Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

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L’austérité qui vient

Gérald Hanotiaux

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Dès la création du gouvernement Di Rupo en décembre 2011, la Belgique adopta au pas de course des mesures visant, dit-on, à faire face à la crise économique, dont une étape eut lieu en 2008 lorsqu’une série de banques  durent être sauvées de la banqueroute par l’Etat, après des opérations spéculatives dont elles connaissaient les risques. Irritations, énervements, révoltes,... devraient se manifester au sein de la population, hélas, il semble que tout reste plutôt calme!

 

Un gouvernement, vite!

Le dimanche 23 janvier 2011, quasiment un an avant la prestation de serment du "socialiste" Elio Di Rupo à la tête d’un gouvernement, plus de 30000 personnes manifestèrent dans les rues de Bruxelles. Un bon score, mais... événement peut-être unique au monde, surréalisme belge oblige, cette foule ne défila pas pour attaquer une politique à l’œuvre ou des mesures gouvernementales, mais se mobilisa POUR un gouvernement.

Nous le savons, la Belgique détient le record du monde -tous types de régimes politiques compris- de la période la plus longue sans gouvernement de plein exercice. Temps joyeux! Lorsque durant des mois la classe politique se disputait, au gré des humeurs d’un autonomiste occupant un espace politique laissé béant par l’ineptie d’une gauche convertie au néolibéralisme, aucune initiative socialement désastreuse ne fut mise à l’agenda. Durant 541 jours: calme plat pour l’austérité!

Aujourd’hui nous le subissons, le gouvernement, et on se sert... dans la poche des plus pauvres de ce pays!

 

Une vieille histoire

Parmi ses premières mesures, le gouvernement s’attaqua notamment aux chômeurs, répondant aux attentes et revendications de la Fédération des Entreprises de Belgique (FEB). Au programme: réduction du maigre niveau des allocations de chômage pour certains, suppression pour d’autres. Si les travailleurs perdant leur travail toucheront à présent 65% (au lieu de 60%) de leur salaire durant les six premiers mois d’inactivité, la dégressivité s’accentuera progressivement pour atteindre après 36 mois un forfait (chef de ménage 1090 euros, isolé 916 euros et cohabitant 484 euros). Ces sommes, placées en regard du coût de la vie quotidienne, indiquent clairement l’impossibilité de vivre dignement de ces revenus. Plus grave encore, les ‘allocations d’insertion’, octroyées aux personnes n’ayant jamais rempli la période de travail nécessaire pour obtenir les allocations de chômage sur base du travail, seront désormais limitées dans le temps! Après 36 mois sans travail, on vous coupe les vivres!(1)

vignette2.jpg?itok=VAnIxCBzRéalisant le vieux rêve libéral belge, le premier coup de poignard dans les allocations de chômage illimitées dans le temps restera dans l’Histoire frappé des sceaux socialistes du PS, parti du Premier ministre, et du SP-A, parti de la ministre de l’emploi. Champagne à la FEB et chez les libéraux des deux communautés!

Selon l’équipe de monsieur Di Rupo, ces attaques sociales seraient justifiées par la récente crise économique, mais il n’en est rien. D’abord pensées au sein de la Stratégie Européenne pour l’Emploi en 1997, elles furent ensuite formalisées au Sommet de Lisbonne en 2000, pour se concrétiser en Belgique en 2002 avec la transformation des Centres Publics d’Aide Sociale, en Centres Publics d’Action Sociale (CPAS), puis en 2004 avec le contrôle du comportement des chômeurs, des changements conditionnant l’octroi du minimum vital et des allocations de chômage à des preuves de recherche active d’emploi.

Les allocataires sociaux devinrent plus compétitifs, ils furent activés. De nombreux chômeurs en attente d’un travail c’est bien, mais de nombreux chômeurs s’agitant dans tous les sens pour dégoter des emplois inexistants, c’est mieux. La Belgique compte des centaines de milliers de chômeurs, que ces derniers envoient deux, quatre ou cinquante lettres de motivation sur le mois n’y changera évidemment rien. Un seul but à ces plans de contrôle : faire pression vers le bas sur le monde du travail, placer les demandeurs d’emploi toujours plus en position de concurrence!

Pourquoi, dans la vision des responsables européens, toutes ces mesures s’imposèrent-elles à ce moment précis? A l’époque du Sommet de Lisbonne, une majorité de pays de l’Union étaient gouvernés par des formations politiques dites "de gauche", une légère relance économique s’était fait sentir et des mesures venaient menacer les visions libérales de gestion du marché du travail. Par exemple, la France vota la loi sur les 35 heures de travail hebdomadaire. A mille milliards de lieues de nous l’idée d’idéaliser une formation nommée Parti Socialiste, cependant prononcer aujourd’hui ces cinq mots d’affilée révèle une teinte sonore bizarroïde : réduction / du / temps / de / travail.

Diantre! Une Union européenne composée d’États majoritairement gérés par des formations socio-démocrates capitalistes suffit donc à l’époque à paniquer les responsables des institutions européennes! C’est dire...

 

Vive le chômage!

Afin de maintenir les salaires au plus bas et la possibilité de déréguler toujours plus le marché du travail, dans le contexte européen de 2000, les chômeurs risquaient de manquer et, en parallèle, leur pression sur le monde du travail risquait de diminuer... Pour les groupes sociaux représentés par les institutions européennes, il fallait empêcher les travailleurs de se réveiller et de se tourner vers la revendication de meilleures conditions, de vie et de travail.

Contrairement à ce qu’indiquent les lamentations politiques constantes depuis des décennies, le chômage massif n’est pas seulement un fait, mais aussi un outil économique, souhaité et planifié. Le Bureau fédéral du Plan fixe en effet un taux de chômage sous lequel il n’est pas souhaitable de descendre. Pour 2008, le taux de chômage ne devait pas descendre en dessous de 13%(2). Pour le Bureau du Plan, des tensions salariales débouchant sur des hausses de salaires se manifestent lorsque le taux de chômage se situe sous le NAIRU, une mauvaise chose pour les actionnaires! Le NAIRU est le ‘Non accelerating inflation rate of unemployment’, en français ‘taux de chômage n’accélérant pas l’inflation’.

Sur le sujet, laissons la parole à Bernard Conter, politologue. « On comprend aisément l’utilité, formulée par la théorie néoclassique, d’un taux de chômage minimum pour limiter les exigences salariales et l’inflation. Ce ‘minimum de chômage nécessaire’ est appelé chômage d’équilibre ou encore NAIRU. Pour reprendre une assertion connue, le chômage n’est pas qu’un problème, c’est aussi une solution. Toutefois, pour que les chômeurs exercent une ‘menace crédible’ sur les travailleurs, il faut qu’ils soient réellement compétitifs, c’est-à-dire disponibles, bien formés et recherchant activement du travail. C’est l’intensité de la recherche d’emploi, plus encore que l’existence du chômage, qui constitue un réel instrument de pression à la baisse sur les salaires. Dans cette perspective, il ne faut pas qu’un système d’indemnisation du chômage ‘désincite’ les chômeurs à chercher du travail. Il s’agit, au contraire, de les y encourager grâce notamment aux politiques ‘d’activation’ des chômeurs (formation, accompagnement, aide à la recherche d’emploi). Ce n’est qu’en l’absence des ‘rigidités’ évoquées plus haut (salaire minimum, syndicats, allocation de chômage, droit du travail, etc.) et grâce à la ‘compétitivité’ des demandeurs d’emploi que le chômage contribue à discipliner et à limiter, notamment, les prétentions salariales. »(3)

Voilà donc un acronyme, NAIRU, nécessaire à la compréhension des rapports de forces en présence dans les enjeux actuels, au sein de nos rapports avec les pouvoirs économique et politique, mais également au sein des rapports sociaux, entre catégories artificiellement séparées d’individus, telles que ‘chômeurs’, ‘travailleurs’, ‘allocataires de CPAS’, ‘pensionnés’,...

 

Casser les clivages

Une participante au « G1000 », sommet organisé le 11 novembre 2011 pour sonder un échantillon de mille représentants de la population belge, nous exposa la teneur des discussions sur la sécurité sociale. Au sujet du chômage, les principaux votes donnèrent 38% des participants désirant "rendre le travail plus attrayant en augmentant le salaire de base" et 36% "pour la limitation des allocations dans le temps". La stratégie du pouvoir, monter les gens les uns contre les autres, révèle donc toujours son efficacité. Pourtant ces données, placées côte à côte, sont simplement incompatibles. Pour résumer et définitivement enfoncer le clou : allocations de chômage limitées dans le temps = plus de gens placés de force sur le marché du travail = plus de concurrence entre humains cherchant à disposer de quoi manger tous les jours au sein d’une offre de travail limitée = plus de pression sur les salaires. Et donc : PAS d’augmentation des salaires!

Cette course à l’emploi est un subterfuge, au final plus de gens se retrouvent dans des postes de travail précaires, à côté de toujours plus de miséreux prêts à saisir n’importe quel travail. Une assurance digne de chômage est donc l’assurance de salaires dignes dans l’ensemble du monde du travail.

vignette3.jpg?itok=zzPlC0W9Dans une perspective métaphorique, côte à côte ces deux aspirations populaires équivalent par exemple à désirer une baisse radicale du nombre de cancers du poumon, tout en fixant le prix du paquet de cigarettes à 45 centimes d’euros.

Par ailleurs, les chômeurs ne sont pas les seuls concernés: quelle fut la première mesure de notre gouvernement fraîchement constitué? En période de pénurie d’emplois, lorsque les gens sont licenciés par dizaines ou centaines d’individus, il décida de reculer l’âge de la pension. Les travailleurs âgés rejoignent les chômeurs dans l’arène, plus nombreux sur le terrain, donc, pour le même nombre de postes de travail, voire moins. Toujours plus nombreux, toujours plus en concurrence.

Les travailleurs pestant, avec le monde politique et la presse(4), envers les chômeurs présentés comme des profiteurs, se tirent en réalité des balles dans les pieds. Nous aimerions assister un jour au réveil des journalistes de la presse quotidienne, et les voir rappeler au public ces simples évidences, mais pour l’instant ils préfèrent la plupart du temps diffuser la propagande de division: les chômeurs seraient des profiteurs. Comme s’il était possible de profiter de quoi que ce soit en vivant avec quelques centaines d’euros mensuels...

Il n’existe certes pas de recette miracle, mais l’ambition principale d’un mouvement social aujourd’hui doit être, de manière urgente, de tenter la connexion des différents mondes dont les intérêts convergent vers des ennemis communs, aujourd’hui contre les gouvernements européens d’austérité, mais de manière plus large contre la société de consommation et le mythe d’une croissance infinie !

 

Le travail rend libre

En ces temps de gouvernement retrouvé, et si l’on est chômeur sous Di Rupo, il est prudent d’anticiper quelque peu l’avenir et de connaître les idées reposant dans la tête des ministres. Monica De Coninck, en charge de l’emploi, nous donna un aperçu de son idéologie lors de sa première prise de parole publique en janvier 2012, dans une longue interview à la presse(5). Au programme? Le Pire!

Ornant la Une du journal, un slogan nous indique que la ministre est atteinte du célèbre ‘Syndrome d’Orwell’, le plus sérieusement du monde elle déclare: « Il y a assez de travail pour tout le monde »! Nous connaissons l’antienne fantasmatique politique et syndicale, assénée depuis 40 ans, selon laquelle l’objectif souhaitable serait un plein emploi encore atteignable dans le contexte actuel, sans repenser fondamentalement l’organisation sociale et professionnelle de notre société. Dans la rhétorique du gouvernement Di Rupo, il ne s’agit plus d’un souhait mais d’une affirmation. Tels les slogans totalitaires du roman "1984", du type "la guerre c’est la paix" ou "la liberté, c’est l’esclavage", en 2012 en Belgique nous devrions l’intégrer, c’est un fait: il y a du travail pour tout le monde!

En pages intérieures, sous le titre : « Contrats flexibles pour chômeurs de longue durée », l’interview nous indique la politique d’amplification du précariat à venir sous ce gouvernement d’austérité. 1 253 mots, pour 7 438 caractères, tous aussi édifiants les uns que les autres. Forte de son expérience comme présidente du CPAS d’Anvers, et de l’application des politiques de travail forcé pour conserver le droit au minimum vital, la ministre semble considérer les pauvres comme des handicapés. « Dans notre société les normes sont très élevées: pour réussir, il faut être beau, intelligent. Il y a un groupe de gens qui ne peut pas atteindre ces normes. » Si certains ont pu être remis au travail, pour d’autres c’est extrêmement difficile, « ce sont souvent ‘des inadaptés sociaux’ qui cumulent les handicaps. Ils sont parfois peu intelligents, ou trop vieux, ou dépendants de l’alcool, de la drogue (...) Pour eux, on devrait pouvoir imaginer des travaux d’intérêt public. Pas pour sanctionner. Mais pour qu’ils restent intégrés dans la société. Le travail fonde l’identité des gens ». Voilà donc sans doute le type de travail disponible pour tout le monde!

A la question de l’enseignement tiré par cette expérience personnelle au CPAS, elle nous livre en réponse: « Quand on prend les gens par le collier, on peut les activer. » Wouf Wouf!

La crise, un mot définissant à l’origine un état soudain, furtif et perturbant, a de beaux jours devant elle. Elle permet aujourd’hui d’accuser ceux qui n’ont rien de profiter du système.

Gérald Hanotiaux

  1. Pour un détail des mesures gouvernementales touchant les chômeurs, consultez le site des travailleurs sans emploi de la FGTB, à cette adresse :http://www.tselux.be/article-reforme-des-allocations-de-chomage-10696587...ou du comité de chômeurs ‘1000 milliards’ à cette adresse:http://www.1000milliards.be/?p=316
  2. ‘Le NAIRU en Belgique : 13 % de chômage utile! Le Bureau du plan veut activer les plus de 50 ans!’, Luca Ciccia, Journal du Collectif Solidarité Contre l’Exclusion, numéro 58, avril 2007, pp. 18-19. www.asbl-csce.be
  3. ‘Taux d’emploi et NAIRU : Le scandale du chômage nécessaire’, rencontre avec Bernard Conter, par Luca Ciccia, Journal du Collectif Solidarité Contre l’Exclusion, numéro 58, avril 2007, pp. 14-17. www.asbl-csce.be
  4. Voir par exemple l’imposant dossier de Bernard Demonty dans Le Soir du 6 février 2012, ‘Les chômeurs sont des profiteurs’... au moment où apparaissaient les nouvelles attaques gouvernementales. De même, la grève est sans cesse vilipendée, une analyse de la presse belge est disponible sur le site ‘ACRIMED – Observatoire des médias’,  voir ‘Grève en Belgique: Haro sur les grévistes et les syndicats’, Daniel Zamora, le 3 janvier 2012. http://www.acrimed.org/article3741.html
  5. ‘La ministre de l’emploi Monica De Coninck dévoile ses intentions’, entretien avec Laurent Gérard et Vincent Rocour, La Libre Belgique, 24 janvier 2012, à lire à cette adresse : http://www.1000milliards.be/?p=363

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