Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

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Le «changement» «change» tout et ne change rien

Alexandre Penasse

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Le changement perpétuel des objets qui nous entourent, leur mort industriellement programmée,  trouve  très  certainement son succès dans un goût entretenu de la mode dont les résonances inconscientesparaissent, à y réfléchir un peu, évidentes. Changer les objets sans cesse, c’est s’assurer qu’ils ne nous survivront pas ; changer les arbres, les bâtiments, les rues, les transports, remodeler sans cesse l’espace, c’est refuser le durable au profit d’un éphémère faussement rassurant. Un éphémère du décor qui nous renvoie en contraste un sentiment de permanence.

Cela rassure les êtres faibles que nous sommes, qui ne peuvent croire en leur propre mort. Comme l’expliquait Freud : « nous avons manifesté à l’évidence une tendance à mettre la mort de côté, à l’éliminer de la vie. Nous avons essayé de la passer sous silence (...) c’est que notre propre mort ne nous est pas représentable et aussi souvent que nous ten- tons de nous la représenter nous pouvons remarquer qu’en réalité nous continuons à être là en tant que spectateur. (...) De ce point de vue, comme de tant d’autres, l’homme des premiers âges survit in- changé dans notre inconscient . Ainsi, notre incons- cient ne croit pas à la mort personnelle, il se conduit comme s’il était immortel(1). » La société capitaliste qui ne se pérennise que grâce à la consommation de masse – et à l’exploitation qui la permet – se nourrit très certainement de cette illusion subjective d’immortalité. Comme le disait Yvan Ilich, « dans notre siècle, le mythe  de  la  consommation  sans fin remplace désormais la croyance en la vie éternelle(2) ». Pourtant, cette illusion fait tout sauf nous aider à vivre. Car, encore, selon l’adage retourné  de Freud, « si tu veux supporter la vie, organise-toi pour la mort (3) » . La vie moderne, devant donc nous laisser le temps de nous y préparer, nous en éloigne chaque jour un peu, malgré une intime conviction qu’on ne peut nous enlever : celle qu’on s’en approche. On continue donc à travailler(4) 40 heures/ semaine, dans un rythme effréné, entre les enfants à conduire à l’école, les courses du samedi dans des lieux d’abondance surpeuplés, et l’organisation des prochaines vacances, temps de travail différé...

Aussi, pour ne pas changer et voir la mort, petit à petit, se marquer sur nos vies, on se change : nous remontons nos seins, tirons sur la peau de notre cou et de notre visage, injectons du botox dans nos fronts... Le culte de la jeunesse éternelle, qui n’est qu’un refus de la vieillesse (d’où aussi le mépris que nos sociétés occidentales modernes affichent à l’égard des vieux, qu’elles se complaisent à ne pas nommer, les appelant « personnes du 3ème âge », « personnes âgées », ...) et donc de ce qui la suivra, s’inscrit comme l’aveu d’un changement extérieur–d’apparence – qui n’est que spectacle : alors que les choses « changent » à un rythme effréné, on refuse le changement qui se produit en nous. Les événements de la vie qui marquaient le corps de la femme sont refusés pour les mêmes raisons: césarienne programmée pour « ne pas abîmer le corps », allaitement refusé pour les mêmes raisons. Tout cela se nourrit et nourrit le culte de l’homme éternel (les transhumanistes nous affirment que l’homme qui vivra 150 ans est déjà né).

Mais ce changement n’est au fond que change- ment dans la continuité : on change pour continuer à croître; on croît pour ne pas changer. On construit l’éphémère, le durable apportant peu de profits aux agioteurs de toutes sortes. Le changement n’est alors que continuité de ce qui est : son approfondissement sans fin prévue.

Et puisque « notre » changement perpétuel nécessite de pourfendre la dignité humaine, et qu’on ne peut plus le nier – mondialisation de l’information oblige dans ce cas –, on promet le changement puisqu’on doit, à défaut d’être cynique, le promettre: des esclaves s’esquintant pour fabriquer nos vêtements éphémères au Bangladesh meurent brûlés et écrasés sous les décombres d’une usine occidentale, on promet le lendemain que tout changera. Des « clandestins » périssent noyés en tentant de rejoindre « nos » côtes, on s’agite dans des promesses de changement (que ce soit par la promesse d’un meilleur accueil ou celle – plus certaine d’effets – d’un contrôle renforcé). Conservatisme progressiste propre à nos élites éclairées(5) qui, de sommets climatiques en sommets climatiques, appuyées dans cette tâche par des médias serviles, promettent que cette fois-ci c’est la bonne. On feint donc le changement car on ne peut faire autre- ment; la volonté feinte et rendue publique annulant comme par magie la contradiction entre les faits : on dit que l’on change pour oublier que c’est en pro- fondeur notre rapport aux autres et à la nature que l’on doit changer, se contentant d’aspects superficiels qui ne changent rien.

De même, très paradoxalement encore, le système médiatique entretient-il concomitamment la présentation d’un monde passé comme s’il était encore vivant et bien ancré, tout en prônant les éléments d’une modernité qui s’est employée à détruire ces structures anciennes. « Parallèlement à leur propagande pour le Développement, les divers médias de l’État, du Commerce et de l’Industrie diffusent toute une imagerie de la Nature et de la Campagne éternelles. Des écrivains bucoliques, fonctionnaires de la télé jettent un regard nostalgique sur la Bretagne ou les Landes à papa, dotées de toutes les vertus esthétiques et morales (...) désormais, dans la littérature et la Presse, il n’est question que de se donner des racines. Et la société qui le gaspille sur sa tombe célèbre l’année  du Patrimoine. Heureusement que les maigres crédits, cette année diminués, consacrés à ce Patri- moine purement culturel, sont surtout versés aux propagandistes des médias(6) ». Homogénéisant la pensée, le rapport aux autres et aux objets vers un système total, TF1 vante le local tout en l’envahissant par une globalité destructrice. N’était-ce pas Patrick Le Lay, ancien PDG de TF1, qui disait dans un ouvrage : « pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible: c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ».

Il ajoutait : « rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. C’est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l’in- formation s’accélère, se multiplie et se banalise(7) »…

  1. Sigmund Freud, « Essais de psychanalyse », éditions Payot, 1981. pages26, 35, 36, 40.
    1. « Une société sans école », oeuvres complètes, vol.1, p.262.
    1. Il détourne l’adage « si tu veux faire la paix, prépare-toi pour la guerre ».
    1. « Le latin palus (poteau) a donné les doublets pieu et pal (et ses dérivés empaler, palé, les plus techniques palée, palonnier, palplanche et palis [à l’origine de palissade et palisser, ainsi que du toponyme Lapalisse]) ainsi que travail «dispositif pour ferrer les bœufs» (cette machine [tripa- lium] comprenant trois poteaux, comme l’instrument de torture du même nom à l’origine de travailler qui évoque d’abord le tourment, la douleur ». Le Petit robert.
    1. «
    Combinaison en apparence contradictoire, le conservatisme progressiste est le fait d’une fraction de la classe dominante qui se donne pour loi subjective ce qui constitue la loi objective de sa perpétuation, à savoir de changer pour conserver ». Bourdieu P. La production de l’idéologie dominante, éditions raisons d’agir, Paris, 2008, p.72.
    1. Bernard charbonneau, « Le changement », Le Pas de côté, Vierzon, 2013. pp. 53-54. Voir la recension de l’ouvrage dans le Kairos de novembre 2013.
    1. Voir la définition de Patrick Le Lay sur Wikipédia.

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