Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

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Les « entre-deux »… mais surtout d’un côté

Alexandre Penasse

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« La bourgeoisie travaillant pour elle seule, exploitant pour elle seule, massacrant pour elle seule, il lui est nécessaire de faire croire qu'elle travaille, qu'elle exploite, qu'elle massacre pour le bien final de l'humanité. Elle doit faire croire qu'elle est juste. Et elle-même doit le croire ».Paul Nizan, Les chiens de garde, 1932.

Ils recherchent la convivialité que le système dans lequel ils vivent a détruite, tout en laissant intactes les causes de cette destruction. Ils ne combattent même pas les effets de cette société malade, non, ils se prémunissent de certains d’entre eux qui ont une incidence sur leur qualité de vie. Ils ne veulent pas des scories, ils les laissent pour les autres. Eux, ce sont les « entre-deux »: fruit d’un système qu’ils font durer tout en profitant des initiatives de ceux qui veulent le changer(1).

Ils veulent consommer, mais ils ne veulent pas de déchets. Les noirs feront l’affaire pour stocker nos vieux ordinateurs et toutes les autres crasses que le monde occidental engendre. Loin des yeux, loin des yeux.

Ils veulent rouler en voiture, mais ils souhaitent des lieux protégés, des espaces verts et de la biodiversité.

Ils veulent des espaces verts, mais pas sur « leur » place de parking.

De la publicité, mais pas sur leur façade.

Des prix bas, mais des salaires hauts… pour eux.

Pas trop d’immigration mais un peu, et pas de régularisation… ça maintient des salaires bas pour ceux qui remplissent leurs tâches domestiques.

Ils veulent de l’air pur mais pour rien ne remettraient en question leur liberté de rouler en voiture.

Ils veulent le silence mais usent de tous ce qui fait du bruit pour l’autre.

Ils ne veulent pas qu’on les dérange, mais adoptent un mode de vie qui dérange les autres.

Pour d’autres choses, qu’ils ne veulent pas mais qu’ils doivent feindre de vouloir tant les refuser rendrait publique leur médiocrité et ferait montre de leurs plus vils intérêts, ils doivent faire usage de tous les sophismes possibles pour les rejeter, même pour ces choix qui semblent tellement aller de soi mais sont tout à fait contraires à leurs intérêts privés. Ainsi du développement du vélo et des infrastructures pour l’accompagner. Ils ne diront donc pas tout de suite leur opposition lorsqu’un projet de voirie risquera de les « amputer » d’une voie de circulation pour faire place au vélo. Ils invoqueront d’éventuels dangers, et même, dans un cynisme absolu dont ils n’ont sans doute pas conscience, le risque pour les cyclistes que représentent les… voitures; ils parleront des embouteillages plus importants, des coûts; … Mais toujours, derrière, il y aura cette volonté de ne rien changer.

Ils sont ces chiens de garde du système, mais plus dangereux que ceux qui disent explicitement qu’ils veulent continuer ainsi, car les premiers peuvent être adeptes des systèmes d’échanges locaux tout en favorisant la société marchande, manger bio sans pourfendre le mythe de la grande surface, trier leurs déchets mais faire des city-trips en avion dans des capitales européennes.  Ces individus, les experts de la décontextualisation, ces fervents partisans de l’égalité dans le débat qui font mine de ne pas savoir qu’ils ont la réalité avec eux, vous diront toujours que vos propos sont de la propagande. Évidemment, pas besoin de propager les leurs, ils le sont déjà. Ils vous traiteront d’extrémiste. Ils le peuvent car leur extrémisme, le leur, est continuellement légitimé par la société dans laquelle ils vivent.

On peut en rigoler, mais la violence de leur résignation n’appelle pas les réactions les plus douces. D’ailleurs, ils prendront toujours votre énervement et votre hargne devant leurs propos comme prétexte pour ne pas changer. Ils ne veulent pas changer, et leur passivité active n’a d’égal que leur égoïsme.

Êtres mortels et passagers, ils « savent » pourtant certainement, quelque part, que la voie qu’ils empruntent est la mauvaise. Mais ils sont dans la caverne et n’ont jamais fait ce chemin qui conduit à la véritable connaissance, le chemin où l’on remet en question toutes nos dispositions intégrées, ce monde qui nous habite avant même qu’on ait pu nous-mêmes l’investir.

Devront-ils attendre les faits pour réaliser leur fourvoiement?

  1. Ce texte ne nie nullement le fait que nous restons toujours plus ou moins contradictoires dès lors que nous sommes pris dans un système où nous avons actuellement peu de pouvoir de changement sur les choix qui sont faits en amont. Le point essentiel est toutefois celui de pouvoir reconnaître cela dans le langage, d'admettre qu'il faudra lutter et qu'il ne s'agira pas de se contenter d'aménagements de surface, lesquels seuls assurent paradoxalement la perpétuation du système. Voir aussi l'article "Le spectacle de demain".

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