Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

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Réponse au journaliste du Soir

Alexandre Penasse

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Le 19 septembre, Kairos publiait un article, « Kairos et Didier Reynders. Quand Le soir parlait de Kairos »(1), dans lequel nous rappelions ce que nous faisons depuis plus de 7 ans et le rôle de chiens de garde des médias dominants. Le journaliste, Louis Colart, y a répondu, mais refuse que son courrier soit rendu public. Nous réagissons à ses principales allégations.

 

"Bonjour M. Colart,

Merci pour votre mail.

Je répondrai point par point aux remarques contenues dans celui-ci, en présentant succinctement chacune de celles-ci, pour la clarté du propos, notamment pour les lecteurs de Kairos qui ont découvert mon premier courrier et voudraient comprendre. Vous considérez que votre réponse n’engage pas la rédaction du Soir et n’a donc pas vocation à se retrouver publiée sur le site de Kairos, ne souhaitant pas « alimenter une polémique stérile », selon vos mots. Nous n’avons pas la même définition de la « stérilité ».

- Volonté de « faire un coup »

Vous introduisez votre réponse en doutant d’emblée de ma volonté de débattre avec vous, voyant dans l’envoi du courrier que je vous ai adressé le 19 septembre ainsi qu’à l’ensemble des abonnés de la newsletter de Kairos, la volonté de « faire un coup », de « chercher le buzz ». Si user des seuls moyens que l’on a pour faire connaître nos publications, la newsletter étant l’un de ceux-ci, participe de la recherche du scoop, j’y vois pourtant tout à fait autre chose. Nous pensons en effet que la question du rôle des médias de masse, à savoir celui de « fabriquer le consentement », dépasse le seul débat entre deux personnes et doit avoir lieu publiquement. C’est le principe d’une lettre ouverte. Vous avez touché quelques « 639.450 lecteurs » jeudi dernier, et vous allez me reprocher d’envoyer notre article à quelques milliers d’abonnés à la newsletter… C’est une plaisanterie ? Demandez-vous qui cherche le buzz quotidiennement. Mais si toutefois vous considérez que faire un travail d’information et de diffusion sur des sujets essentiels, comme nous le faisons depuis plus de 7 ans (nucléaire, électromagnétique, enseignement, géopolitique, etc.), relève du scoop, nous l’admettons volontiers.

Par ailleurs, merci de vous excuser « pour le mot "blog" » et d’avoir corrigé l’orthographe de Kairos. Ça n’enlève toutefois rien à l’étonnement quant à cette « paresse » journalistique, endémique dans nos contrées « développées », qui conduit à ces « erreurs ».

- « Attaque ad hominem » et « procès d’intention »

Monsieur Colart, j’aurais dû, il est vrai, faire une précision en préambule : bien que je m’adresse à vous dans le courrier, ma critique dépasse votre seule personne, vous considérant comme un outil d’un système médiatique. Quand je m’adresse à vous, c’est donc plus en tant que représentant de cet ordre médiatique que comme « Louis Colart ».

Votre réponse confirme l’aveuglement qui est celui des « petits soldats du journalisme », vos étonnements établissant la frontière de votre perception critique. Vous me dites que je cite « pêle-mêle », une « interview du CEO de Rossel, de [votre] consœur Béatrice Delvaux et de l’un de [mes] sujets relatifs à La Libre », terminant par un laconique « Que dire, si ce n’est que je ne vois pas le rapport ? » Vous ne voyez pas le rapport, M. Colart ? Laissez-moi vous éclairer : votre patron, Bernard Marchant, est un ancien conseiller fiscal de chez Arthur Andersen. Arthur Andersen est une société d’audit qui était parmi les « Big five » comme on les appelait à l’époque, liée au scandale de la multinationale Enron pour laquelle elle réalisait des audits. Aujourd’hui, les plus importants cabinets de conseil sont une dizaine, dont fait partie… Mc Kinsey. En citant Bernard Marchant, j’indique donc que celui qui est aussi passé par Olivetti (vice-présidence Europe du groupe informatique), Beckaert (leader mondial du métal), 9Telecom (président directeur général)..., tend plus l’oreille au privé qu’au public. Ainsi, malgré les délirantes dénégations des journalistes de médias dominants, le pedigree des « CEO » des groupes de presse et, en Belgique, des grandes familles qui en sont propriétaires (Famille Hurbain pour Le Soir, qui malgré qu’elle ait perdu 32 places par rapport à l’article que nous écrivions en 2016(2), a depuis augmenté son patrimoine de quelques 14 millions avec une fortune estimée à 169.471.000€), est évident. Voudront-ils dès lors déplaire à Mc Kinsey qui dirige le pacte d’excellence en Belgique, lorsqu’ils devront l’évoquer ? Selon vous, « L’effort rédactionnel sur ce sujet [me] semble, au contraire, tout à fait "significatif" ». On pourrait en dire autant de votre aveuglement. Comme le disait Aude Lancelin à propos du fonctionnement mental des journalistes dans le processus de décadence médiatique : « Le travail d’usinage idéologique nécessaire pour dissimuler l’ampleur de la forfaiture était de plus en plus malaisé, demandant des individus puissamment clivés, dotés d’un système nerveux très particulier »(3). Quant à votre consœur Béatrice Delvaux, je la cite tout simplement pour appuyer le fait que votre quotidien a connaissance de notre existence, mais que l’autocensure fait son travail et occulte les informations qui dérangent. Je continue ainsi dans mon courrier ma démonstration en évoquant la scandaleuse rupture de collaboration avec le magazine Financité parce que le rédacteur en chef de ce dernier avait refusé de retirer le nom de la banque Degroof Petercam dont faisait partie Alain Siaens, par ailleurs membre du conseil d’administration du groupe IPM qui édite La Libre. Comme disait cyniquement le financier Xavier Niel, un des propriétaires du Monde : « Quand les journalistes m'emmerdent, je prends une participation dans leur canard et ensuite ils me foutent la paix ». Pas trop de remous, dès lors. Mais vous l’avez saisi, je pense.

Avec tout le respect que je vous dois, vous ne faites pas exception et, paradoxalement, je n’imaginais pas avec mon premier courrier une soudaine prise de conscience de votre part, embourbé dans les méandres de la dissonance cognitive. Pièce du rouage, vous concourez à la perpétuation de ce monde, persuadé en vous persuadant que tout ne va pas si mal et que Le Soir fait quand même un bon travail. C’est bien pourtant du fait aussi de toutes ces petites acceptations que rien ne change significativement : l’auto-contentement égoïste et aveugle fait aussi partie de la catastrophe.

- Les pressions

Je vous ferais un procès d’intention en évoquant votre enquête et les pressions que vous subissez. Certes, on en revient à ce qui était dit avant : des années dans une presse comme Le Soir obligent à une forme d’autocensure si l’on veut continuer à toucher son salaire. Certes, le conformisme ambiant y concourt et, avec le temps, les velléités de faire véritablement son travail s’estompent devant la nécessité de dire ce qu’il faut. Je ne vous demande donc pas de vous « justifier de pouvoir travailler librement », dès lors que l’aphorisme « Celui qui ne bouge pas ne sent pas ses chaînes » se révèle sans doute celui qui définit le mieux l’œuvre d’autodiscipline du journaliste.

Dans votre aveuglement, vous réalisez donc cette superbe projection en nous accusant de plagiat, nous disant que : « Le Soir, et d’autres « médias dominants » que vous pourfendez, sont à la base de la plupart des révélations sur ce dossier (mais aussi Nethys/Publifin, le Samusocial, un récent projet de loi anti-lanceurs d’alerte…). Vos enquêtes sont tellement « inédites » qu’elles paraphrasent en long et en large les nôtres, sans jamais nous citer ». « Sans jamais vous citer » ? Dans notre long article sur le Kazakhgate, Le Soir est cité 8 fois en notes de bas de page ! Certes, certaines informations reprises par l’ensemble des médias, qui s’alimentent le plus souvent aux mêmes mangeoires que sont les agences de presse, sont parfois citées dans nos articles sans nommer de source, vu qu’elles sont multiples. Nous ne souhaitons pas ignorer Le Soir et ne pas le nommer comme source lorsque c’est le cas.

Pour conclure, je vous inviterais à lire Kairos, car vous semblez ne pas bien savoir ce que nous faisons. Vous accusez : « Le sens de la nuance et un véritable travail d’enquête nous font manifestement défaut », nous devrions « jeter nos oeillères idéologiques », nous inspirer d’Acrimed (avec qui nous avons un échange de presse…). Au Soir, au contraire de nous, vous « n’exprimez pas vos opinions », alors que nous serions bercés par l’idéologie… Il y a trop à rattraper pour instiller un début d’esprit critique vis-à-vis de médias dominants qui depuis des décennies façonnent les opinions derrière le spectacle de l’objectivité, invectivant les plus faibles et glorifiant les puissants, les épisodes de grèves prouvant de quel côté ils sont, et quelles sont leurs opinions...(4)

Mais tout semble aller bien, et mes écrits ne sont que gesticulations paranoïaques : « Les rédactions belges sont traversées de débats importants sur leur modèle éditorial, leur indépendance financière ou encore leur approche des débats de société ». Amen.

À deux jours du débat au parlement européen qui verra Didier Reynders, ou non, devenir Commissaire européen, je suis sûr que vous vous empresserez de diffuser la vidéo inédite de Nicolas Ullens de Schooten, n’est-ce pas(5) ?

Au plaisir de vous voir rejoindre les rangs de la critique et fuir un système qui, si vous avez encore des velléités de liberté, vous broiera un jour."

Alexandre Penasse

  1. http://www.kairospresse.be/article/kairos-et-didier-reynders
  2. Seriez-vous Libre® ce Soir® ? Ou comment les médias-industries détruisent la pensée », www.kairospresse.be
  3.  Aude Lancelin, Le Monde Libre, Éditions Les Liens qui Libèrent, 2016, p.47.
  4.  https://www.acrimed.org/Greve-en-Belgique-Haro-sur-les-grevistes-et-les-...
  5. http://www.kairospresse.be/article/interview-inedite-de-lhomme-qui-accus...

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