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Chronique

Tirer enfin les leçons des catastrophes nucléaires

Paul Lannoye

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Il y a maintenant plus d’un an que la compagnie japonaise d’électricité TEPCO perdait le contrôle de quatre de ses réacteurs à Fukushima Daïchi. Le tremblement de terre du 11 mars 2011 dont l’épicentre se situait à 145 km au large des côtes du Japon secouait le Nord-Est du pays. Il provoquait un tsunami qui avec des vagues de 10 m de haut submergeait les installations nucléaires de Fukushima. Successivement, le cœur radioactif des réacteurs n° 1, n° 2 et n° 3 entrait en fusion provoquant des rejets massifs de radioactivité. En même temps, la piscine de désactivation du réacteur n° 4 à l’arrêt n’étant plus refroidie, rejetait elle aussi de grandes quantités de gaz radioactifs.

Il s’agit manifestement d’un quadruple accident majeur qu’il a bien fallu classer au niveau 7 de l’échelle internationale de gravité, comme à Tchernobyl en 1986.

Le désastre de Fukushima est le troisième avertissement donné à une humanité déboussolée

Par l’ampleur de ses retombées humaines et écologiques, l’accident de Fukushima risque bien de s’avérer plus catastrophique encore que celui de Tchernobyl.

Cette catastrophe était pourtant prévisible : un sérieux avertissement avait été l’accident de Three Miles Island en 1979, aux Etats-Unis, le pays qui a vu naître l’industrie nucléaire dite pacifique.

Le fait que les conséquences humaines de Three Miles Island aient été limitées, du moins en apparence, a pu entretenir l’illusion que les ingénieurs du nucléaire et les scientifiques concernés pouvaient garantir une maîtrise suffisante de la technologie pour que nous puissions vivre avec le nucléaire.

La catastrophe de Tchernobyl a ouvert les yeux de nombreux responsables politiques qui ont bien dû admettre qu’une catastrophe hautement improbable était possible. 

Le désastre de Fukushima est le troisième avertissement donné à une humanité déboussolée. Il n’est pas sûr qu’il soit suffisant pour convaincre les « responsables politiques » de l’absolue  nécessité de se passer d’une énergie potentiellement aussi dévastatrice.

La désinformation se porte toujours bien

Qu’il s’agisse de Three Miles Island, de Tchernobyl et aujourd’hui de Fukushima, le souci de protéger l’image de l’industrie nucléaire l’a systématiquement emporté au point de travestir ou de cacher les faits, au détriment des populations concernées.

En 1979, les responsables US de la sécurité nucléaire ont rejeté l’éventualité d’une fusion du cœur du réacteur, laquelle avait pourtant bien eu lieu.

Citons à ce sujet, Philippe Jamet, commissaire de l’Agence de sécurité nationale française (ASN) qui s’exprime ainsi en 2006 dans la revue « La Recherche » : « Si l’injection de sécurité ne fonctionne pas, le niveau d’eau dans la cuve va encore baisser, le cœur va se découvrir, le combustible chauffe, les gaines qui le protègent vont se fissurer largement et des gaz et des produits de fission vont être émis. Cela peut aller jusqu’à la fusion du cœur du réacteur. C’est ce qui s’est passé en 1979 à Three Miles Island, aux Etats-Unis. A l’époque, personne n’y avait cru. Ce n’est que six ans plus tard, grâce à une sonde envoyée dans la cuve du réacteur, que l’on a eu la preuve que le cœur avait bel et bien fondu : il faut se figurer un magma, de la lave à 3000 degrés. Le corium, résultat de la fusion des métaux du cœur et de l’uranium combustible, avait coulé sur le côté et atteint le fond de la cuve. Il ne l’a pas traversée, mais on n’en a sans doute pas été très loin. Les opérateurs de la centrale ont réussi in extremis à sauver le cœur en injectant tardivement de l’eau. ».

En clair, après 6 ans de désinformation, il a bien fallu reconnaître, très discrètement d’ailleurs, des faits dérangeants révélant le désarroi des experts face à des événements imprévus et leur ignorance de scénarios catastrophiques potentiels.

A Tchernobyl, en 1986, les autorités soviétiques ont tout fait pour camoufler l’ampleur du désastre et empêcher une information correcte de se diffuser. Des ordres ont été donnés par les responsables politiques à destination du milieu médical pour refuser tout lien entre certaines pathologies et l’exposition aux rayonnements, notamment chez les 600 000 liquidateurs. Mais la communauté internationale s’est accommodée de cette situation.

Au fil des années, les agences en charge de l’étude des risques et de la radioprotection (AIEA, UNSCEAR, CIPR) ont systématiquement minimisé les conséquences sanitaires de la catastrophe. Elles ont notamment ignoré les multiples travaux publiés par les scientifiques russes, ukrainiens et biélorusses.    

Depuis le 11 mars 2011, jour où ont eu lieu le tremblement de terre et le tsunami qui ont provoqué la perte de contrôle des réacteurs nucléaires de Fukushima, les informations en provenance de Tepco, propriétaire de la centrale, de l’Agence de sécurité japonaise et du gouvernement ont toutes laissé entendre que si la situation était grave, la catastrophe pouvait encore être évitée. Evalué initialement au niveau 4 sur l’échelle INES de gravité des accidents nucléaires, ensuite au niveau 5 (comme à TMI), l’accident a été finalement classé au niveau 7. La population sécurisée à tort et, en tout cas, maintenue dans l’ignorance du niveau réel d’irradiation et de contamination, a donc été exposée à une radioactivité dont elle aurait pu, au moins partiellement, être protégée. Aujourd’hui, la sous-estimation des risques, l’illusion de la décontamination à grande échelle et le soi-disant arrêt à froid des réacteurs accidentés servent de toile de fond à une campagne de réhabilitation de l’énergie nucléaire orchestrée par le lobby avec la caution logique du gouvernement japonais et de l’Agence internationale de l’énergie nucléaire (AIEA). 

Dans tous les pays nucléarisés, comme le nôtre ou notre voisin français, ce sont les informations officielles émanant du Japon, qui sont répercutées fidèlement et rarement mises en question. 

Alors que le régime soviétique a pu, à juste titre, être accusé de désinformation, de dissimulation et de mensonge à propos de Tchernobyl, les autorités japonaises n’ont objectivement pas fait mieux depuis le 11 mars 2011 ...

Il est temps de se rendre compte que le recours à l’énergie nucléaire est structurellement incompatible avec la transparence et la démocratie.

Des accidents impossibles ?

Les trois accidents majeurs de l’Histoire du nucléaire civil quoique très différents par leur cause initiale et par le type de réacteur concerné ont une caractéristique commune essentielle : aucun des trois scénarios qui ont eu lieu n’avait été prévu ni même envisagé par les ingénieurs du nucléaire et les experts officiels.

Mentalement prisonniers de leur vision technoscientiste du monde, ils se sont basés sur la méthode probabiliste pour ignorer les scénarios jugés trop improbables.

Le vice fondamental d’une telle approche réside dans le postulat non explicité qui veut que tous les scénarios possibles aient été évalués, ce qui n’est évidemment pas le cas, et est en outre pratiquement impossible.

Les stress tests, effectués en Europe pour  « vérifier » la sûreté des réacteurs après la catastrophe de Fukushima, s’inscrivent dans la même logique de maîtrise totale. Ils sont sans doute intéressants pour pointer des faiblesses aisément curables. Mais, a fortiori lorsqu’ils rejettent la prise en considération d’hypothèses crédibles (chute d’avion ou accident dans une usine voisine à haut risque), ils sont avant tout un écran de fumée visant à camoufler une réalité tragique : le nucléaire, qu’il soit civil ou militaire est intrinsèquement porteur de catastrophes humanitaires. A ce titre seulement, la production nucléaire d’électricité doit être disqualifiée définitivement et à bref délai. On ne peut s’accommoder de l’inacceptable.

Paul Lannoye

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