Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

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L'Europe... ça marche!

Gérald Hanotiaux

En fin d’année la Fédération des Entreprises de Belgique (FEB) organise un «Forum», un rendez-vous convivial destiné à son public: les patrons et leurs amis. Titillés par la rencontre avec  un milieu peu connu, nous sommes allés y jeter une oreille... Que peut bien raconter la Fédération patronale dans une salle habituellement vouée aux Beaux-Arts?

Lundi 8 décembre 2014, nous pénétrons dans cette étrange rue bruxelloise, témoin d’un urbanisme destructeur: la rue des Sols, où se trouve le siège de la FEB. Dans le prolongement de celui-ci se situe une entrée secondaire du Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Y pénétrant, nous faisons un signe discret aux premiers humains rencontrés, situés de chaque côté de la porte. En guise d’accueil, nous ne sommes pas face à des hôtesses en tailleur comme les clichés nous les livrent encore régulièrement, ni même à des gardiens de sécurité privés, nous sommes simplement face à des agents de service public: deux policiers, en uniformes et armés! Bonsoâââr!

Masochisme

On nous a interrogés sur les obscures raisons motivant à aller se perdre dans ce public: sans aucun doute, l’envie d’être immergés dans le discours du patronat, constater l’état d’esprit, l’idéologie, la vision du monde, mais aussi côtoyer brièvement les gestes et manières d’être en tribu. Parmi ces centaines de cravates, nullement déguisés nous nous fondons cependant dans la masse.

L’espoir, aussi, est d’éventuellement assister à quelque moment cocasse, tel ce discours d’un président de parti lors d’une précédente rencontre de la FEB en 2007. Nous y avions vu et entendu Elio Di Rupo, alors Président du PS, s’adresser à des centaines de patrons au sujet des chômeurs belges. D’habitude, face aux mesures antisociales auxquelles son parti prend part, nous avons affaire à son entêtante litanie invoquant les pressions -à un point tel qu’il est impossible de l’imaginer!- émanant parfois de l’Europe, parfois des méchants Flamands. Dans ce contexte patronal, la litanie fut tout autre: «Messieurs-Dames, nous avons fait le contrôle des chômeurs. Nous avons fait les exclusions. Nous allons continuuuuuer...»!

Quelques années plus tard, accédant au poste de Premier ministre il respecta de suite la promesse formulée ce soir-là à l’assemblée de la FEB. Pour fournir aux entreprises de la main-d’œuvre au rabais, il fit même plus fort encore que la pression sur les salaires par les contrôles: son gouvernement programma l’exclusion de dizaines de milliers de personnes du droit aux allocations! Par ce geste fort, il envoya ces gens pour certains vers les CPAS, pour d’autres vers la solidarité d’une famille dès lors appauvrie, pour d’autres encore vers le travail au noir, la rue, la délinquance, ou encore la prostitution... Les jours suivant l’entrée en vigueur de ces mesures, Elio Di Rupo redevenu Président du PS, sa vieille litanie reprit de la vigueur sur les ondes de la RTBF le 6 janvier, en plus dramaturgique: «C’est une mauvaise mesure que je regrette, j’ai le cœur qui saigne quand je pense à ces femmes et ces jeunes qui vont être exclus». Il ajoute ne plus pouvoir en dormir, pôvre Elio!

Cette fois, hélas, dans cette immense salle du Palais des Beaux-Arts, pas trop de cocasseries de ce type. Sur le plateau de Scrabble, nous ne pourrions placer qu’un mot de cinq lettres, cinq points pas mieux : E.N.N.U.I.

Pensez européen! Et un peu américain...

En ce 8 décembre, jour de grève tournante organisée dans les deux Brabants et à Bruxelles, la soirée commence par une critique en règle de la grève. «Elle nous a fait perdre beaucoup d’argent, des sommes faramineuses, en une journée», snif!

Le rendez-vous est intitulé «Think Europe. Because it matters», un titre-sentence accompagné de «Different views on European Challenges». Le style de présentation de la soirée est à l’heure américaine, grand show télé. En guise de points de vue différents, les discours furent plutôt empreints d’un ton global consensuel pro-Union Européenne. De courts films lancent les sujets, présentant des individus heureux des possibilités d’entreprendre en Europe, sujets ensuite ‘discutés’ avec un parlementaire européen; un banquier membre des lobbys du monde des affaires; un représentant du monde académique privé formant l’élite européenne, le ‘College Of Europe’; l’ambassadeur américain auprès de l’Union; et enfin un syndicaliste belge devenu vice-président de l’Organisation Internationale du Travail (OIT). Comme dans les carrières politiques, le recyclage des cadres syndicaux, une fois le plus haut échelon hiérarchique atteint dans l’organisation nationale, se réalise donc au niveau international. Luc Cortebeek expose le caractère malsain des mouvements de détricotage des systèmes de sécurité sociale, tout en soutenant le processus européen. On peut critiquer, mais la morale est sauve en fin de parcours, par l’animateur servant à l’Ambassadeur des «vous créez de l’emploi, vous avez la croissance aux États-Unis, un taux de chômagela moitié du nôtre»(1)! Personne ne pense à évoquer le niveau de pauvreté aux USA, il nous faut suivre le ‘grand frère’, c’est à ça que doit servir l’Europe. Face à l’évidence d’une Commission et d’un Conseil omnipotents, l’élu est fier d’annoncer que le Parlement a une place prépondérante dans le processus européen! Bref, ce soir le faux est Roi.

En fin de rencontre, le Traité de libre-échange transatlantique(2) est évoqué. Ce processus, largement commenté ces derniers mois et négocié par les États-Unis et l’Union européenne, prévoit notamment que les législations des deux côtés de l’Atlantique se plient aux normes du libre-échange établies par et pour les multinationales. Le vice-président de l’OIT donnera une nouvelle fois son avis, «la mondialisation elle est inévitable, nous n’avons pas d’alternative, mais il faut qu’il y ait des normes, l’Europe en a besoin. (...) En tant que mouvement syndical, par rapport à ces accords de libre échange, nous en sommes évidemment les défenseurs, à condition que certaines normes et certains standards soient respectés; en général c’est le cas». Hum...

Quelles que soient les critiques formulées, la sentence revient de toute façon à l’Ambassadeur américain Anthony L.Gardner : «tous ceux qui veulent plus d’emploi et d’exportation sont en faveur de cet accord, tous ceux qui veulent que les coûts à l’importation en Europe diminuent – on sait que c’est cher ici en matière de main-d’œuvre et d’énergie, etc – encore une fois si vous êtes en faveur d’une meilleure facilité de commerce, si vous êtes en faveur d’une réduction des entraves administratives au commerce, vous ne pouvez qu’être en faveur de cet accord». Pour les organisateurs de la soirée, le processus aboutira fin 2015, c’est acquis, peu importent les innombrables oppositions des populations concernées. Pour le membre du Parlement européen Philippe De Backer (Groupe Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe) «au Parlement, l’état d’esprit est très positif au sujet de ces accords»!

Adieu Herman

Cette riche discussion étant terminée, nous pouvions passer sans transition à l’hommage rendu à notre inénarrable président du Conseil européen – premier de l’histoire – en poste du 1er janvier 2010 au 30 novembre 2014. Pieter Timmermans, administrateur délégué de la FEB, se charge d’une biographie exhaustive du héros du jour, la ponctuant parfois d’aphorismes poétiques: «notre orateur de ce soir se fonde sur une vision d’avenir solide. Il pense aujourd’hui à demain, et n’attend pas demain pour penser à après-demain»! Herman Van Rompuy qui, lucide, déclara un jour qu’il avait beaucoup de charisme tout en étant le seul à le voir, va ce soir recevoir une surprise liée à son talent de... poète! En effet, il écrit des ‘Haiku’, de courts poèmes de tradition japonaise permettant de noter une émotion, un moment émerveillant. Tadadam, surprise: deux personnes entrent sur scène, se dirigent vers le piano et interprètent les Haikus d’Herman sous forme... d’opéra!

Nous nous retournons pour observer le public et, cette fois, plus de doute: tout le monde s’emmerde. Les patrons, Charles Michel, Jan Jambon, Pieter De Crem,... tout le monde s’emmerde royalement, les visages affichant un évident «on est obligé d’être là, quand est-ce que c’est fini?». Et Herman Van Rompuy, il est heureux de cette soirée hommage? Et non, Herman, comme tout le monde, s’emmerde...

En guise d’adieu, il prendra longuement la parole, pour un discours où il détailla les enjeux importants pour l’Europe d’aujourd’hui, dont le terrorisme et les dangers de la barbarie, qui entraînent le sentiment d’un monde plus dangereux et minent la confiance de... «nos consommateurs et concitoyens» ! L’ordre dans lequel sont disposés les deux substantifsindique clairement notre nature profonde dans les têtes politiques et patronales.

Ces adieux se termineront par une invitation à monter au grand salon. A la queue-leu-leu, nous arrivons là-haut et, évidence, la crise ne frappe pas tous les Belges de manière égalitaire. Sous nos yeux: des colonnes d’amuse-bouches sur deux mètres de haut, des grandes tables où des chefs nous préparent les plats en direct, un immense bar central, des vasques géantes emplies de choux à la crème, accompagnant les plats de biscuits et autres desserts au chocolat. Dans la masse, des hommes et des femmes nous proposent du vin toutes les trois minutes... En quittant les lieux, on se demandera tout de même où volera toute cette nourriture après le départ des participants. Prévue pour 1.400 personnes, nous n’étions que 700. Par par anticipation de l’ennui à supporter ce soir-là, bien entendu, non: à cause de la grève!

Gabin président!

Dans ce contexte particulier, un souvenir émergea: Jean Gabin! Plus précisément le discours de son personnage dans le film «Le Président», dans lequel il campe Émile Beaufort, Président duConseil de la République française (le premier ministre). S’adressant aux élus de l’Assemblée nationale, il y décrit la construction en cours de l’Union européenne. Nous pouvons parfois entendre ici et là que le projet européen fut dévié de ses fondements initiaux -la paix en Europe-, kidnappé par les industriels et les détenteurs de capitaux. Si c’est le cas, ce kidnapping date, car le film de Henri Verneuil fut tourné en... 1960! Le discours est à lire en imaginant le Gabin vieillissant et imposant, accompagné de sa verve légendaire et de sa voix rauque ponctuées de protestations, rires et applaudissements de l’Assemblée!

Cinquante-quatre ans plus tard, c’est ce discours, parfaitement et très précisément incarné, que nous avions en tête et sous les yeux au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. L’Europe, ça marche, pour la FEB et son monde.

Gérald Hanotiaux

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EMILE BEAUFORT: (...) Tout le monde parle de l’Europe! Mais c’est sur la manière de faire cette Europe que l’on ne s’entend plus! C’est sur les principes essentiels que l’on s’oppose! Pourquoi croyez-vous messieurs que l’on demande au gouvernement de retirer son projet d’union douanière? Parce qu’il constitue une atteinte à la Souveraineté nationale? Non pas du tout! Simplement parce qu’un autre projet est prêt! Un projet qui vous sera présenté par le prochain gouvernement! Et ce projet, je peux d’avance vous en dénoncer le principe! La constitution de trusts horizontaux et verticaux et de groupes de pression qui maintiendront sous leur contrôle, non seulement les produits du travail, mais les travailleurs eux-mêmes! On ne vous demandera plus, messieurs, de soutenir un ministère, mais d’appuyer un gigantesque conseil d’administration! Si cette Assemblée avait conscience de son rôle, elle repousserait cette Europe des maîtres de forges et des compagnies pétrolières... Cette Europe qui a l’étrange particularité de vouloir se situer au-delà des mers... C’est-à-dire partout, sauf en Europe! Car je les connais, moi, ces Européens à tête d’explorateur... (...) Je comprends très bien que le passif de ces entreprises n’effraie pas une assemblée où les partis ne sont plus que des syndicats d’intérêt! (A un député:) J’vous reproche simplement  de vous être fait élire sur une liste de gauche et de ne soutenir à l’Assemblée que des projets d’inspiration patronale!

DEPUTÉ JUSSIEU: Il y a des patrons de gauche! Je tiens à vous l’apprendre!

EMILE BEAUFORT: Il y a aussi des poissons volants mais qui ne constituent pas la majorité du genre! J’ai parlé tout à l’heure de syndicats d’intérêt... Voulez-vous messieurs que je fasse l’appel de cette Assemblée? Nous allons même le faire par ordre alphabétique! Gaston Ablin! Président directeur  général de l’Omnium minier du Sénégal, des charbonnages de la Côte d’Ivoire, de la Compagnie franco-africaine pour l’électricité et l’industrie! Jean Le Drian! Fondé de pouvoir de la banque Isart-Lebré, Directeur administrateur des fonderies et forges de Picardie, fondateur de la compagnie d’Assurance “La Liègeoise”! Monsieur François Aubert! Se contente de présider les raffineries Legrand, lesquelles sont reliées au trust “Vogel” qui contrôle 25 sous-marques et filiales diverses! (...) Maître Aimard est avocat-conseil de l’anglo-française des pétroles, il ne touche pas de dividende. Il perçoit des honoraires. (...) Monsieur Audran de Hauteville défend, avec talent d’ailleurs, la cause du désarmement et sa famille fabrique depuis plusieurs générations des armes automatiques de réputation mondiale. (...) Monsieur Alexandre Beauvais, Président-Directeur-Général des phosphates d’Abd-El-Salim. Monsieur Beauvais est un modeste. Il aurait pu se faire élire dans cinq départements puisqu’il dirige le plus important de nos journaux de province.

UN JOURNALISTE: Je désespérais d’entendre ça un jour. C’est bon! On l’embrasserait.

EMILE BEAUFORT: Monsieur Antoine Villemomble, administrateur des filatures Zeugman et Vice-président de la société française des soieries de France. Enfin, monsieur Ziegler, le dernier de la liste, et qui ferait figure de parent pauvre si sa femme ne possédait pas 33% des Bazars de Sao Paulo. Je vous demande pardon. À l’énoncé de tous ces titres, je réalise la folie de mon entreprise. En vous présentant ce projet, je ne vous demandais pas seulement vos voix. Je vous demandais d’oublier ce que vous êtes. Un instant d’optimisme. C’est sans doute à cet optimisme que monsieur Chalamont faisait allusion tout à l’heure en évoquant mes bons sentiments et mes rêves périmés.

La politique, messieurs, devrait être une vocation. Je suis sûr qu’elle l’est pour certains d’entre vous, mais pour le plus grand nombre, elle est un métier. Un métier qui ne rapporte pas aussi vite que beaucoup le souhaiteraient et qui nécessite de grosses mises de fond. Une campagne électorale coûte cher. Et pour certaines grosses sociétés, c’est un placement amortissable en quatre ans. Et pour peu que le protégé se hisse à la présidence du Conseil, alors là, le placement devient inespéré. Les financiers d’autrefois achetaient des mines à Djelidzer ou à Zohar. Eh bien, ceux d’aujourd’hui ont compris qu’il valait mieux régner à Matignon que dans l’”Ougandie” et que de fabriquer un député coûtait moins cher que de dédommager un roi nègre.

Vous voyez messieurs, nous aurons enfin été d’accord une fois. Je partirai au moins avec l’estime de mes adversaires. Et maintenant permettez-moi de conclure. Vous allez faire avec les amis de monsieur Chalamont l’Europe de la fortune contre celle du travail, l’Europe de l’industrie lourde contre celle de la paix, eh bien, cette Europe-là, vous la ferez sans moi, j’vous laisse! Le gouvernement maintient son projet, la majorité lui refusera la confiance et il se retirera. J’y étais préparé en entrant ici. J’ajouterai simplement pour quelques-uns d’entre vous: réjouissez-vous, fêtez votre victoire. Vous  n’entendrez plus jamais ma voix. Et vous n’aurez jamais plus à marcher derrière moi. Jusqu’au jour de mes funérailles. Funérailles nationales que  vous voterez d’ailleurs à l’unanimité, ce dont je vous remercie par anticipation.

Film: Le Président (1961), d’après un roman de Georges Simenon.
Scénario et réalisation: Henri Verneuil.
Dialogues: Michel Audiard.
 

 

  1. Les citations en français sont le résultat des traducteurs-interprètes de la FEB
  2. Repris sous les acronymes TTIP, TAFTA , GMT, PTCI, ... Le Projet de Traité-Transatlantique a fait l’objet d’un dossier dans le Kairos 10 de novembre-décembre 2013.

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