Le centre de rapatriement 127bis est situé à Steenokkerzeel, en bordure de piste de l’aéroport de Bruxelles-National. Comme à Vottem, les gens y dorment dans des chambres de 4 personnes. Le centre de Bruges est installé dans le bâtiment d’une ancienne prison pour femmes, et comme dans le centre de Merksplas, les personnes y dorment dans de grands dortoirs. Construits sur un modèle carcéral, ils sont divisés en différentes ailes, entourés de plusieurs rangées de grillages, et contiennent des cellules d’isolement. Les activités quotidiennes sont réglées et encadrées par des gardiens en uniforme, sauf au Caricole. Pour ces personnes, le simple enfermement représente à lui seul une violence permanente. Les détenus parlent souvent d’une situation pire qu’en prison. «En prison les gens connaissent une date de sortie et savent pourquoi ils sont là. Nous ne voulons évidemment pas défendre le système des prisons, mais si l’on veut décrire la violence des centres fermés, il faut évoquer que les prisonniers sont en détention suite à un jugement tandis que dans les centres, les personnes sont enfermées sans jugement. Il s’agit simplement de gens en transit, qu’on enferme dans le but de les expulser, on attend que la procédure aboutisse, et on ne sait pas si ça va prendre deux mois, trois, quatre ou huit! Et pour certains ça n’aboutit jamais, ils sont relâchés, en général avec un ‘ordre de quitter le territoire’, car les autorités n’ont pas obtenu le laisser-passer du pays d’origine». L’opacité est efficace, beaucoup dans la population ignorent l’existence même de ces lieux, ou ne veulent simplement pas y croire. «Il est frappant, lorsqu’on discute avec des gens dans la vie de tous les jours, de se rendre compte que nombreux sont ceux qui ignorent ce qui se passe dans un centre fermé. Le pire, c’est que si les Belges ne croient pas aux réalités qu’on leur présente par nos témoignages, parfois les migrants non plus! Ils ont en tête que ceux qui sont enfermés, tout de même... doivent avoir fait quelque chose! Quand ils s’y trouvent, ils découvrent la réalité».

Une chaîne de violence institutionnalisée.

La violence du système d’incarcération des étrangers commence dès leur arrestation. Nous avons pu observer ces dernières années une recrudescence des opérations de police couplées aux contrôles dans les transports en commun. Des rafles sont parfois organisées dans des quartiers, par des descentes simultanées dans plusieurs maisons. «La police vient sonner chez les gens le matin, ‘veuillez nous suivre au commissariat’, et direction centre fermé. Ils se font également arrêter au commissariat ou à l’Office des étrangers, où ils sont convoqués. Parfois ils ont une confiance aveugle dans les autorités, et y vont en pensant que c’est bon pour leur dossier! Ils ont confiance en l’Occident qui, dans leur esprit, n’est pas violent. Ces ‘convocations’ sont de vrais pièges organisés par l’Office des étrangers et son service SEFOR, qui assure les contacts avec les communes et leur délivre les listes des personnes à arrêter. Même enfermés, les sans-papiers continuent parfois de croire en la justice. Certains nous disent qu’ils vont passer devant le juge, qu’ils vont être libérés! Une libération est tellement exceptionnelle, que nous essayons de les en avertir, mais c’est difficile car c’est un coup de massue. Leur situation est tellement injuste qu’ils ne peuvent simplement imaginer qu’on les enferme sans raison! C’est de la violence psychologique. Ils développent une haine de l’Occident, ils nous le disent: ‘vous ne vous rendez pas compte ce que vous êtes en train de nous faire!’ Ils ont juste voulu se déplacer sur la planète, comme on le fait en permanence, et eux se font tabasser pour ça! La Belgique crée la violence en eux, car la violence envers eux leur est incompréhensible».

Les centres ont une série de membres du personnel, dont la tâche est invariablement décrite comme des collaborations au système d’expulsion. Gardiens, assistants sociaux, médecins, infirmiers, toutes et tous semblent avoir pour motivation et pour but premier de préparer la personne, de la convaincre à accepter son expulsion. «Les médecins dans les centres sont extrêmement problématiques, ils ne sont pas là pour soigner les gens mais pour les maintenir dans un état qui permettra qu’on les expulse. De nombreux témoignages arrivent, de gens très mal car ayant reçus des coups violents, auxquels on a juste donné de l’aspirine! Certains nous disent avoir reçu des injections avant leur tentative d’expulsion, sans savoir de quel produit!».

Régulièrement, pour agir contre l’oppression quotidienne, des groupes de détenus entament des actions de protestation, parfois des grèves de la faim. Les interventions sont en général extrêmement rapides et musclées: des dizaines de policiers antiémeutes débarquent avec des chiens, en général dans un déluge de violence. «Encore une fois, l’important est que rien ne se sache. En général ils mettent les protestataires au cachot, ou les changent de centre. C’est très compliqué à suivre, vu que pendant ces incidents et pendant les 24 ou 48 heures qui suivent, la majorité n’ont plus aucun contact avec l’extérieur. On revient au côté très éphémère des relations avec les centres fermés. Il peut y avoir un pic de mobilisation collective pendant trois jours, puis le calme plat pendant un mois parce qu’ils ont disséminé les gens dans des lieux différents».

Un autre motif de placement au cachot est l’expulsion programmée pour le lendemain, ou parfois les heures qui suivent, une manière souvent de connaître -très tardivement- un vol prévu, suite à l’appel d’un codétenu. Des actions peuvent alors s’organiser à l’aéroport, pour prévenir les passagers de réagir afin d’empêcher l’expulsion; selon la situation, le commandant de bord pourra décider ou pas de décoller avec l’étranger et les policiers d’escorte.

Sur la route de l’aéroport.

L’expulsion représente, dans ce système, la pointe du climat de violence. Lors de la première tentative, les agents demandent à la personne si elle accepte de partir, puis la ramènent au centre. «Progressivement, en fonction des tentatives successives, la contrainte et la violence sont de plus en plus fortes, ce qui peut aller jusqu’au meurtre. Sémira Adamu a été étouffée, mais il y a eu des tabassages à mort. Ils sont menottés, déjà une violence, et s’ils ne collaborent pas assez, ils sont portés comme des sacs dans l’avion. Ils leur mettent des couches pour éviter qu’ils se défèquent dessus, de peur, ou pour éviter d’être transportés. Il y a les insultes racistes continuelles, avec des strates de violence, selon la personne et la manière dont elle résiste. Les tabassages sont réguliers, les gens en contact avec nous les vivent. Dernièrement, un monsieur a eu les dents explosées par des policiers qui lui tapaient sur la tête avec les pieds, un autre a eu les deux jambes cassées en arrivant dans le pays. Encore récemment, quand la personne résistait trop, ou que les passagers réagissaient, les policiers tabassaient la personne sur le retour, dans la camionnette, de haine de ne pas avoir réussi. Un monsieur a subi huit tentatives d’expulsion individuelle, ils ont fini pas l’expulser par vol collectif... et comme ils savaient qu’il était plus énergique que les autres, ils l’ont tabassé dans le centre, avant de le prendre dans un camion séparé pour l’amener à l’avion. Il est arrivé en sang. Une femme a été violentée, au point que les autorités togolaises, vu l’état de cette dame à l’arrivée, ont confisqué les passeports des policiers de son escorte dans l’attente d’une enquête. Bien sûr, ce ‘fait divers’ a très vite été résolu par la voie diplomatique».

Lorsqu’une situation précise arrive à la connaissance du grand public, les autorités évoquent un dérapage occasionnel, et une enquête interne... dont nous n’avons plus jamais de nouvelles. La dernière affaire de ce type impliqua une députée bruxelloise, Gisèle Mandaila (FDF), d’origine africaine. Elle protesta contre la violence envers une personne à l’arrière de l’avion, fut  débarquée de l’avion, et frappée dans la camionnette l’emmenant vers l’aéroport. Les policiers  ignoraient bien entendu le métier de la députée. Après l’annonce par la ministre de l’intérieur d’une enquête sur les événements, rassurante pour certains, la réaction du syndicat de police éclaira sur les chantages en cours pour couvrir les agents: «si un nouvel incident au même modus operandi devait intervenir, et si une nouvelle fois, les collègues ne recevaient pas illico le soutien nécessaire et légitime de leur ministre de tutelle, le SLFP-Police n’hésitera pas à mener  les actions nécessaires» (1).

La menace vise à réaffirmer leur carte blanche totale, accordée par les pouvoirs législatif et exécutif, pour une gestion policière des expulsions. Dans le passé, un agent témoigna de cette violence, il s’agit à notre connaissance du seul témoignage policier direct, datant de 1998. «J’ai vu à Zaventem des choses qui m’ont marqué à jamais. Dès que j’ai pu, je suis parti vers une autre unité. (...) J’ai assisté à des passages à tabac fréquents, d’hommes et de femmes, surtout venant d’Afrique noire. Ces faits de coups et blessures étaient surtout l’œuvre de gendarmes dont certains avaient une mentalité de vrais fascistes». A propos des suites d’une évasion de détenus, il poursuit: «Un combi a été utilisé pour récupérer les réfugiés qui se trouvaient dans la nature. J’ai vu ce combi le lendemain matin: l’intérieur était couvert de sang. J’ai dû convoyer un réfugié de l’Est dans ce combi. On n’a pas eu besoin de lui mettre les menottes. En voyant le sang, il est devenu tout blanc» (2).

Les responsables de ces faits, et de faits semblables depuis plus de 15 ans, n’ayant jamais été punis, il faut conclure au caractère structurel de cette violence envers les étrangers. L’absence de réaction politique, pour les policiers les plus violents, représente un évident feu vert à toutes leurspulsions. D’une main l’État finance des associations anti-racistes et parle de cordon sanitaire autour de l’extrême-droite, de l’autre il arme une partie de ses militants, sous statut de fonctionnaire. Nous sommes toutes et tous, sans exception, liés et concernés par les actes policiers envers les étrangers, organisés avec l’argent public.

Lors de la dernière campagne électorale, une nouvelle fois, nous avons pu constater l’inexistence au sein des préoccupations politiques, tous partis confondus, des faits relatés ici. Cette violence raciste est totalement intégrée au fonctionnement quotidien du pays.

Gérald Hanotiaux
 

Témoignages extraits du site gettingthevoiceout.org

«Il y a ici des hommes qui vivent depuis 10 ou 15 ans en Belgique. Un monsieur était en Belgique depuis 22 ans et avait une longue barbe blanche. D’autres ont leur femme et leurs enfants ici. Une mère et ses 2 enfants viennent de Liège 2 à 3 fois par semaine pour visiter leur mari et père. Un Congolais avait été arrêté car il n’avait pas ses papiers sur lui, mais était en règle. Il a été arrêté parce qu’il était noir! Il a été libéré après 5 jours et l’intervention d’un avocat». (...) Au sujet de cousins roumains enfermés: «l’un des deux a été expulsé et 3 jours plus tard il est venu au centre pour visiter son cousin!»

«Depuis le centre fermé de Bruges, le matin du 6 octobre, tout était terrible. Pas de petit déjeuner comme d’habitude et c’est fait exprès pour moi, pour que je sois le plus faible possible. Tout démontrait comme si j’allais passer à la chaise électrique et je n’avais pas tort. Je suis arrivée à l’aéroport de Zaventem la peur au ventre. Onze policiers fédéraux m’attendaient. Aucune minute n’était à perdre, tout était chronométré. Les propos que j’entendis ce dimanche 6 octobre 2013, jamais je ne les oublierai, quoi que je fasse, et ces visages ne s’effaceront jamais de ma tête. ‘Tu ne retourneras plus au centre aujourd’hui’, me dit l’un des policiers fédéraux et d’en conclure: ‘c’est fini pour toi. C’est à toi de choisir entre la vie ou la mort en restant calme dans l’avion; de toute façon, nous avons reçu des ordres. Ce sera un jour vraiment cruel pour toi que tu ne seras pas près d’oublier. Nous avons réservé des places sur toutes les compagnies pour toi et les 3 agents de l’escorte qui iront au Togo avec toi’. ‘Tu sors d’un avion, et on te remettra dans un autre. Même si tu dois passer deux jours ici à l’aéroport de Zaventem, on le fera; mais c’est décidé tu retournes au Togo aujourd’hui morte ou vivante et cela ne sera pas négociable».

«J’étais pendant 2 mois à Merksplas, et pendant ces deux mois, ce que j’ai vu, c’est un endroit qu’ils appellent centre mais c’est plus une prison, parce que nous n’avons aucun droit. Vous ne recevez pas de bonne nourriture, le lieu n’est pas propre. Beaucoup de gens tombent malades, ils vont chez le médecin et on leur dit qu’ils mentent et qu’ils doivent s’en aller, ils rendent les gens fatigués. Le directeur m’a dit: ‘Vous êtes des illégaux dans ce pays, vous n’avez pas de droits dans ce pays, vous ne pouvez pas demander quoi que ce soit dans ce pays».

 

  1. Milquet sur la tentative d’expulsion: Le syndicat libéral est en période de campagne, lesoir.be, avec Belga, 18 février 2014.
  2. Propos recueillis par Benoît Franchimont, «Un gendarme livre son témoignage accablant», La Dernière Heure-Les Sports, 24 septembre 1998.

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