Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

Dossier

Le nucléaire dans le Parlement: de quoi parle-t-on ?

(Illustration, Mathilde Boiton)

Nicolas Bras

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Alors même que la question nucléaire devrait constituer un débat au sein de diverses instances citoyennes, que l'information sur les risques que cette source d'énergie fait courir à l'humanité devrait être claire pour tous avant de poser un choix lucide, quel est l'état de cette discussion au sein des lieux de pouvoir ? Quel est le niveau de conscience de ceux qui font des choix pour nous dans les hémicycles parlementaires et quels intérêts défendent-ils ? Rencontre avec Eloi Glorieux, chargé de mission énergie au sein de l'ONG Greenpeace.


Kairos. Comment avez-vous vécu les échanges parlementaires qui ont eu lieu lors de la prolongation des centrales et quelle a été votre implication dans ce processus ?

Eloi Glorieux. Il y a eu des heures et des heures de débats dans le Parlement avec une seule constante : Marghem (La Ministre fédérale de l'Énergie, de l'Environnement et du Développement durable, ndlr) a continué à mentir, et j'utilise le mot « mentir » car ce n'est pas « pas vraiment dire la vérité », non c'est vraiment mentir. De plus, l'AFCN (Agence Fédérale de Contrôle Nucléaire), si on leur demandait des informations avant le débat, souvent on devait attendre deux-trois-quatre semaines, mais bon ils donnaient les informations ; pendant le débat, ils ne nous ont plus rien donné. Par exemple, des documents sur l'état de Doel 1 et Doel 2. mais aussi sur Doel 3, Tihange 2, les deux réacteurs fissurés ; les résultats de tous les tests qui ont été faits sur les fissures, tout d'un coup ils refusaient de nous donner quoi que ce soit. Ils disaient : « Après, quand les dossiers seront clôturés, on va vous donner tous les documents ». Mais évidemment, si en tant qu'association on veut participer au débat politique, il nous faut les informations avant que le débat politique soit clôturé, ce qui n'était pas le cas. Ce qui est fort dommage également, c'est que Marghem, soit le gouvernement, et l'AFCN refusent que la population participe à ce débat. Ils ont refusé une étude d'incidence environnementale sur la prolongation, alors qu'on est obligé par les conventions D'Espoo et Darius(1), soi-disant parce qu'il n'y a pas de grands travaux à réaliser. C'est quand même un peu bizarre alors qu'Electrabel dit que les travaux qu'ils doivent faire pour pouvoir prolonger ces réacteurs pendant 10 ans coûteront entre 600 et 700 millions d'euros. Alors 600 à 700 millions d'euros sans faire de grands travaux, je me demande à quoi ils vont donner tout cet argent.

Pendant tout le débat qui a été, disons ardent, dans le Parlement même, on m'a exclu de la participation en tant que représentant d'une association. C'est très bizarre, et c'est très significatif. De la même façon, il y a d'ailleurs maintenant quelques communes autour de Doel qui ont voté une motion au Conseil communal demandant que la population de leur commune participe à une étude d'incidence environnementale parce qu'elle se trouve dans un périmètre de moins de 30 kms autour de la centrale ; là aussi, ces gens ont un intérêt direct et on refuse qu'ils participent à un tel exercice. C'est une régression de la démocratie.

C'est interpellant quand vous dites justement que Marghem a menti au Parlement. Est-ce que vous avez quelques exemples pour étayer vos propos ?

Oui, elle a dit : « C'est une étude qui a été faite qui montre très bien ça et ça et ça... ». Les parlementaires ont alors dit : « Si c'est une étude qui est si importante dans ce débat, donnez-en-nous un exemplaire ». Il faut au moins que les parlementaires disposent de cette étude s'ils doivent voter la loi et si vous dites que c'est sur base de cette étude que vous avez pris vos décisions ». Finalement, l'étude était une note manuscrite sur deux pages faite par un collaborateur de son cabinet. Il y a également des documents, que l'on peut retrouver dans les annales du Parlement, où elle dit des choses très précises et, lors de la session suivante, lorsque les parlementaires lui demandaient de mettre ces documents sur la table, à disposition des parlementaires, elle refusait. Il est donc finalement clair que cette note n'existait pas ou que c'était une note pour embrouiller.

Vous parliez de l'ébullition dans le Parlement : est-ce que c'était vraiment scindé majorité/opposition dans les réactions, ou c'était plus subtil que ça ?

La majorité évidemment, mais ça m'étonne toutefois, a quand même soutenu Marghem. La NVA c'est évident, puisque ce que Marghem a fait, c'est de réaliser le programme de la NVA ; le MR, comme le CD&V et le VLD, avaient approuvé, moins d'un an avant, la prolongation de Tihange 1, mais la fermeture de Doel 1 et Doel 2 . A peine un an après les élections et étant maintenant avec la NVA au pouvoir, tout d'un coup ils ont changé d'avis, alors qu'il n'y avait aucune raison de le faire. Le rapport de la CREG (Commission de Régulation de l’Électricité et du Gaz) démontre par ailleurs maintenant qu'il n'y a absolument pas eu de risque de fermeture... Du côté du CD&V et de l'Open Vld, il y avait de temps en temps des critiques, mais sans vraiment d'opposition. Ils étaient eux-mêmes un peu gênés de la façon dont Marghem a géré cette affaire, mais ils n'ont quand même pas réagi.

Au niveau de l'opposition, il y avait un assez fort désaccord : je dois dire effectivement qu'il y avait Groen et Ecolo, c'est évident ; le sp.a et le cdH aussi ! On voyait qu'ils étaient bien préparés, bien documentés ; au niveau du PS, ils ont suivi le reste de l'opposition. Évidemment pour le PS et le sp.a c'était un peu gênant du fait qu'il avaient approuvé il y a à peine un an, la prolongation de Tihange 1, donc c'était un peu embêtant d'utiliser des arguments contre la prolongation de Doel 1 et Doel 2, que normalement ils auraient dû utiliser un an avant contre la prolongation de Tihange 1. Le Vlaams Belang, qui sont des pro-nucléaires, n'ont pas du tout participé au débat ; le PTB un petit peu, mais ils ont aussi fait une bonne opposition.

Comment cela s'est-il passé au moment où vous êtes intervenu ?

Il y avait des auditions durant lesquelles une quinzaine de personnes ont parlé. J'étais le seul à me focaliser sur les risques de prolongation des anciens réacteurs. Ce que j'ai constaté, c'est que ce n'est pas encore vraiment pris au sérieux. On part toujours du principe « chez nous ça ne peut pas arriver ». Même après, pas seulement Tchernobyl, mais aussi Fukushima, même après avec tous les pépins qu'on a eus ces derniers temps avec nos propres réacteurs – sabotage à Doel 4 qui un an après, n'est toujours pas résolu, on ne sait toujours pas qui l'a fait et le motif, sabotage qui a causé la fermeture pendant 4 mois du réacteur, donc ce n'est pas rien ; et les fissures à Doel 3 et Tihange 2 où les deux réacteurs sont à l'arrêt depuis plus d'un an et demi. Je suppose qu'au plus tôt dans un ou deux mois, ils vont décider s'ils peuvent redémarrer ou fermer définitivement. Il y avait donc évidemment des risques de sécurité à leur central qu'ils ont complètement négligés, liés à des réacteurs qui ont maintenant 40 ans, alors que Doel 1/Doel 2 et Tihange 1, les trois plus anciens réacteurs, n'étaient conçus que pour durer 30 ans. Selon la loi de sortie du nucléaire de 2003, ils purent continuer jusque 40 ans, donc on leur donnait déjà 10 ans en plus, et maintenant on y ajoute encore une fois 10 ans. Cela ne veut pas dire qu'on aura certainement un grand accident, mais ça augmente certainement le risque d'un incident qui peut mener à un accident très grave.

Mais au-delà de ce risque-là, on n'avait récemment que deux réacteurs qui fonctionnaient sur les sept...

C'est la preuve que nos réacteurs qui deviennent de plus en plus vieux deviennent également de moins en moins fiables (même si l'on ne parle qu'en terme d'approvisionnement, on constate d'ailleurs qu'on ne peut plus compter sur ces vieux réacteurs). Dans un pays qui dépend autant du nucléaire, c'est un désastre. Si maintenant on ne dit pas « on va aller dans l'autre direction, on va diminuer notre dépendance au nucléaire », et qu'on prolonge les anciens réacteurs, on augmente les risques.

Est-ce qu'il y avait des réactions lors de la Commission, au moment où ces arguments ont été mis en avant ?

Il y avait quelques questions mais des questions assez bêtes comme « oui, mais Greenpeace dit qu'il faut absolument arriver à réduire les gaz à effet de serre, donc vous voulez faire des centrales nucléaires aussi ? », ou « il y a plus de gens qui meurent à cause du charbon qu'à cause de la radiation des centrales nucléaires »... bon, c'est le type d'arguments que l'on entend. On voit bien que ces gens-là ne connaissent pas vraiment le dossier et ne savent pas vraiment de quoi il s'agit : ils continuent à prétendre qu'un accident grave chez nous ne peut pas arriver ; ce scénario-là, ils ne le prennent même pas en considération. C'était quelque chose qu'on voyait avant Tchernobyl, après Tchernobyl ; mais qu'on continue à le faire après Fukushima c'est complètement incompréhensible.

Est-ce que le nom de Fukushima a été prononcé durant ces discussions ?

Pas vraiment. Le problème était surtout « est-ce qu'on peut oui ou non répondre à notre besoin d’électricité si on ne prolonge pas ces centrales, et est-ce qu'il y a des alternatives ». Les alternatives étaient par exemple de dire « eh bien oui, on peut augmenter la capacité d'importation ». Á quoi ils répondaient « ah non, ça ne va pas, on a besoin au moins de trois ans pour le faire », alors que l'ancien directeur de la CREG énonçait que c'était tout à fait possible vu qu'il y a une ligne de réserve du Pays-Bas vers la Belgique, mais cette ligne est occupée par le courant de Doel 1/2 : donc, si on ferme Doel 1/2, on peut libérer cette ligne pour importer de l'électricité de la Hollande qui en a trop pour l'instant. Par ailleurs, pourquoi prolonger quand on sait également que suite à la décision de prolongation, une étude de la CREG – et là à nouveau je m'étonne que la CREG ait sorti cette étude seulement après le vote du Parlement et pas avant – a montré qu'il n'y avait eu aucun danger de pénurie l'hiver passé et qu'il n'y en a pas plus pour cet hiver-ci ?

Ce qui est étonnant, c'est qu'au final quand on entend parler les opposants au nucléaire, comme vous et d'autres, c'est très difficile de comprendre quels sont les arguments favorables. Dans un sens, il y a cette histoire de sécurité énergétique, alors qu'il y a quelques mois il n'y avait plus que deux réacteurs qui fonctionnaient sur sept, on n'est donc plus sûr de la fiabilité de chacun des réacteurs ; des incidents peuvent arriver, donc ce n'est pas si sûr que cela...

La fermeture de cinq réacteurs sur sept, c'était juste après le vote ; la nouvelle évaluation de la CREG a eu lieu également directement après le vote. Est-ce qu'ils ont fait cela expressément, se disant « il ne faut pas qu'on sorte toutes ces informations en même temps ou qu'on ne ferme pas tant de réacteurs avant le vote, car sinon ça va être clair pour tout le monde que le nucléaire n'est pas fiable ». A ce moment-là, les uns disent oui, les autres disent non...

Mais entre ces oui et ces non, il y a un discours argumenté. Je reviens à ce que je disais : les arguments que j'entends des « contre » ne trouvent pas de vrais contre-arguments au niveau des « pour », et donc au final le seul argument que j'entends c'est « oui, mais économiquement pour l'instant c'est la seule piste ».

Un argument repris souvent serait que chaque heure de fermeture d'un réacteur coûterait à notre économie des millions d'euros. Dans celui-ci, ils disent : « Tu veux quand même pas risquer ça ! ». On leur répond alors : « Combien ça va coûter s'il y a un accident ? », ce à quoi ils rétorquent : « Ah non, ça un accident, ce n'est pas la question !». Dans le même temps, on apprend par exemple qu'il y a une ville en Flandre où il y a eu récemment une panne d'électricité pendant trois heures... et qu'il n'y a personne qui est mort ! Il y a des choses qui sont beaucoup plus graves que cela. Il faudrait qu'on ait un hiver extrêmement froid, pendant au moins trois semaines, où il n'y a pas de vent, où il fait sombre partout en Europe, à ce moment-là, il pourrait y avoir des problèmes pendant quelques heures... Et alors ! Tout le monde était au courant de tous ces faits.

Jan Bens a fait une déclaration il y a quelques mois concernant la politique de sécurité au sein de Tihange qui devrait selon lui être renforcée. Comment interpréter cela ?

Cette déclaration a surtout pour fonction de dire « tiens, vous voyez qu'on est quand même assez sévère », mais en fin de compte, ça ne change pas beaucoup.Mais c'est aussi une indication qu'il y a en effet des problèmes au niveau de la sécurité des centrales nucléaires ; il y a aussi le fait que plus d'un an après, l'acte de sabotage à Doel n'a toujours pas été résolu : qui l'a fait ? Quel était le motif ? C'est quand même assez effrayant ; aussi le fait qu'une des personnes tuées par l'IS (le groupe État islamique) qui était allée se battre en Syrie, avait une licence pour travailler à Doel... donc pendant cinq ans il est entré-sorti, entré-sorti, dans la centrale nucléaire de Doel, avec une permission spéciale. C'est seulement après sa mort en Syrie qu'ils ont réalisé que cette personne pouvait rentrer dans les centrales nucléaires. La sécurité n'est donc vraiment pas ce qu'elle devrait être.

Est-ce qu'on sait vraiment au fond atteindre une culture de sécurité qui permettrait d'éviter tous les risques ?

Ça fait partie de la nature du nucléaire : n'importe quelle mesure de sûreté que l'on prend, ce ne sera jamais sûr. Même la meilleure protection ne peut pas éviter un attentat ou un accident ; d'ailleurs chaque année on se rend compte qu'il y a de nouveaux risques qu'on n'avait pas envisagés avant. Au moment de la conception des centrales, l'idée que des terroristes se jetaient avec un avion sur l'installation n'était pas prise en considération car on ne pensait pas que ça pourrait arriver. Zaventem n'est qu'à quelques minutes de vol de Doel, donc ça veut dire que les réservoirs de kérosène sont encore pleins au moment de l'impact ; de plus Doel est plat, n'est pas vallonné comme Tihange, on voit d'une distance de plusieurs kilomètres les centrales où l'avion peut descendre facilement sans obstacles.

A l'entame des discussions parlementaires et de la Commission, y alliez-vous en vous disant « bon, il y a l'espoir que cette loi ne passe pas » ?

Depuis le début, Marghem était si directe, mentait ouvertement, que même les autres partis de la majorité en étaient gênés. A ce moment-là, je me suis dit : « Peut-être que maintenant ça peut tourner ». Mais bon, il y avait une discipline autour de la majorité et ils l'ont laissé faire ; à un certain moment, elle s'est excusée devant le Parlement en disant seulement : « Oui, j'ai peut-être un tempérament un peu plus fort que les autres, et c'est dû à ça », mais elle n'a pas dit « je ne vous ai pas exactement dit la vérité... ».

La seule chose que je voyais à ce moment était qu'ils étaient obligés d'organiser d'abord une étude d'incidence environnementale, y compris une consultation publique, pas seulement ici en Belgique mais aussi dans les pays voisins (les convention d'Espoo et Darius le stipulent). Ce que je trouve aussi très bizarre, c'est que juste une semaine après le vote du Parlement, le juge ait décidé que le recours de Greenpeace était sans objet, pour des raisons complètement absurdes. S'il avait dit : « Oui, en effet, Darius et Espoo doivent être organisés en Belgique », à ce moment, il y avait un problème parce que l'on n'organise pas cela dans un délai de quelques mois, il faut un an au moins...

On est donc allé en recours, mais on va également porter plainte au Conseil d’État, car l'AFCN a décidé il y a trois semaines d'approuver le plan d'action d'Electrabel sans avoir organisé une étude d'incidence environnementale et une consultation publique. Pendant le débat parlementaire, le Conseil d’État avait donné son avis sur le projet de loi, et là il avait dit clairement : « Oui il faut organiser une étude d'incidence environnementale et une consultation publique ». Marghem a refusé. Je ne connais aucun exemple dans notre histoire où un ministre se fout complètement de l'avis du Conseil d’État. C'est là un autre exemple de la manière dont elle agissait : elle se sentait vraiment au-dessus des dieux, des lois, du Conseil d’État et de n'importe qui !

Propos recueillis par Nicolas Bras,

Retranscrits par Alexandre Penasse



 

  1. La convention d'Espoo (ou convention EIE) « est une convention sur l'évaluation de l'impact sur l'environnement dans les contextes "transfrontière" », voir wikipedia ; La convention Darius porte sur l’accès à l'information, la participation du public au processus décisionnel et l’accès à la justice en matière d'environnement.

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