Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

Dossier

Le virage industrialiste et « productiviste »

les anarchosyndicalistes espagnols des années 1930

Myrtille Gonzalbo

Introduction

 
L’article qui suit appelle une brève introduction.
  En quoi le virage « productiviste » des anarcho-syndicalistes espagnols des années 30’ peut-il éclairer la période actuelle? La compréhension historique du processus qui nous a menés jusqu’à aujourd’hui est utile, surtout si l’on veut essayer de tirer des enseignements du passé qu’il faut, pour ce faire, commencer par analyser. Qu’en est-il pour le syndicalisme qui fait l’objet de ce dossier, lorsque l’on s’y intéresse d’un point de vue non-productiviste ? Tous les syndicats ont-ils toujours défendu le productivisme au nom du Progrès ? Quelles expé- riences alternatives ont proposé d’autres manières d’envisager la défense des gens, des travailleurs?
  Kairos n’est pas un journal anarchiste. Cela n’empêche pas de reconnaître l’anarchisme comme un courant sociopolitique important des deux siècles passés et qui fut, plus que d’autres, gênant au point d’être radicalement combattu et finalement dégagé des livres de l’histoire officielle(1).

  Se pencher sur la révolution de 1936(2) et certains de ses préalables est particulièrement instructif pour notre époque. Nous pensons que l’article qui suit l’illustre à merveille. On y voit en accéléré (en quelques années à peine) ce qui s’était déjà produit dans le reste du mouvement ouvrier européen : les anarcho-syndicalistes révolutionnaires reprirent à leur compte le programme de développement industriel de la bourgeoisie. Mais avec la particularité qu’en Espagne, plus largement et plus longtemps qu’ailleurs, les classes populaires étaient peu séduites par les valeurs de la modernité et par «l’esprit du capitalisme», dont le « productivisme » industriel ne représentait qu’un des aspects. Ainsi, dès la mise en route du processus révolutionnaire en juillet 1936, les tensions furent palpables dans les usines collectivisées entre des ouvriers attachés aux formes de vie et de lutte anticapitalistes des années précé- dentes, et les syndicalistes qui voulaient appliquer l’Organisation Scientifique du Travail et le taylorisme. Les mêmes tensions furent à l’œuvre entre l’usine et les champs, l’entreprise et le village, entre une certaine oisiveté cultivée comme art de vivre et les cadences mécaniques au service des lendemains révolutionnaires qui chantent. La terrible pression exercée par la guerre, combinée à la propagande « productiviste », tenta de couper court à ces tensions en promettant la victoire sur le fascisme, et un futur radieux conquis par le travail pour la machine industrielle.
  Mais ces tensions ont-elles définitivement disparu pour autant ? Regardons l’actualité espagnole, et ailleurs en Europe. La tension revient, quelles seront les lignes de démarcations? Il est fort utile de se pencher sur les expériences et les épisodes comme ceux-ci pour mieux comprendre ce qui se passe, en tenant compte de ce qui s’est passé, pour que cela puisse se passer autrement, mieux si possible.

L’ arriero marcha quelque temps en silence, l’œil fixé sur ses orteils qui s’enfonçaient dans la poussière à chaque pas. Puis il lâcha, en détachant bien les mots: « ¡ Ca !, en América no se hase na’a que trabahar y de’cansar ! » Bon sang, en Amérique, on ne fait que travailler et se reposer pour pouvoir se remettre au travail. Ce n’est pas une vie pour un homme. Il n’y a aucun plaisir à vivre là-bas. C’est un vieux pêcheur d’éponges de Malaga qui me l’a dit et il savait de quoi il parlait. Ce n’est pas d’or que les gens ont besoin, mais de pain et de vin et de… de vie. Là-bas, ils ne font que travailler et se reposer pour pouvoir se remettre au travail… ».
Extrait du récit de jeunesse de John Dos Passos écrit pendant ses voyages entre 1916 et 1920: Rossinante reprend la route, Grasset, 2005.

Cette mentalité rétive au développement même de l’économie que Dos Passos a saisie au vol en ce début du xx° siècle, Franz Borkenau l’a également perçue en 1936-1937 lors de son séjour en Espagne. Il en a rendu compte ainsi dans son livre publié en 1937(3) :
« En Espagne, les masses n’ont cessé de s’insurger contre le progrès et l’européanisation sous toutes ses formes […]. Dans les pays plus “ modernes ”, le socialisme a entièrement fait siennes les options industrielles et “ progressistes ” de la bourgeoisie. […]. Au cours du 19e siècle, et de manière encore plus nette à partir du 20e, le capitalisme moderne importé de l’étranger a lentement pénétré l’Espagne avec le concours modéré des Basques et des Catalans […] mais avec peu ou pas de participation de la part des Espagnols proprement dits. […] La révolte des masses espagnoles ne fut pas un combat qu’elles menèrent pour améliorer leurs conditions de vie dans le cadre d’un système capitaliste admiré, mais un combat contre les premières manifestations d’un capitalisme honni. […] Quelles que soient les concessions faites dans les dernières décennies aux nécessités du progrès industriel, le travailleur espagnol ne s’est jamais résigné comme ses collègues anglais et allemands à n’être qu’un simple employé de l’industrie. […] L’exigence américaine d’un “ toujours plus ” maté- riel est chose inconnue en Espagne. […] La tradition de lutte contre l’oppression, la mentalité du brigand qui abandonne son village pour vivre libre est infiniment plus vivace en Espagne que celle du syndicaliste acceptant de longs mois de grève en échange d’un peu plus d’aisance matérielle. C’est pourquoi le recours à la violence n’est jamais écarté a priori par les masses espagnoles, qui jugent au contraire suspecte l’action syndicale pacifique. Pour me résumer, je dirai que ce qui heurte la conscience du monde ouvrier et paysan espagnol, ce n’est pas l’idée d’un capitalisme qui se perpétuerait indéfiniment, mais l’apparition même de ce capitalisme. Telle est pour moi la clef de la position privilégiée de l’anarchisme en Espagne. »

Ce refus a priori du capitalisme était effectivement incarné par l’un des courants de l’anarchisme dit communaliste et individualiste(4). Un de ses représentants les plus connus, Federico Urales(5) , publia en 1927 dans La Revista Blanca - qu’il dirigeait - une critique sans ambages de la société industrielle :

  «Le capitalisme est le fils de l’industrialisme. Du capitalisme est né une indolence que l’on peut qualifier de mécanique, c’est-à-dire le fait de produire beaucoup avec le moindre effort […]. Les machines qu’on a inventées pour produire beaucoup et pas cher ont d’abord produit des bras en trop. […] C’est dans les villages qu’il faut se préparer à la transformation sociale, parce que les produits de la terre sont les seuls qui ont une valeur positive. La production industrielle est artificielle ; elle obéit bien souvent à des calculs mal appliqués par la direction qui ne se fondent pas sur les besoins de la collectivité. Si les ouvriers des grandes capitales s’emparent des usines, il n’en résultera rien. Mais si les paysans s’emparent de la terre de leur village, il en résultera beaucoup ! »

Cependant le soubassement anti-matérialiste ne sera plus aussi déterminant dans les années trente. Ceci est à mettre en rapport avec la montée en puissance de l’anarcho-syndicalisme à partir de 1910, date de la création de la Confédé- ration nationale du travail (CNT). Lors du congrès de la CNT de mai 1936 à Saragosse, la motion principale qui fut adoptée relevait que « deux manières d’interpréter le sens de la vie et les formes de l’économie post-révolutionnaire s’agitent avec une certaine fermeté au cœur même de la CNT ».

Le clivage, apparu au sein de l’anarchisme espagnol depuis ses débuts, recouvrait implicitement deux façons de repousser le capitalisme : l’une depuis le territoire de la vie quotidienne (le quartier et la commune rurale) ; l’autre depuis le lieu de travail (l’usine).

  Dans le texte de la motion du congrès, qui se voulait conciliatrice, l’individu, la commune et le syndicat constituaient les trois piliers de la future société libertaire. Mais depuis quelques années déjà, la tendance syndicaliste avait pris le dessus, et ce basculement s’incarna dans la trajectoire de l’un des principaux intellectuels de la Fédération Anarchiste Ibérique (FAI) : Diego Abad de Santillán. Lui-même avait longtemps préféré la municipalité rurale, et s’était opposé à la domination du sindicato dans le mouvement anarchiste. Il écrivait en 1931(6) :

  « L’industrialisme moderne, à la façon de Ford, est du pur fascisme, un despotisme légitimé. Dans les grandes usines rationalisées, l’individu n’est rien, la machine est tout. Ceux d’entre nous qui aiment la liberté ne sont pas seulement ennemis du fascisme étatique mais également du fascisme économique. »

  Deux ans plus tard, il commençait une volteface spectaculaire et décrivait l’industrie moderne comme « source de fierté de l’espèce humaine liée à la domination de la nature ». Il notait en l’approuvant que « la taylorisation avait éliminé les mouvements improductifs de l’individu ». Puis il vantait l’usine Ford « dans laquelle la spéculation a pris fin, la santé du personnel est garantie et les salaires augmentent. Le résultat est préférable à celui d’une minuscule entreprise à Barcelone ».

  Santillán s’était inspiré des conclusions du Congrès anarchiste argentin de Rosario d’août 1932, où il avait été considéré décisif « d’adapter l’anarchisme aux exigences techniques de la société industrielle ». Commentant sa stratégie des années 1934-1936, il écrivit après la guerre civile :

  « Nous devions tout d’abord élever le niveau industriel et agricole du pays ; nous nous sentions capables de donner cette impulsion mais à travers l’instrument dont nous disposions, l’organisation syndicale. »

  En 1934, il posa le cadre de cette « impulsion» ainsi :

  « Il nous semble qu’il règne dans nos milieux libertaires un peu de confusion entre ce qui relève de la convivialité sociale, le regroupement par affinité, et la fonction économique. Les vieilles visions […] sur les communes libres agissent sur la mentalité de certains camarades. […]L’avenir est complètement autre. À l’usine, nous ne recherchons pas l’affinité, comme dans le couple ou dans l’amitié […]. À l’usine, ce qui nous intéresse par-dessus tout, c’est notre collègue ouvrier qui connaît son boulot et l’exécute sans créer de difficultés inhérentes à l’inexpérience ou à l’ignorance du fonctionnement de l’ensemble. »

  En mars 1936, Abad de Santillán publia son ouvrage : «Organisme économique de la révolution. Comment nous vivons et comment nous pourrions vivre en Espagne». Il s’agissait de définir une « voie pratique de réalisation immédiate d’un socialisme libertaire fondé sur le syndicat et la fédération d’industrie, par opposition à “ l’utopisme paradisiaque ” d’un certain anarchisme reposant, lui, sur la commune libre ». Il soutint en 1976 qu’« après avoir représenté la condition de possibilité d’une éventuelle libération de l’humanité, le progrès scientifique et technique en est devenu le protagoniste [....]. La grande révolution aujourd’hui c’est la réforme ; la barricade a rempli sa mission, en supposant qu’elle en avait une. »

  Et il enfonça le clou en invitant les anarchistes à en finir avec « l’utopie ruraliste » et à s’adapter à l’économie moderne :

  « L’industrie moderne comme l’agriculture moderne posent en elles-mêmes des limites au “ Fais ce que voudras ” en matière d’économie. L’industrie moderne est un mécanisme qui a son rythme propre. Le rythme humain ne détermine pas celui de la machine ; c’est celui de la machine qui détermine celui de l’homme. […] Le localisme économique est passé et il doit passer, là où ce n’est pas encore fait, au musée des antiquités. »

Pour arriver au socialisme libertaire il fallait, selon lui, se débarrasser de « la tendance à vivre sans travailler […], présente tout au long de l’histoire espagnole », et que les « loisirs, paresse et parasitisme dégradants [fussent] éliminés ».

  Dans son Organisme économique de la révolution, l’intellectuel de la FAI et futur ministre de l’économie de la Catalogne soutenait ceci :

  « Après tant de siècles d’exploitation de l’homme par l’homme, […] la formule “ Qui ne travaille pas ne mange pas ” apparaît aux hommes émancipés de l’ignorance […] comme l’expression la plus adéquate de la justice et de la liberté. […] Pour nous la réalisation de cette formule est chose primordiale […]. Tous ceux qui considèrent comme juste que l’homme vive de la sueur de son front, et non de la sueur du front des autres, constituent de fait un seul “ parti ”, et doivent former un même front de bataille. »

  « Ou nous voulons le bien-être, en ce cas nous devons accepter, avec toutes ses conséquences, la machine économique industrielle ; ou nous n’en voulons pas, et alors on pourra brandir l’étendard du communalisme économique. »

  Et il concluait : « Nous voyons pour nous, anarchistes libertaires, succéder à la chute du capitalisme une période longue et pénible de travail ».

  Suivant la même logique, Abad de Santillán imaginait ainsi le monde d’abondance pour tous qui pourrait survenir :

  « Au travail imposé par la nature s’ajoute encore celui que le développement de la civilisation, qui généralise l’usage de choses réservées autrefois aux riches, rend nécessaire. […]. Il n’y a pas si longtemps, l’automobile était une rareté qui excitait l’envie partout où elle passait. Aujourd’hui, c’est un véhicule quasi-prolétarien indispensable et qui doit être à la disposition de tous, absolument tous les habitants d’un pays qui en ont besoin […]. Pour conserver et accroître les bénéfices de la civilisation, pour multiplier la productivité du sol, pour rendre moins brutal l’effort physique, pour embellir la vie, il est indispensable de travailler. […]. Tant qu’un seul Espagnol n’aura pas des vêtements convenables, les usines textiles de Catalogne ne fermeront pas leurs portes. Le salut réside dans le travail et le jour viendra où les ouvriers le voudront ce salut. »

  Ainsi en mai 1936, juste avant le déclenchement du processus révolutionnaire que l’on sait, Santillán annonce :

  « [il] n’est pas nécessaire de détruire l’organisation technique existante de la société capitaliste, nous devons nous en servir. La révolution doit mettre un terme à la propriété privée des usines mais, si les usines doivent exister, et à notre avis elles le doivent, il est nécessaire de savoir comment elles marchent. Le fait qu’elles deviennent propriété collective ne change pas l’essence de la production ou la méthode de production. C’est la distribution des produits qui changera et deviendra plus équitable ».

  Michael Seidman(7) pense que cette « volte-face abrupte […] fut sûrement induite par la crise qui amena beaucoup de militants […] à penser que la chute du capitalisme était inéluctable et qu’ils devaient être capables de gérer la transition économique vers le communisme libertaire. […]. L’Espagne devait accomplir en quelques années ce que le capitalisme n’avait pas été capable de faire pendant des décennies. »

  Le capitalisme n’était pas appréhendé comme un mode de production mais « seulement » comme un mode de distribution8 , comme le système d’exploitation d’une classe par une autre

  Trois constats s’imposent :
 
  - A partir d’une volonté de rupture indéniable avec le capitalisme et de bannir la misère maté- rielle une fois pour toutes, les leaders anarchosyndicalistes espagnols des années trente – à l’instar de leurs homologues européens – se sont ralliés à la théorie du prolétariat portée par le marxisme traditionnel qui dissociait industrialisme et capitalisme, et critiquait le « Capital » du point de vue du « Travail ». Dans ce cadre, d’instrument de lutte contre les capitalistes, le syndicat devenait l’entité qui préfigurait la société émancipée à venir.

  - Le capitalisme n’était pas appréhendé comme un mode de production mais « seulement » comme un mode de distribution(8) , comme le système d’exploitation d’une classe par une autre où une minorité capte la richesse sociale à son profit, l’ensemble reposant sur le principe de la propriété privée, et du libre marché, garantis par l’État. Il n’y avait donc pas de « mal » aux yeux des anarchistes(9) à reprendre à leur compte le développement industriel et sa production, y compris avec ses modernisations techniques et sociales les plus poussées (OST, fordisme), puisque qu’ils les réorientaient vers la satisfaction des besoins de la population laborieuse.

  - A cette époque, le travail productif était conçu comme l’activité générique des hommes et non pas comme la substance de la valeur capitaliste. Aujourd’hui encore, le moteur du capitalisme reste globalement une vérité clandestine(10). Mais il est regrettable que les anarcho-syndicalistes n’aient plus voulu regarder ce qui devenait flagrant en France ou aux USA où les ouvriers se révoltaient depuis longtemps contre le chronométrage, la chaîne et le surtravail. Il était déjà visible à ce moment-là que la rationalisation du travail se fait aux dépens de sa qualité ; qu’elle n’a pas pour but de soulager les hommes mais de les plier aux cadences toujours plus infernales de la production.

  On voit ici comment une société encore très agricole a priori peu colonisée par « l’esprit du capitalisme » et très marquée par la vie misérable imposée aux travailleurs, est invitée à se débarrasser du capitalisme en basculant dans le productivisme et le consumérisme – c’est-à-dire en réalité en passant d’un stade du développement capitaliste à un autre. Et dans cette perspective, une conception économiste du monde, centrée sur le travail, est déterminante. Les nouveaux convertis à l’économie ne réalisaient pas qu’ils participaient à la dissolution des liens entre les hommes qu’opère le capitalisme, afin d’y substituer ceux qui passent par le travail.

  Si beaucoup d’ouvrages ont traité des questions doctrinaires et des vicissitudes du rapport des anarchistes au pouvoir, peu de travaux à notre connaissance proposent une critique très poussée des choix économiques de la CNT et surtout de sa gestion des entreprises collectivisées où elle eut les coudées franches d’août 1936 jusqu’à la fin de la guerre civile, notamment à Barcelone.

  Michael Seidman est le seul à signaler que la CNT dut faire face à la résistance au travail des ouvriers et employés barcelonais, et à mettre ce phénomène en rapport avec l’option industrialiste et productiviste des anarcho-syndicalistes.

  Ce n’est pas faire injure au mouvement libertaire espagnol que de procéder à une mise à plat de ses options et stratégies, sans craindre de casser l’excès de romantisme qui obscurcit le tableau. Le tout est d’arriver à discerner ce qui relève des égarements d’une époque et ce qui est imputable aux limites intrinsèques du mouvement.

  Myrtille Gonzalbo,
  giménologue(11)

  Cet article est extrait d’un texte plus long publié dans le Bulletin Sortir de l’économie n°4 (http://sortirdeleconomie.ouvaton. org). Une version revue et augmentée est disponible sur notre propre site: http:// gimenologues.org/spip.php?article548.

 

  1. Rappelons par exemple que le 1er mai est la commémoration du « massacre de Haymarket » le 4 mai 1886, où plusieurs leaders anarchistes états-uniens furent injustement accusés d’un attentat, jugés puis pendus (certains des accusés virent la peine de mort commuée en peine de prison, puis libérés, le jugement étant cassé en 1893). Ils avaient mobilisé les foules pour la réduction de la journée de travail à 8 heures, étape vers l’abolition du salariat réclamée par les anarchistes. L’attentat perpétré par des inconnus qui ne furent jamais retrouvés eut pour effet de casser le mouvement ouvrier et de détruire le mouvement anarchiste aux USA.
  2. Sur la guerre civile espagnole de 1936 et sa signification, voir le livre de George Orwell, Hommage à la Catalogne, Paris, éd. 10/18, [1938] 1982, et notamment ses deux derniers chapitres d’analyse politique. Orwell partit en décembre 1936 en Espagne et s’engagea dans les rangs du POUM (Parti Ouvrier d’Unification Marxiste) pour combattre l’armée du général Franco, soutenu par les droites espagnoles. Il observa que les communistes alliés à l’Union Soviétique se retournèrent contre le mouvement ouvrier et anarchiste et le persécutèrent sans relâche. Il en retint une détestation pour la socialdémocratie frileuse et menteuse et le communisme soviétique dont le caractère totalitaire lui servit d’ingrédient pour son livre 1984.
  3. Franz Borkenau, Spanish Cockpit. Rapport sur les conflits sociaux et politiques en Espagne (1936-1937), Champ Libre, Paris, 1979.
  4. Selon Chris Ealham, le courant anarchiste individualiste était animé depuis le XIXe siècle par une myriade de petits groupes très autonomes, en lutte permanente contre l’autorité, le capitalisme et l’État. La tradition libertaire dans cette ville datait de la décennie 1860 et fut véhiculée par les groupes d’affinité comprenant entre quatre et vingt membres qui provenaient du même quartier et se faisaient entière confiance. Ils propageaient une culture de résistance à l’éthique du travail et aux rituels quotidiens de la société capitaliste. On trouvait parmi eux des pacifistes, des naturistes et des végétariens, des espérantistes, mais aussi des activistes pratiquant la vie de bohême, le brigandage, « l’acte individuel antisocial » et l’illégalisme; ils ne reculaient pas devant l’usage de la violence. Le terreau de ces groupes anarchistes était la culture des quartiers (barrios) dont le « code moral » justifiait le « délit économique » pour finir le mois, et dont la pratique « d’action directe » remontait aux années 1830. Ce courant optait pour la propagande par le fait et pour la voie insurrectionnelle. Il s’opposait violemment à toute organisation, restant dans un premier temps à distance de la classe ouvrière. La lourde répression que ces groupes subirent les rendit inopérants.
  5. Alias Juan Montseny. Les tentatives insurrectionnalistes des années trente pour proclamer le communisme libertaire furent soutenues en 1932 par la conférencière Federica Montseny, fille de Juan : « Nous devons, nous les anarchistes, déplacer nos activités dans les campagnes, dans les villages ruraux, d’où partiront les phalanges révolutionnaires pour en finir avec l’hégémonie des villes, foyers de corruption et de stérilisation des mouvements. [...] Nous n’avons pas besoin des villes pour faire la révolution, [elles] sont le lieu de concentration des forces capitalistes. »
  6. Diego Abad de Santillán, El anarquismo y la revolución en España : Escritos 1930-1938, Antonio Elorza, Madrid, 1976, p. 46
  7. Auteur de : Ouvriers contre le travail. Barcelone et Paris pendant les fronts populaires, Editions Senonevero, 2010.
  8. Pour le marxisme « traditionnel », le passage du capitalisme au socialisme est vu comme une transformation du mode de distribution plutôt que comme une transformation du mode de production. Sur la question voir Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale, Ed. Mille et une nuits, 2009.
  9. Pas plus qu’il n’y en eut pour le reste du mouvement ouvrier. La question est toujours d’actualité.
  10. Travail et valeur sont les formes historiquement spécifiques organisant les rapports sociaux capitalistes. La fonction du travail dans le mode de production capitaliste est de permettre à l’argent de faire plus d’argent, les besoins des hommes étant secondaires. Ce qui est produit – et comment il l’est – n’a aucune importance, pourvu que l’extraction de survaleur à partir du travail vivant ne soit jamais interrompue et que cela se fasse au moindre coût.
  11. Les Giménologues sont un petit groupe d’amis, historiens amateurs, qui ont publié Les Fils de la nuit. Souvenirs de la guerre d’Espagne 1936-1939, Ed. L’Insomniaque, 2006, à partir du récit d’Antoine Gimenez, milicien volontaire dans la colonne Durruti. Ils s’intéressent tout particulièrement aux causes et à la nature de l’expérience révolutionnaire espagnole des années trente. Pour en savoir plus : gimenologues.org.

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