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La police manque de considération

Gérald Hanotiaux

Le mercredi 23 octobre de l’année 2013 connut un événement insolite: une manifestation de policiers. Dans un contexte d’intense répression des mouvements sociaux, ces individus réclament plus de considération de la part de la population belge... Certains jours, nous nous pinçons pour y croire.

Assurant un bruit de fond, la radio est allumée lorsque surgit la nouvelle: «les policiers manifestent aujourd’hui dans le centre de Bruxelles!» Au sein d’un flux d’informations toujours plus répétitives et déprimantes, cette dernière recèle au minimum le mérite d’attirer l’attention. Quelle est donc la raison de la mobilisation policière? Ces messieurs-dames en uniforme désirent plus de sécurité! L’idéologie sécuritaire politicienne nous entraîne parfois vers des méandres insoupçonnés.

Nous pensions impossible pour un policier de porter l’uniforme en dehors du service, or l’intention est bien de défiler dans les rues affublés du costume réglementaire. Dès lors, les informations radiophoniques annoncent des conditions à l’accord de la hiérarchie. Par exemple, chaque agent-manifestant devra laisser son arme au commissariat! Bien, nous n’aurons pas de tirs en direction des collègues venus régler la circulation! Chacun doit également s’engager à n’exhiber ni bière ni alcool durant la manifestation. Nous ne verrons donc pas de policiers la matraque dans une main, la bière dans l’autre... Bref, la présentation radiophonique est suffisamment cocasse pour nous décider à faire un crochet par la rue de la Loi.

Police partout

Sur la route, un hélicoptère de police sillonne le ciel, sans doute au cas où les manifestants, ultra-déterminés, décident d’assiéger la zone neutre... Les habitants de la Capitale le savent bien, Bruxelles connaît une zone, dite «neutre», fixant un périmètre au sein duquel il est interdit de manifester. Elle comprend le Parc royal et les deux palais situés aux extrémités, celui du Roi et celui de la Nation, le Parlement fédéral. Arrivés au carrefour Arts-Loi, nous constatons la présence de policiers en zone neutre, derrière les barrages de protection. Ça, nous en avons l’habitude. Mais aujourd’hui, les policiers sont également de l’autre côté des barrages, face à leurs collègues au travail, qui ne démontrent aucune animosité. Cela, nous en avons moins l’habitude.

Scrutant la foule, outre des manifestants en uniformes, nous apercevons également beaucoup de bonshommes rouges, verts ou bleus, nous cassant les oreilles avec d’assourdissants pétards, comme dans n’importe quelle manifestation syndicale. Parmi les personnes mobilisées, le bourgmestre NVA d’Anvers, entourés de ses agents, ainsi que plusieurs parlementaires du Vlaams Belang. Chacun ses alliés, n’est-ce pas, au mérite... Par contre, les mobilisés du jour semble appartenir au genre discipliné: aucune canette de bière n’est visible, contrairement à n’importe quelle manifestation syndicale.

L’ennui est prégnant, nous quittons les lieux en regrettant de ne pas avoir souligné cet événement de manière plus conséquente. La prochaine fois, nous tenterons de nous organiser plus tôt, afin de participer collectivement au soutien des manifestants dans leur démarche. Nous pourrions y déployer nos calicots, cette fois rigolos: «Manifestants, arrêtez le travail!». Ça ferait des vacances! Ou encore, fustigeant les cadences infernales des fonctionnaires de police et leurs surcharges de travail injustes, nous scanderions vaillamment un bon vieux: «Police Partout, Justice nulle part!»

Bilan de la mobilisation? Positif, en regard des objectifs annoncés. Deux mille participants étaient attendus, ils furent selon les organisateurs quatre mille à répondre à l’appel. Quatre mille, également, selon la police.

Chaude actualité

Elle est en manque? Dès lors, considérons! Considérons la réalité policière. Si nous nous pinçons pour y croire, ce n’est pas par opposition à la liberté de manifester. Du tout! Mais très exactement la veille de cette manifestation pour plus de respect, le 22 octobre, d’autres manifestants prenaient des coups au même endroit! Suite aux actes des fonctionnaires de police, le sang coula sur le bitume.

Durant des semaines et des mois les demandeurs d’asile afghans manifestèrent régulièrement à Bruxelles. Motif? Obtenir des autorités belges un statut de séjour officiel, ne fût-ce que provisoire, le temps d’espérer un pays natal pacifié. Pour refuser ce statut, le gouvernement belge qualifie l’Afghanistan de pays sûr (Secrétariat d’État à la Politique de Migration et d’Asile), tout en le déconseillant aux ressortissants belges (Ministère des Affaires étrangères). L’argumentaire des manifestants du 22 octobre mentionnait la présence des militaires belges au pays, depuis une dizaine d’années, ainsi que le parcours d’Aref, arrivé en Belgique en 2009, à qui fut refusé à plusieurs reprises le statut de réfugié. Expérimentant en conséquence la galère et la misère, à la rue et sans aucun droit, le jeune homme opta finalement pour un retour «volontaire». Peu après son arrivée dans le pays sûr, il fut simplement abattu par balle, en plein jour, à l’âge de 22 ans.

Cette journée de manifestation se solda par 158 arrestations, réalisées dans un déluge de violence policière. La répression fut diligentée par un commissaire bien connu de tout manifestant bruxellois, pour sa brutalité et sa jubilation à réprimer les mobilisations sur le territoire de la capitale.

Ce matin-là, la situation des Afghans était évoquée par les parlementaires en Commission de l’Intérieur de la Chambre. Avec des associations d’aide aux migrants, ils y interrogeaient le Commissariat Général aux réfugiés et Apatrides (CGRA) et l’Office des Etrangers (OE). L’avocate Selma Benkhelifa, en charge de dossiers d’Afghans, participait à ces auditions qui ne débouchèrent sur aucune avancée. «Vers 13h, je suis sortie et j’ai rejoint les manifestants dont plusieurs commençaient à retourner vers la rue du Trône où ils logent dans un bâtiment désaffecté. Arrivés au métro Arts-loi, ils reçoivent le message suivant: profitant de votre absence, la police est venue pour déloger les familles restées à la rue du Trône; toutes vos affaires ont été jetées dans la rue; il n’y a plus personne là-bas! (...) choqués et ne pouvant plus retrouver leur logement, ils décident de faire un sit-in. Pas pour organiser une nouvelle manif’ mais pour réfléchir à ce qu’ils vont faire! La police leur dit de dégager; certains répondent: “On ne sait pas où aller: on va dormir ici!”. On avait réellement affaire à des gens désespérés et ne sachant plus quoi faire». (1)

La police parlera de trouble de l’ordre public, non pour justifier la violence de l’expulsion du bâtiment, ni les insultes et le racisme exprimés durant l’action, mais pour désigner des gens assis et inoffensifs. L’avocate poursuit, «j’ai vu arriver de nouveaux policiers avec des grands boucliers, des chiens sans muselière, etc. J’ai commencé à dire aux gens qu’il fallait absolument partir; que ça allait mal tourner... Au moment où les Afghans se levaient, les policiers armés de boucliers les ont encerclés. Les gens étaient bloqués par un “cercle de boucliers” qui les poussaient de toutes parts. D’autres policiers sortaient les femmes du cercle en les tirant par les cheveux de toutes leurs forces. Ils ont même éjecté une poussette avec un enfant dedans... A proximité, il y avait un vieux monsieur belge sur le trottoir: il a été balayé et jeté à terre! Puis les policiers l’ont relevé et l’ont placé de force à l’intérieur du cercle d’Afghans... Cette personne âgée, apparemment flamande, protestait et criait en néerlandais, mais les policiers ne voulaient rien entendre!»

Les actes policiers ne s’arrêtèrent pas là, car peu après est découvert gisant à terre un jeune homme ensanglanté, le crâne défoncé. Les policiers emmenèrent les manifestants, «un par un, pour les arrêter. Puis, je vois qu’ils mettent un homme à terre et l’immobilisent. Un policier surgit et lui flanque une série de coups de pieds dans les côtes... Cet homme était à terre, ne pouvait strictement rien faire! Là, je me lève, m’approche de ce groupe de pandores et tente de les calmer. Je leur dis: la loi sur la fonction de police ne vous autorise pas à faire usage de violences sur une personne qui n’oppose aucune résistance. A ce moment précis, à trois mètres de moi, j’ai vu le commissaire Vandersmissen. Il m’a pointé du doigt en disant: L’avocate, là, en rouge: vous me l’arrêtez!».

Aucun doute possible, les notions à aligner à la suite du mot “respect” semblent pour le moins modulables au sein des corps policiers. Le lendemain, certains policiers-manifestants en uniforme se grimeront le visage de coups et de sang. Étaient-ils déguisés en Afghans, pour saluer la bravoure des collègues la veille?

Journalistes également dans le collimateur

Pour la police aujourd’hui, personne ne devrait entraver la bonne marche de leurs actes de répression, ni en être témoin. Un journaliste, couvrant les actualités du combat des Afghans, s’exprima publiquement sur les menaces, intimidations et violences verbales dont il fut victime de la part d’officiers de police. Il tint à exposer ses inquiétudes, notamment en regard du droit à informer librement. «(...) Au cours d’une seule journée, j’ai été arrêté deux fois par les mêmes policiers. J’ai été victime de violences physiques et psychologiques, de menaces, d’humiliations et d’intimidations. Mes droits ont été à plusieurs reprises bafoués. J’ai vu mes images être saisies, volées et supprimées par la police. Aujourd’hui, j’ai peur pour ma sécurité et celle des gens que je photographie, ainsi que pour ma liberté à exercer le métier de photographe de presse»(2).

Après une action pacifique devant les locaux de l’Office des étrangers, terminée et observée par une équipe de télévision et une personne qualifiée par le journaliste de “photographe-citoyen”, des camionnettes de police arrivèrent dans les rues latérales. «De loin, je remarque que l’équipe de TV Brussel se fait violemment interpeller alors qu’ils rejoignent leur voiture, idem pour le photographe-citoyen. Je vois quelques secondes après que des policiers se dirigent vers moi, accompagnés d’un agent de sécurité. J’ai reconnu le visage de plusieurs d’entre eux, ils étaient en effet venus harceler la semaine précédente les réfugiés afghans au 127, rue du Trône. Certains m’avaient ce jour-là menacé: “Toi, si on t’attrape, on va te niquer ta sale gueule, on va te démonter et détruire ton appareil photo”. Prenant peur, plus pour mon matériel que pour moi, je me mets à cavaler. L’agent de sécurité m’a rattrapé et immobilisé au milieu de la Gare du Nord, j’ai été très brutalement plaqué au sol et menotté par huit à dix agents de police selon les témoins. C’est sous bonne garde, plié en deux et tel un dangereux criminel que l’on me fait rentrer dans un combi. A cet instant, je les ai entendus dire “tu vois, on t’avait dit qu’on te retrouverait, maintenant, tu vas le regretter”. Ils savaient que j’étais photographe de presse, ils me connaissaient.»

Après un passage au commissariat, le journaliste est libéré vers midi. Il rejoint plus tard les personnes qui réclament la libération des militants arrêtés le matin. «Je les prends en photo pendant qu’ils scandent “Libérez nos camarades!”, une policière vient gentiment leur demander combien de temps ils comptent rester sur le trottoir en face du commissariat. Cinq minutes après, sans avertissement, ils sont très violemment arrêtés. Le commissaire lui-même vient me chercher, alors que j’étais à dix mètres de là: “Tu n’as pas compris avec ce matin? Eh bien cette fois, tu vas comprendre et on va bien te le faire regretter”, tels étaient ses mots. Aucun motif et de nouveau en arrestation administrative. Mon sac photo est immédiatement confisqué, je suis menotté, déshabillé et fouillé. (...) En sortant, j’ai pu découvrir que la majorité de mes images avait été supprimée et j’ai ressenti des douleurs lancinantes dans mon bras gauche toute la soirée. Cette journée ubuesque marque un tournant important des rapports entre la Presse et les Forces de l’ordre. Des journalistes ont été volontairement inquiétés et j’ai été arrêté parce que je gênais certains officiers. Dans un pays démocratique, comment est-il possible d’en arriver à une telle situation?».

Ces deux témoignages sont éloquents sur le climat dans lequel nous évoluons aujourd’hui. Qu’adviendra-t-il des afghans arrêtés le 22 octobre? Direction centres fermés pour étrangers, où ils connaîtront d’autres formes de violence d’État. La guerre contre les Afghans se déroule donc sur deux fronts, en Afghanistan avec l’armée belge, et à Bruxelles avec la police belge.

La rébellion, prétexte paravent

Parmi l’argumentaire motivant leur manifestation, les policiers avançaient le chiffre de 1.600 faits annuels de violence, portée sur des agents. Un rapide calcul révèle une moyenne de plus de 4 faits par jour! Là, nous rions, d’un rire certes jaune, mais néanmoins puissant. Ce chiffre inclut-il toutes les affaires de “retournements” de l’origine de la violence, effectués par les policiers pour masquer à posteriori leurs propres actes?

Cela devient de plus en plus systématique: lorsque les agents portent des coups sur des quidams et si, audacieux, ces derniers décident de porter plainte, très souvent les plaignants sont à leur tour attaqués pour violence contre un agent de la force publique, ou sont d’emblée accusés de “rébellion”. Rideau! Il n’y a rien à voir... En justice s’opposeront alors deux versions, au sein d’un rapport de force pour le moins singulier.

Les exemples de violences policières ne manquent pas. Cela va de manifestants arrêtés avant le départ, d’autres frappés, des jeunes filles déshabillées, menacées de viol (3), d’autres personnes victimes de torture (4), etc... Comment s’étonner de la méfiance du public lorsqu’il voit poindre des uniformes à l’horizon? Quand la police représente une menace violente, et non une protection, comment encore s’étonner du manque de considération éventuellement accordée à ses agents? Nous reviendrons sur tous ces sujets, mais prenons déjà rendez-vous: lors de la prochaine manifestation de policiers, organisons-nous, allons distribuer en bordure de cortège l’information de l’Observatoire des violences policières en Belgique (5)! Victimes ou témoins, n’oubliez pas d’y signaler tous vos témoignages!

Gérald Hanotiaux

  1. Citations extraites de l’interview de Selma Benkhelifa: “Le commissaire Vandersmissen est une brute”, par le journaliste Olivier Mukuna, 24 octobre 2013.www.femmesdechambre.be/selma-benkhelifa-le-commissaire-vandersmissen-est...
  2. Extraits du témoignage “Un photographe arrêté à deux reprises vendredi, la fin de la liberté de la presse en Belgique?”, Thibault Kruyts, 20 octobre 2013. pressformore.com/un-photographe-arrete-a-deux-reprises-vendredi-la-fin-de-la-liberte-de-la-presse-en-belgique-2
  3. Voir les faits sur des manifestants arrêtés en 2010, abondamment insultés par les agents et pour lesquels «l’officier Vandersmissen a fait le tour des cellules masculines, accompagné de collègues, et menaçant les détenus masculins avec une matraque en leur laissant le “choix” entre des coups et la sodomie», question parlementaire de Zoé Genot à la ministre de l’Intérieur Annemie Turtelboom, chambre des représentants-commission de l’Intérieur, compte rendu intégral crIV53-com001, réunion du 5 octobre 2010. www.zoegenot.be/En-marge-de-l-Euro-manif-et-du-no.html
  4. Le 9 décembre 2013 démarra le procès de 13 policiers. Ils avaient frappé, humilié et volé des personnes vivant à la rue et des sans-papiers: «frappées avec des câbles électriques dénudés, certaines avaient été offertes en cadeau à un anniversaire, comme souffre-douleur, une fillette tsigane de douze ans avait été tondue et humiliée», etc... Les faits furent dénoncés en interne, quatre ans après avoir été commis, par des policiers ayant brisé le ‘code du silence’. Pour un fait connu, combien restent dans l’ombre?, citation extraite du JT de RTL, 9 décembre 2013.www.rtl.be/info/belgique/faitsdivers/1053477/le-quotidien-de-ces-policie...
  5. Le tract est téléchargeable sur le site de l’observatoire des violences policières en Belgique, mis en place par la Ligue des Droits de l’Homme. Nous développerons son travail dans le numéro de juin de Kairos. https://obspol.be/

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