Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

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Que reste(ra)-t-il de la RTBF?

JBG

Nous vous en parlions dans notre édition précédente, le nouveau contrat de gestion de la RTBF, qui réglemente ses missions de service public et son financement pour les cinq années à venir, est entré en vigueur le 1er janvier 2013. Plusieurs évolutions positives avaient été soulevées dans le Kairos numéro 7, notamment l’apparition d’un programme mensuel de société, une émission mensuelle de médiation, l’amélioration de l’accès aux programmes pour les publics à déficience sensorielle, l’interdiction de placement de produit dans les émissions de divertissement à partir de juillet 2013.

Des avancées réactionnaires?

Cespoints sont positifs, quoi qu’il faille souligner qu’à l’exception des mesures d’amélioration de l’accès aux programmes pour les publics à déficience sensorielle qui sont nouvelles, il s’agit en réalité de compenser partiellement ce qui avait été détruit dans les précédents contrats de gestion. Il existait il y a quelques années encore une émission de médiation: «Qu’en dites-vous» avec Jean-Jacques Jespers, et même «cartes sur table» (émission quotidienne) avec Jean-Paul Procureur. Il existait également une émission traitant des grandes questions de société: «l’écran témoin». C’était une émission hebdomadaire, et non mensuelle. Le retour par la petite fenêtre de ce genre de programme, dont il reste à estimer les nouvelles formules, ne sont donc pas vraiment de grandes avancées, mais plutôt une récupération partielle de ce qui fit le succès de la RTBF. A croire que parmi les négociateurs du contrat de gestion logent de dangereux réactionnaires capables de penser que tout n’était pas nécessairement pourri avant la colonisation publicitaire totale.
 

L’interdiction du placement de produit dans les émissions de divertissement à partir de cet été a été décrit dans les médias de masse et par la majorité gouvernementale comme un «stop» à la pression publicitaire, le début d’un sauvetage de la perversion marketing de feu le service public. C’est un peu vite oublier que ce sont les mêmes PS, CDH et Ecolo qui ont introduit le placement de produit à la RTBF au mois de décembre 2009. Avant cela, de placement de produit, il n’y avait pas. Remarquez aussi que l’article 36 du nouveau contrat de gestion(1) prévoit «...des programmes ou séquences de programmes d’éducation aux médias consacrés spécifiquement au décryptage de la publicité (et notamment du placement de produits)...». Ou, selon la formule du regretté Marc Moulin, comment apprendre au poulet le point de vue du renard...

L’audimat à fond les ballons

Toujours fin 2009, les mêmes PS, CDH et Ecolo autorisaient la coupure des films par la publicité, ce qui était jusque là interdit à la RTBF. Cette mesure devait être exceptionnelle et permettre de compenser le gel de l’indexation de la subvention, la crise étant passée par là. L’exception devient la règle puisque le nouveau contrat de gestion prolonge la possibilité d’interrompre les films par de la publicité jusqu’au 31 décembre 2014. A ce moment-là, l’interdiction sera peut-être rétablie, à condition que les subventions ne soient plus gelées, si la situation budgétaire est meilleure. On suppose donc que le gouvernement espère le retour de 3 points de croissance annuels d’ici fin 2014 pour rétablir l’interdiction de la pub dans les films. Un scénario qui ne convainc pas même le bureau du Plan qui prévoit le retour de la croissance en 2015 (mais il est vrai qu’il le prévoyait déjà pour 2009, 2010, 2011....).
 
On ne peut pas dire que la publicité commerciale recule à la RTBF. A vrai dire c’est plutôt l’inverse: la logique publicitaire, celle de l’audimat (indice du nombre de postes branchés sur un programme à un moment donné, calculé par les publicitaires, pour les publicitaires)(2), fait désormais partie de la ligne éditoriale de Reyers. Ainsi peut-on lire à l’article 5 que la RTBF doit être «e)crédible dans les choix de son offre de programmes ainsi que dans ses approches journalistiques, éducatives, culturelles et dans ses pratiques professionnelles, au regard des résultats d’audience et de fréquentation de ses programmes ainsi qu’au regard des résultats d’enquête de satisfaction de ses usagers, étant entendu que l’attention portée à l’audience exprime plus une exigence en termes de légitimité et de respect des publics qu’une volonté de performance commerciale». Sachant que les enquêtes de satisfaction n’ont jamais été rendues publiques ni par la ministre Laanan ni par la direction de la RTBF malgré les demandes du public, et sachant que «l’audience» calculée est en fait l’audimat établi par les publicitaires, on peut s’interroger sur la manière dont la légitimité de la RTBF doit maintenant être bâtie. Disons qu’a priori, cela ne rassure pas spécialement pour l’avenir de feu le service public.

La privatisation, si si, on y court

L’asbl Respire a répété durant plusieurs années que l’envahissement publicitaire du service public était le disharmonique prélude à sa privatisation. Il semble que ce nouveau contrat de gesion ne nous contredira pas. Ainsi peut-on lire à l’article 46 qu’ «Avec l’autorisation du Ministre, la RTBF peut céder tout ou partie des droits réels de propriété qu’elle possède sur tout ou partie de ses sites et infrastructures de radiodiffusion et de transmission hertzienne terrestre à des tiers(...)».
 
Autrement dit, la RTBF peut vendre les pylônes notamment, qui  servent à acheminer le signal radiotélé de Reyers jusqu’à chez vous. Si cela se concrétise (pourquoi sinon l’indiquer dans le contrat?), il faudra donc qu’elle en loue l’usage à une entreprise. La privatisation est bien en marche, et avec elle la perte de contrôle d’un outil public, acheté avec l’argent du contribuable.

La RTBF, nouvel opérateur technophile

Point sans doute le plus interpellant de ce texte, la RTBF est présentée comme un acteur technique et financier central pour la convergence médiatique (entendez la possibilité de diffuser des programmes sur un maximum de supports audiovisuels différents) en Communauté française. Accrochez vos ceintures pour parcourir l’article 44 où l’on trouve notamment: «...la RTBF s’intéresse activement et utilise les moyens mis à disposition dans le cadre de ses missions de service public, par la convergence des médias numériques, la télévision numérique terrestre, la télévision hybride (HbBTV ou Hybrid broadcast and Broadband television), la télévision connectée (ou «smart TV»), la radio hybride (Radio DNS), la radio connectée et la radiovision ou radio filmée et par tous les développements de l’internet fixe ou mobile, quels que soient les modes de diffusion ou de distribution linéaires ou non linéaires mis en œuvre et les appareils de réception utilisés, fixes, portables ou mobiles (tels qu’ordinateur, personnal video recorder (ou PVR), téléphone, smartphone, tablette, console ou tout autre appareil de réception)».
 
La RTBF doit désormais «être un vecteur de veille et de développement technologique», et l’on voit ici poindre un autre fameux dossier qui intéresse les majorités wallonne et bruxelloise: la 4G! Alors que l’OMS vient d’élever d’un cran le risque de cancer lié aux ondes GSM(3), la Communauté française mobilise la RTBF pour en faire le champion de la télévision mobile.
 
Imaginez la scène, dans le bus: tout le monde devant sa télé cancérigène de poche! Fameux programme public.
 
JBG

 

  1. Disponible sur: http://csa.be/system/documents_files/1703/original/gvt_20121226_rtbf_con...
  2. Voir Kairos n°1 et 2.
  3. Voir Kairos n°5.

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