Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

Dossier

Tant qu’il y a du bruit et de l’image ...

Jean-Baptiste Godinot

Jean-Louis* travaille depuis plusieurs années à la RTBF. Il nous donne des éclairages sur le fonctionnement interne et sur l’influence de la pub à la RTBF.

Kairos: Quelles sont les principales évolutions que tu as pu observer à la RTBF depuis que tu y travailles? Qu’en penses-tu?

Jean-Louis : Je vois deux principales évolutions, c’est l’importance croissante de la pub et le passage au numérique, pensé dès 2004 et visible à partir de 2009. Il faut savoir que la RTBF est à la pointe de la technologie et que de gros investissements en matériel et savoir faire ont été réalisés dans ce sens. Aujourd’hui beaucoup de contenus (films, séries, magazines) « voyagent » entre services sous forme de fichiers informatiques et non plus par des cassettes. Pour la pub, il n’y a pas grande évolution de ce point de vue puisque c’est un contenu spécifique, qui suivait cette voie depuis longtemps. Cela dit je n’irai pas jusqu’à dire qu’il y a eu un effet d’entraînement : ce n’est pas parce que la pub transitait sous forme de fichier qu’on a décidé de faire la même chose avec d’autres contenus. Par contre, je peux affirmer que la numérisation et surtout la multiplication d’outils informatiques divers ont un effet direct sur le travail et peuvent augmenter le rythme et la pression dans beaucoup de services.

Kairos: Peux-tu préciser la manière dont la pub influence la RTBF? Est-ce qu’il y a par exemple des instructions pro-publicitaires claires qui circulent?

Jean-Louis: La RTBF est quasi aussi soucieuse de la pub que les chaînes privées, même si son financement publicitaire est réduit par rapport à la dotation (rapport de 1 à 4) . ça se retrouve dans les pratiques publicitaires, avec parfois des sanctions à la clef comme ça a été le cas pour un placement de produits d’une marque de riz, condamné par le CSA.
J’observe dans mon travail que la pub pourrit tout à la RTBF, tant en télé qu’en radio, et que ça se passe avant tout dans nos têtes. Ce n’est pas la peine d’imaginer un boss méchant, des cadres néolibéraux ou une direction rétrograde. Ils ne veulent pas la fin de la RTBF ou du service public, mais ce sont des modernes « progressistes », des « sociaux libéraux ».

La pub pour eux c’est naturel comme la modernité... C’est donc dans les têtes que ça se passe, l’avancée de la pub et de son idéologie est diffuse, indirecte. Pratiquement, on pourrait dire parfois à la RTBF qu’il est plus facile de supprimer un contenu (émission, série) que de la pub, parce que la pub « on n’y touche pas ».

J’ai une anecdote à ce propos. Un travailleur plus âgé, qui avait commencé sa carrière quand il y a avait encore un vrai idéal du service public audiovisuel, ne voulait pas couper un documentaire avec de la pub. Des jeunes de son équipe lui répondirent du tac-au-tac: « il faut bien de la pub pour vivre ». Voilà, c’est à l’image de la maison. Il n’y a pas de note interne qui explique que la priorité c’est la pub, c’est beaucoup plus vicieux parce que c’est intégré très tôt.

Kairos : Comment expliques-tu ce changement?

Jean-Louis : ça commence dans les écoles de com’, ainsi qu’ à l’université où on bourre le crâne des élèves de cours de marketing. Le caractère diffus de cette « colonisation des esprits » est important. C’est le fait que cette colonisation soit « diffuse » qui la rende socialement acceptable... et difficilement attaquable !
La pub te met dans une propension générale à consommer contre laquelle tu peux difficilement lutter et résister. Fais l’exercice de remplacer tous les messages publicitaires que tu vois dans ta journée par un seul mot, explicite : «achète! », affiché partout, visible à la télévision, audible en radio en lieu et place des pubs, et regarde le monde que ça pourrait être : ce ne serait pas du harcèlement, ça ? Bien sûr que oui ! Mais comme ce n’est pas manifeste, on peut difficilement s’y opposer.
L’omniprésence de la publicité est désormais intégrée. Ce caractère idéologique dépasse les employés de la RTBF. C’est toute la société qui est dans cet état. On dira que les gens peuvent toujours choisir de consommer ou pas, sans se poser la question de savoir s’il faut qu’il y ait de la pub ou pas. Je compare ça à la croyance en Dieu au Moyen-âge. Que tu pries 10 fois par jour ou une fois par semaine, Dieu imprégnait la société ! Son existence et sa présence ne se discutaient même pas !

L’un des éléments clés pour comprendre cette évolution et cette idéologie, c’est le mode de gestion de la RTBF. L’administrateur-délégué a fait Solvay, une école de gestion. Ce sont des gestionnaires, ils sont formés à n’avoir aucune lecture critique théorique ou politique. Pour eux, la pub est un paramètre comme un autre. C’est une variable à prendre en compte et à faire évoluer pour atteindre des objectifs chiffrés. La vision du bien commun ou de service au public en est profondé- ment modifiée et ils prétendent que « c’est comme ça ». Mais ça n’a rien de naturel.

A mon avis les gens qui ont ce genre de formation, de gestionnaire Solvay, ils devraient être conseillers mais pas décideurs

Kairos : Tu trouves que c’est généralisé dans la direction ce penchant gestionnaire? ça a quel genre d’influence sur les relations de travail?

Jean-Louis : On retrouve cet esprit gestionnaire et managérial à la RMB [Régie-Média-Belge. Voir Kairos n°1] mais sous des traits tout à fait caricaturaux. A la RMB, ce sont des commerciaux purs: leur boulot, c’est de vendre de l’espace TV et radio publicitaire de la RTBF. Comme la RMB fait rentrer de l’argent à la RTBF, ils se permettent d’être parfois injurieux vis-à-vis de ceux qui y travaillent. C’est assez primaire (rires). Pourtant c’est la RTBF qui possède la RMB, pas l’inverse...

A la RTBF, le mode de gestion est pyramidal, on doit exécuter les directives, sans discussion. Dans les cercles de décision, ils se croient souvent audessus de la mêlée et meilleurs que les autres. Et pourtant, est-ce que la RTBF s’améliore? Idéalement, si tu veux qu’un système fonctionne, tu dois permettre de faire remonter de l’information de la base au sommet. Mais à la RTBF ça ne marche pas toujours parce que ceux qui sont chargés de le faire ont souvent des craintes. ça se comprend: de manière générale, toute information qui remonte est prise pour une contestation par la direction. Le hic c’est que dans une organisation, lorsque l’on n’écoute pas ce qui se passe à la base, ça ne fonctionne pas. à vrai dire ce problème n’est pas neuf, mais vu l’évolution actuelle, ça ne risque pas de s’améliorer.

«Pour elle, présenter le JT, ce n’est pas faire du journalisme, c’est juste... présenter une émission»

Du coup, on a vu fleurir dernièrement dans les panneaux d’avis des ascenseurs une annonce indiquant qu’il avait été fait appel à une société externe pour gérer les questions liées au stress. C’est hallucinant, c’est le médicament - sans doute très cher d’ailleurs – plutôt que le retour réflexif sur l’organisation du travail. Forcément on ne peut pas en attendre des miracles.

Kairos : De ton point de vue qu’est-ce qu’il faudrait faire prioritairement pour améliorer les choses?

Jean-Louis : Oufti ! C’est LA question ! Le changement prioritaire à mon avis c’est d’arrêter de mettre des gestionnaires type « Solvay » à la tête de la RTBF. Mais là, vu que c’est le politique qui choisit les têtes de la RTBF, c’est peut-être de leur côté qu’il faudrait poser la question.

Les « Solvay’s boys » ont une vision du service public évaluée en terme d’audimat, de ratio coût/ bénéfice et de légalité. De « quantification » des choses, en fait.. Pour eux, l’éthique c’est la loi et ça s’arrête là. Mais la loi peut être injuste! Et si la loi autorise à passer du porno dès 14 heures, ça sera OK pour la RTBF ?! Et on en profitera pour passer de la pub ??

On fait des programmes qui sont conçus pour attirer de la publicité sans laquelle on ne peut financer ces programmes. Le dernier exemple c’est bien sûr « the voice ». Les droits coûtent cher, c’est un produit type « Endémol », coréalisé avec une boîte extérieure. Ce n’est pas la RTBF qui fait seule ce programme. L’un des enjeux de « the voice », c’est de ramener des jeunes vers la télévision, via les réseaux sociaux facebook et twitter qui sont intégrés à l’émission. Et c’est bourré de pub!! ça ne va pas dans le bon sens.

Kairos: Quelle radio-télévision de service public pour l’avenir selon toi?

Jean-Louis : De manière générale, la qualité éditoriale de la RTBF devient désastreuse.

C’est de plus en plus vide de contenu et de plus en plus plein de bruits et d’images. C’est de plus en plus vide de sens.
J’ai deux anecdotes relatives à l’info à raconter, pour terminer.

Une ancienne Miss Belgique était interviewée dans un magazine belge. Présentatrice de la météo, elle disait rêver de « présenter un jour le JT ». à aucun moment, elle ne semblait faire la relation entre présenter le JT et faire du journalisme. Pour elle, présenter le JT, ce n’est pas faire du journalisme, c’est juste... présenter une émission, ici d’information. C’est exemplatif de l’évolution médiatique.

La différence entre la conception du JT et sa présentation est de plus en plus forte, et le présentateur a de plus en plus de pouvoir. Pourquoi? Parce que c’est l’image; il n’est pas éditeur (celui qui décide de l’ordonnancement d’un JT), mais c’est la figure du JT, ce sont eux qui font l’audimat. On se retrouve donc dans des situations où la rédaction et l’éditeur du JT peuvent avoir moins d’influence sur les choix d’ordre des sujets par exemple, que le pré- sentateur. ça donne un agencement de sujets sans véritable fil rouge. Certains disent en interne qu’ils ont honte de la RTBF.

La deuxième anecdote, c’était il y a de cela plusieurs années. Hugues Le Paige racontait : « lorsque j’ai commencé, mon rédac’chef m’a dit « Hugues, tu as 2 jours pour faire ton reportage ». Aujourd’hui, c’est quasiment l’inverse. Un journaliste a un jour pour faire 2 reportages !

Tant qu’il y a du bruit et de l’image...

Propos recueillis par J.-B. Godinot

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