Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

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Livraison de plats cuisinés à vélo: l'exploitation dans la bonne humeur !

Gérald Hanotiaux

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Des entreprises naissent (*), dont l’outil principal repose sur internet et les nouvelles technologies. Les plus connues œuvrent dans l’hébergement, pour « Airbnb », ou le déplacement des individus, avec « Uber ». Notre témoin nous présente aujourd’hui un nouvel avatar de ce type d’entrepreneuriat, avec la livraison de plats et l’entreprise belge Take Eat Easy. Un récit évoquant à peine quelques heures de vie, mais lesquelles! Un concentré de capitalisme moderne!

(*) Remarque: Depuis la publication de ce témoignage au mois de novembre 2015, l'entreprise Take Eat Easy a disparu (Voir la 2ème brève en fin de page)

Ce nouveau type d’entreprises peut commercialiser une pratique sociale auparavant gratuite : Airbnb tire ses revenus de la mise en lien d’individus pour l’hébergement en vacances, pré-existante avec des systèmes tels que «Couchsurfing» ou «Hospitality Club». Pour Uber c’est un objet, le smartphone, qui a transformé tout détenteur d’un véhicule roulant en chauffeur de taxi potentiel, sans toutefois s’encombrer d’une quelconque réglementation du travail. L’entreprise décrite ci-dessous, elle, a décidé de transformer en activité principale le service de livraison de plats, mis en place individuellement par certains restaurants.

Les patrons de ces entreprises, plantés devant un ordinateur, empochent de l’argent en exploitant les logements des uns, les véhicules des autres, ou encore la force des mollets des cyclistes, pour les troisièmes. Superbe exemple de capitalisme sauvage. Les initiateurs de Take Eat Easy ont créé une application pour smartphone : après commande passée sur internet, l’appareil signale au cycliste le restaurant où aller chercher le plat et le client à livrer. Le prêt du smartphone, si le livreur n’en possède pas, et le sac de livraison avec le logo de Take Eat Easy, sont les seules choses fournies par l’entreprise ; tout le reste est assuré par le cycliste, pour une rémunération dérisoire.

Depuis le recueil du témoignage, la presse évoque régulièrement cette entreprise, et les découvertes réalisées à ces occasions rendent encore plus édifiants les mots de notre interlocuteur. Six entrepreneurs ont été interrogés sur les conditions économiques de la Belgique, pour permettre le développement de ce type d’activité. Le titre représentait la principale plainte de ces patrons : « Les entrepreneurs sont mal aidés » ! Sous la description de l’entreprise, les mots « chiffre d’affaires » étaient suivis de « non-communiqué » ! Un autre article, au titre éloquent de « Ces sociétés belges qui valent des millions », présentait 17 start-up classées par ordre décroissant de valeur, Take Eat Easy y était placée en quatrième position avec six millions d’euros(1).

Mal aidé le patron, sauf par les cyclistes bruxellois : «100% de nos livraisons sont réalisées par une flotte de coursiers à vélo, toujours souriants», indique le site de l’entreprise. Avec notre témoin, exclu du droit aux allocations de chômage par une mesure de la ministre socialiste Monica De Coninck, nous allons découvrir l’envers du décor. Le but de cette mesure libérale – l’envoi de milliers de gens dans le magma des boulots précaires – ne lui avait pas échappé, il n’imaginait cependant pas le masque cool et fun que pourrait porter ce précariat ! Les amateurs de droit social ont quelques soucis à se faire! Smartphone, smartworker!

Pourriez-vous raconter brièvement ce qui vous a mené vers cette entreprise de livraison?

Je vivais d’allocations de chômage, auxquelles on pouvait ajouter des contrats temporaires de travail, au cachet, dans le domaine musical et théâtral. Par l’élaboration d’un spectacle, avec un ami, mon collègue depuis des années, nous espérions atteindre une certaine stabilité. Après une série de déboires, nous ne signons finalement pas le spectacle et tournons pour 70 euros net par représentation, une somme misérable pour un spectacle où nous avions tout fait. Au final, des professionnels du théâtre, disposant de salaires, de statuts d’artistes, de subventions,... nous replongeaient dans la précarité car, en fin de tournée, nous en étions au même point : chômage. Quelques mois plus tard, j’allais être exclu du droit à l’assurance chômage, j’ai donc commencé à sérieusement me demander comment j’allais pouvoir gagner de quoi manger et payer mon loyer.

Comment êtes-vous entré en contact avec cette entreprise de livraisons à vélo?

Une connaissance m’a parlé de cette entreprise, en me conseillant d’aller voir: «tout le monde fait ça» ! Tout est informatisé et tout le monde peut aller bosser chez Take Eat Easy, il suffit d’aller sur le site et d’encoder ses coordonnées, puis de suivre une séance d’information. Ensuite, on a accès à un calendrier en ligne où on choisit ses jours. Le dimanche soir, les livreurs consultent le planning, mais comme il y a beaucoup de cyclistes, il faut s’y connecter avant les autres, pour pouvoir s’inscrire. Au départ, je considère cette option positivement, car si c’est bien payé, ça peut être une alternative à la perte de mes revenus.

Que vous présente-t-on lors de la séance d’information?

Arrivé à l’adresse, je me retrouve dans un bâtiment occupé par de nombreuses «start-up», avec des logos partout, des noms d’entreprises qui se veulent originaux et branchés. Il n’y a pas de «Robert et fils», il s’agit toujours de jeux de mots un peu vaseux. Je croise des gens très typés : jeunes, branchés, décomplexés... Ma première impression est la décontraction, ce n’est pas franchement une « ambiance boulot », on s’amuse et on est content. Un des responsables explique le système et, au départ, je ne retiens pas tout mais je comprends la nécessité de passer par la Smart pour être payé. Les cyclistes sont donc indépendants et payés à la course. À ce moment-là, je ne calcule pas de rapport qualité / prix du travail, je ne réfléchis pas énormément car je suis en total stress financier, et je n’ai pas 50 plans pour gagner de l’argent. J’imagine alors peut-être pouvoir me lancer là, car les responsables font tout de même miroiter la possibilité de gagner 1100 euros par mois. Je retiens ça, et je décide de m’inscrire à la séance de test, pour laquelle il suffit de choisir un shift, du midi ou du soir, et de suivre un gars en livraison.

Comment se déroule ce test?

J’arrive dans les locaux de l’entreprise où je vois de nombreux vélos et des gars dans une ambiance méga-cool. Ils sont tous branchés, barbus, fringués dans un mélange de rasta, hippies et cyclistes du dimanche... Ils sont là pour travailler mais, tout de même, il faut un look ! On boit des coups, en écoutant de la musique éthiopienne des années 70. Mon impression est que tout le monde se la joue à fond, et ceux auxquels je parle sont totalement désagréables. L’ambiance est semblable à un vestiaire de football américain, on s’la pète, c’est kéké(2) ! Et on te charrie, on te traite comme un intrus, en fait avec les autres nouveaux nous sommes traités comme des « bleus ». J’ai l’impression qu’il n’y a que des garçons, en tout cas ce jour-là je n’ai pas vu une seule fille(3). Ah si, une : elle est sortie d’un bureau, et tous les gars avaient l’air de la mater en posant comme les rois du monde...

Un exposé commence, lors duquel on nous ré-explique ce qu’on a déjà entendu lors de la séance d’info, mais par la voix d’un autre, portant une casquette Take Eat Easy. Sur un ton un peu paternaliste il nous raconte tout ce qui est génial chez eux, principalement la passion du vélo. Le cœur du discours est que « si vous êtes là c’est que vous aimez le vélo ! Vous allez faire les choses que vous aimez », mais par derrière il explique aussi tout ce qui peut amener à être « viré » ! Ils n’emploient pas le mot, mais exposent des choses, suivies de : « à ce moment-là nous ne désirerons plus travailler avec vous », le plus évident étant si on a coché un jour sur le site et qu’on ne vient pas. On nous raconte aussi l’histoire des pourboires, « on a eu des gens qui en demandaient un, on n’a plus désiré travailler avec eux ». Si le client te le propose tu peux accepter, mais pas le demander.

Le patron est là, tourne un peu autour des gens présents. Dès la première partie de l’explication, on entend que ça ne sert à rien de rouler vite ! « L’ important est de rouler à vitesse constante ». Ça m’a semblé bizarre et à ce moment-là je me suis mis à poser des questions : « pourquoi vous ne fournissez pas les vélos ? » Personne ne pose cette question-là ! D’un coup, le patron vient voir, sur le mode « qui pose cette question pas cool ? » Les autres cyclistes, ils ne le font peut-être pas exprès mais parmi eux tu te sens incongru en posant cette question, voire mal vu.

Ensuite, on parle des commandes. Vu l’impossibilité évidente de savoir combien de commandes arriveront sur le site, je pose la question de savoir si l’ordinateur fait un peu d’aléatoire pour donner du travail à tout le monde... À nouveau, j’ai vraiment vu le patron réagir : « pas cool quoi ! » J’étais vraiment en train de « dé-coolifier » la réunion... Son second répond alors : « bin nooon, évidemment la commande ira au plus rapide ! » La vitesse est donc calculée et, par la suite, j’ai eu connaissance de classements des meilleurs livreurs en fin de mois, par vitesse et par nombre de livraisons effectuées.

Au niveau du matériel, si on n’a pas de smartphone, ils peuvent t’en prêter un, mais pour le reste, excepté le sac publicitaire de livraison, ils exploitent le matériel des cyclistes. Tu es censé rouler à vélo dans la vie, avoir l’habitude, avoir ton propre vélo en bon état, le réparer assez vite s’il y a crevaison, etc... Être performant. Sur le site et dans les reportages télé, on voit des gars proprets avec leur casque, mais celui que j’ai suivi pour le test était un vrai cinglé, il n’avait pas de casque et roulait comme un dingue. Car, pour faire un peu d’argent, la vitesse est en fait un élément fondamental du boulot.

Comment se passe concrètement le travail de livraison?

Tout est contrôlé par un ordinateur central. Quand tu pars de chez toi, tu te connectes via le smartphone. Au siège de l’entreprise ils voient que Jules, Marcel et Paul viennent de se connecter à 17h59, pour le shift de 18h, et l’ordinateur te localise sur une carte grâce à la puce du smartphone. Ensuite l’ordinateur, via le site, commence à recevoir des commandes de monsieur X ou Y, pour une pizza du restaurant untel. Bip, le cycliste reçoit un message et trace...

Avec mon livreur nous démarrons à la place Fernand Cocq, car les restaurants partenaires sont pour beaucoup autour de la place Flagey à Ixelles, et vers le centre de Bruxelles. Tant qu’il n’y a pas de commandes, les livreurs vont tenter de se mettre à équidistance de toutes les commandes potentielles, en fonction de leur connaissance des restaurants inscrits en partenariat avec l’entreprise. Dans ce calcul de probabilité, nous étions à un point stratégique, où nous étions quatre livreurs à 18h. Mon livreur est sur son vélo, mains sur le guidon, totalement au taquet prêt à démarrer en une seconde, en cas de livraison signalée par le smartphone ! Et bip, on démarre, on trace, on roulait super vite... Le gars n’adoptait pas une conduite prudente parce qu’il travaille comme coursier, pas du tout, il traçait comme un malade. Il dépassait tout le monde, et à certains moments j’y voyais carrément des tentatives de suicide !

Le principe de classement des cyclistes doit les motiver lors des livraisons.

Tout à fait ! Et le hit-parade est constant, l’ordinateur connaît en permanence les moyennes. Curieusement, l’application n’établit pas le nombre de kilomètres effectués, car il n’y a aucun rapport à la distance dans ton travail, le nombre de kilomètres n’intervient pas pour fixer le salaire. Quoi qu’il arrive, tu es payé 7,5 euros brut la course. Donc après passage par la Smart, il te reste environ 4 euros par course, quelle que soit la distance parcourue. Si un type décide, au fin fond d’Auderghem, de vouloir manger une pizza d’Ixelles, le smartphone te préviendra et tu te retrouveras à pédaler vers le fin fond en question pour 7,5 euros brut. Lors de la discussion, j’ai fait remarquer que ce n’était pas normal: «oui mais non... qu’on fasse des longues distances ou des courtes distances, ça s’égalise à la fin du mois !» Le livreur que j’accompagnais, en allant très vite, il a fait cinq commandes sur la soirée.

Très concrètement, quand tu reçois ta commande tu reçois un numéro à retenir et l’adresse du restaurant où tu dois par exemple être à 19h43, temps estimé sur base de ta vitesse moyenne. Tu arrives au restaurant, bip tu encodes la réception du plat dans le smartphone, et s’affiche alors l’adresse du client, avec un nouveau timing à respecter. Dans un tel système, tu ne peux être qu’à l’avance ou en retard, puisque le calcul émane d’un ordinateur et pas d’un être humain... Si tu arrives à 44 ou 45, l’être humain dira que tu es à l’heure, l’ordinateur non : à 45 il te considère en retard. Et c’est comme si tu enrhumais le système. Tu dois donc toujours dépasser ta vitesse moyenne, sinon l’ordinateur te pénalise, j’en ai eu la preuve lors du test.

Quelle est la pénalité?

Mon livreur était bon, manifestement, car en arrivant chez le client, à chaque fois: bip, une nouvelle commande. On en reçoit une pour le rond-point Montgomery, on trace, et là-bas on tombe sur un de ses amis livreurs. On passe près de lui, «Ah salut, qu’est-ce que tu fais là? On a une commande», «Ok, je vous suis». Je trouvais ça un peu bizarre, pourquoi nous suivre ? Je ne sais toujours pas exactement pourquoi, sans doute une question stratégique mystérieuse... L’autre sentait un peu le pognon peut-être, je ne sais pas... Nous allons livrer le plat et, de suite bip, nouvelle commande pour mon livreur ! Je demande alors au gars : « comment ça se fait que la dernière commande n’est pas arrivée sur ton smartphone, puisque tu dis que ça fait vingt minutes que tu attends ? » Il m’explique alors s’être perdu pour sa précédente commande, et être arrivé en retard sur le temps affiché par le smartphone. L’ordinateur l’a boudé !

C’est une action de l’ordinateur, ou du type assis devant?

Je ne peux l’affirmer avec certitude, mais je pense que l’ordinateur est programmé pour ça. Quand tu es à l’avance, bip bip, les commandes coulent toutes seules, mais si tu es en retard tu descends dans la liste. C’est en découvrant ça que j’ai calculé le salaire du livreur, car je cherchais vraiment une solution à la disparition de mes revenus. Je demande au gars combien il gagne, et il me dit: «Je me fais 1.000 / 1.100 / parfois 1.200 euros par mois». En risquant sa vie, sans assurance de l’employeur, et en se tuant physiquement!

Il arrive parfois à faire plus, mais en moyenne, il réalise cinq courses par shift. Je calcule pour les deux shifts journaliers : 10 x 7,5 = 75 euros brut par jour. Donc au final, si tu traces à mort, toujours plus vite, si tu as un peu de chance, et si évidemment les gens commandent, tu gagnes en moyenne 40 euros par jour, pour deux shifts de 4h. Ça donne un salaire horaire de 5 euros net.

Les livreurs ne s’inquiètent pas de ce salaire horaire?

Je ne sais pas, sans doute la plupart font-ils certains shifts à côté d’un autre travail. D’ailleurs, au passage, la soirée de test n’est pas payée pour moi! Et j’avais les jambes tuées! Le truc principal tient à l’impression donnée d’appartenir à un truc, dès la première seconde, une sorte de club, un truc cool. Pas besoin de team-building, c’est intégré dans chaque mot des discours de présentation et dans l’ambiance générale! Quand on n’avait pas de commande, je descendais de mon vélo et m’asseyais; le gars restait sur le sien, prêt à démarrer. Je lui ai demandé si ça lui arrivait de se reposer, mais «non, jamais, je suis toujours prêt à démarrer. Par contre, après, on va toujours boire des bières!» En effet, à la fin tout le monde se retrouve à la centrale, hyper-content d’être coursier et d’appartenir à une bande de potes. J’ai été invité à boire des coups, à fumer des pétards en écoutant de la musique et en regardant des sports extrêmes sur youtube. Certains disaient « ouais trop cool super promenade », car nous étions beaucoup de cyclistes, une trentaine, pour peut-être peu de commandes. Certains disaient avoir fait trois courses, d’autres deux... Une misère ! La phrase la plus folle m’a été dite par le livreur sanctionné : « Et toi, vraiment, tu fais ça pour déconner, par passion, ou parce que tu as vraiment besoin d’argent ? ». Après cette soirée de dingue, je restais avec une inconnue : le salaire des boss.

Propos recueillis par Gérald Hanotiaux

 

Brève publiée dans le numéro 23 de Kairos (Mars 2016)

LES CYCLISTES ONT LEURS CHAUFFARDS

Ceux-ci portent une casquette, avec une marque au revers. Dans le précédent numéro de Kairos, un témoin racontait son édifiante soirée d'essai dans la livraison de plats cuisinés, à vélo... Depuis, nous les croisons parfois, les livreurs indépendants pédalant pour les revenus des quatre patrons de Take Eat Easy.

Cela vous est peut-être arrivé : vous traversez tranquillement la rue, ou vous y circulez calmement sur un vélo quand soudain, au loin, vous entendez de suspects « PSSIT PSSIT » ! Si vous êtes une femme, vous pensez à un nouvel agité des gonades, si vous êtes un homme aux cheveux longs, vous imaginez une méprise du lourdingue agité... et dans tous les cas vous découvrez médusé l'inédite situation. Le zigue passe, le nez dans le guidon et les mollets gonflés : il porte ce gros sac carré portant la publicité de la start-up, oui, c'est un livreur de chez Take Eat Easy ! Parfois il crie en sus « ÉCARTEZ-VOUS ! »

La route est à lui !

S'il était en voiture, il serait un de ces subtils crisseurs de pneus ! Le zigue se pète les rotules, risque sa vie dans le trafic, pour respecter le timing attribué par l'ordinateur central pour la livraison, affiché sur son smartphone ! S'il aime le vélo, qu'il se rassure : s'il percute un enfant passant sur la route du client affamé, il pourra pédaler des millions de kilomètres pour assumer les conséquences de son statut de chauffard sans moteur.

G.H.

 

Brève publiée dans le numéro 26 de Kairos (Octobre 2016)

TAKE EAT (manifestement pas si) EASY (que prévu) !

Les lecteurs fidèles se souviendront peut-être du Kairos n°22, où était publiée une rencontre avec un cycliste-livreur de plats cuisinés, après une soirée d'essai pour la start-up bruxelloise Take Eat Easy (disponible sur le site kairospresse.be). Notre témoin y décrivait comment l'entreprise traitait ses livreurs -travaillant pour leurs bénéfices, mais sous statut d'indépendant-, avec l'aide du smartphone, outil d'exploitation moderne. Certains livreurs y étaient décris comme heureux de travailler à vélo et fiers de leurs performances, réalisées dans une ambiance de chaude et virile camaraderie concurrentielle.

L'ambiance a changé. D'abord, Take Eat Easy, c'est fini. Basta, mort, faillite. Voilà donc une chose de faite, bye bye. Ensuite, Deliveroo, concurrent direct sur le terrain belge, a récupéré une bonne partie des livreurs, qui ne semblent plus partager l'euphorie cycliste... Des revendications émergent et des collectifs se créent pour tenter de réglementer ce métier semble-t-il émergeant, en essayant de freiner l'intense précariat intimement lié à celui-ci (voir « Les coursiers dénoncent les salaires de Deliveroo », www.lecho.be, 19 août 2016). Concernant la faillite de Take Eat Easy, les livreurs se réveillent également, certes contraints et forcés, puisqu'ils n'ont pas reçu une part de leur salaire en contrepartie des kilomètres enfilés sur le bitume (voir « Take Eat Easy : d'anciens coursiers envisagent de saisir la justice française », Trends Tendances, 11 août 2016). Ils décrivent aujourd'hui leur travail comme très précaire, ils ne se plaignent plus seulement de l'algorithme et dirigent également leur rage vers le patron.

Au fait, si les travailleurs de l'ex-start-up restent sur le carreau sans leur dû, cela n'a pas empêché l'un des quatre patron endetté de s'attabler dans un chic et onéreux restaurant Bruxellois, peu après la faillite. Nous l'avons aperçu, l'air certes ahuri, mais pas si triste de la déconvenue entrepreneuriale... Face aux salaires précaires des livreurs-cyclistes, nous restons aujourd'hui avec la même interrogation : quel était donc le salaire des boss ?

G.H.

 

 

  1.  Les entrepreneurs sont mal aidés», Olivier Fabes, LeSoir des 3 et 4 octobre 2015, pp.22-23, et «Ces sociétésbelges qui  valent des millions», dossier d’Amandine Cloot, Le Soir des 14-15 et 16 août 2015, pp.20-21.  
  2.  Pour ce genre de mot familier, le dictionnaire Larousse nous renseigne que le mot ‘kéké’ équivaut à «crâneur; idiot » et le wiktionnaire nous dit : « kéké = individu qui cherche à impressionner par son comportement et s’avérant ridicule et lourd».
  3. Sur le site de l’entreprise, une femme est visible parmi les douze photos illustrant la rubrique « devenir coursier». http://www.takeeateasy.be/fr/devenir-coursier

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