Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

Dossier

Le doudou squatté par City Mall

Jean-Baptiste Godinot

  A Mons, il fait bon vivre… surtout pour certains. La ville est le lieu où Foruminvest [voir encadré page 21] a pris son envol belge. L’entreprise y a inauguré en 2003 « Les Grands Prés », mégacentre commercial de 37000 m² et 2800 places de parking, et en même temps le slogan de City Mall : « la ville gagnante »

  On ne sait pas si Mons y a gagné, mais Foruminvest aurait empoché 10000 000 d’euros (La DH, le 5 février 2004) en revendant immédiatement « les Grands Prés » à un groupe de spéculation immobilière allemand, l’ “Union Investment Real Estate GmbH” (ex-DIFA)(1).

  Reprenons. Mons est la ville d’Elio Di Rupo et de Patrick Huon. M. Di Rupo est “bourgmestre en titre” de la cité et aujourd’hui Premier ministre de Belgique. Chose extraordinaire, il sera candidat bourgmestre aux élections communales d’octobre 2012.

  Monsieur Huon, courtier en assurances avant «Les Grands Prés», fut tout à coup chargé de trouver un développeur pour le futur centre commercial. Pour ce faire, il se lie avec Foruminvest et conclut un accord avec Michel Riaskoff [voir encadré]. Afin de convaincre la ville, ses élus, ses commerçants et ses habitants (mais pas trop), d’ouvrir «Les Grands Prés», Foruminvest développe une technique qu’il reproduira à Courtrai et maintenant à Verviers: coupler le projet de mégacentre à l’investissement d’une partie des fonds dans la rénovation de la ville.

  RCA !

  Pour ce faire, Mons dispose d’une Régie Communale Autonome (RCA) «MONS CAPITALE», qui permet à la commune d’agir comme une entreprise et de récupérer la TVA, et chez laquelle des branches vont pousser. Structure opaque, on ne sait pas toujours bien ce qui se passe dans une RCA, sauf qu’il y a beaucoup d’argent qui y circule. MONS CAPITALE crée en 2003 la société anonyme MONS.EXPO SA qui gère le hall du même nom. Parmi ses administrateurs : M. Elio Di Rupo, bourgmestre et M. Gilles Mahieu, échevin considéré comme le dauphin du premier. La même année, sont créées MONS RENOVATION SA., MONS APPUI SA. et MONS REVITALISATION SA. Chaque fois, le bourgmestre et l’échevin sont nommés administrateurs, tout comme Patrick Huon via sa société de consultance Conseil Management SA. A elles trois, ces branches de la RCA cumulent, à leur création, un capital de 9657000 euros destinés à lancer des actions diverses de rénovation, appui et revitalisation en ville, en même temps qu’est ouvert le mégacentre commercial. D’autres SA verront le jour plus tard.

  Le principal acteur du mégacentre commercial devient donc, via sa société de conseil, partie prenante des décisions qui vont concerner la ville dans son ensemble. On dira que ces sociétés anonymes permettent aux autorités de garder un œil sur l’argent privé. Une autre lecture est peut-être plus réaliste: un acteur privé, qui n’a pas été élu, dont la fonction est motivée par le profit financier, agit dans trois structures dérivées de la commune montoise. Il gère « Les Grands Prés» et a également la main sur la redynamisation commerciale de Mons. Cela ne poserait-il pas un problème de légitimité démocratique et de saine gestion ? 

  À Mons, il se passe des choses extraordinaires, comme dans un film.

CALATRAVA !

L’avant-dernier épisode public remonte au 31 mai 2012. Le gouvernement wallon accorde alors le permis de bâtir une nouvelle gare ferroviaire et bus (dite « multimodale ») et celui de démolir l’ancienne. Protestations et recours n’empêchent pas le permis unique de voir le jour dans des conditions à faire pâlir le plus blafard des écologistes. Le permis est en effet passé par la procédure « DAR » (Décret d’Autorisation Régionale) qui permet de donner force de loi à un permis jugé stratégique et qui le protège notamment d’éventuels recours citoyens. M. Henry, Ministre écolo en charge de l’aménagement du territoire, dont le parti avait en son temps ardemment lutté contre cette procédure très compliquée et dont la légalité reste douteuse, a donc avalé la couleuvre ou plutôt le boa constrictor.

  La procédure de sélection du maître d’œuvre avait elle aussi fait l’objet de nombreuses critiques et de soupçons d’irrégularités. Lancé en 2006, le cahier des charges prévoyait la sauvegarde de l’actuelle gare pour laquelle une demande de classement historique avait été introduite après pression de plus de 1500 citoyens. Finalement, le permis prévoit la destruction du site. Entre-temps le budget du projet était passé de 37 millions à 155 millions d’euros, et Santiago Calatrava(2) avait été sélectionné.

  Mais au fait, question essentielle : à quoi va servir cette nouvelle gare d’acier complétée d’un dispositif géothermique censé la rendre développement durable-compatible? Il y a déjà une gare, et les trains s’y arrêtent. Ils sont moins nombreux qu’avant, puisque l’on construit des gares hors de prix et qu’entre les gares et les trains, il faut choisir.

Il y avait donc matière à s’interroger, jusqu’au 1er juin 2012 où le site officiel www.wallonie.be a sobrement indiqué : « La construction de la gare-passerelle assurera la liaison entre le cœur historique de Mons et le site commercial des Grands Prés ». Ajoutons : en un geste architecte purement « esthé- tique » et calatravesque. Pour 155 millions d’euros, il s’agit notamment de faire le lien entre « Les Grands Prés » (où il y a les magasins de Monsieur Huon) et le cœur de la ville (où il y a les habitants de Monsieur Di Rupo). La nouvelle gare est prévue pour 2015.

  Pur hasard du calendrier, le 21 juin 2012, trois semaines après cette annonce officielle, une autre tombe: « les Grands Prés » vont s’adjoindre 7000 m² d’Ikéa. Ouverture prévue: 2015. Les choses sont bien faites.

  Il faut dire que 2015 sera aussi l’année où Mons sera capitale européenne de la Culture. Monsieur Di Rupo s’était battu bec et ongles pour obtenir ce capitalisme européen.

  IKEA !
  Et puis, IKEA, transnationale suédoise réputée pour vendre des milliards de meubles, dont la durée de vie est inversement proportionnelle à la valeur de son action cotée en bourse, fait son apparition. Les acteurs sont les mêmes, Ikéa en plus. Il est question de 650 emplois créés, de 1500 places de parking additionnelles, de deux millions de visiteurs supplémentaires, de nouvelles infrastructures routières. City Mall souligne à quel point la ville de Mons a apporté son aide en négociant avec IKEA, lancé les études, « facilité les procédures urbanistiques », garanti la mise en œuvre du projet, réalisé une étude de mobilité. N’en jetez plus.

Également au programme: «un relooking significatif de la galerie est prévu afin de rester dans le top des Shoppings». Yes. On n’arrête pas le progrès, ni la pompe à fric (barrez la mention inutile).

  J-B G

 

  1. Comprenant 17820 m² d’espace de vente, la galerie est louée à 71 enseignes, incluant des chaînes comme H&M, Zara, Esprit et Mango. Un supermarché Carrefour de 18400 m² est situé dans le centre commercial, mais il ne fait pas partie du holding Union Investment. Avec sa position bien connectée à Mons sur l’autoroute E-19 entre Bruxelles et Paris et sa forte zone de captage, le centre commercial remplit à la perfection les critères d’investissement d’Union Investment , Communiqué du 22 juin 2012. Chaînes, autoroute, captage, investissement, voilà qui est dit.
  2. Grand starchitecte espagnol qui a déjà officié à Liège sous mayorat socialiste, à la gare des Guillemins où il a planté un mastodonte d’acier de 437 millions d’euros (L’Avenir, 14/09/2009) Sur ce sujet, lire aussi http://urbagora.be/interventions/cartes-blanches/liege-guillemins-elepha...

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