Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

Dossier

La décroissance vue par les convaincus… de la croissance

Décryptage d’une émission faussement neutre

Alexandre Penasse

Une chaîne télévisée, quelle qu’elle soit – RTL, RTBF, TF1…– , qui dépend en partie des revenus des annonceurs peut-elle objectivement traiter des sujets comme la simplicité volontaire et la décroissance ? Réaliser une émission sur ce thème est-il un gage suffisant dès lors que, à priori, les deux parties « opposées » semblent équitablement représentées, donnant le sentiment d’une forme d’impartialité ? Le décryptage de la façon d’aborder la décroissance dans une émission nous laisse toutefois penser que trop souvent encore, on ne peut présenter celle-ci que sous les traits comiques de la caricature.

  Le traitement médiatique d’un sujet comme la décroissance — remise en question de la croissance, l’un des fondements de nos sociétés productivistes— peut sembler à priori neutre lorsqu’il est le fait d’une émission, Question à la une, qui affirme «mener l’enquête dans un esprit “poil à gratter”, sur un ton à la fois pertinent et impertinent et “avec le pied dans la porte” s’il le faut(1) ». Pourtant, se pose la question : comment une chaîne pourrait-elle traiter de façon équilibrée la simplicité volontaire? Alors même qu’elle nous abreuve copieusement de publicités et racole les téléspectateurs/consommateurs dans une course à l’audimat empruntée au style de la chaîne privée RTL, pour laquelle on se dispensera d’arguments critiques tant elle a valeur de dépotoir – sans que nous assimilions évidemment le spectateur de la chaîne à celle-ci.

  Elle ne le peut plus, et donc feint de le pouvoir. Ainsi retrouve-t-on dans l’approche faussement objective choisie par l’émission les ficelles classiques du traitement médiatique de l’« étrangeté » : « combien sont-ils en Belgique à partager les idées de la simplicité volontaire ? », questionne en voix-off la journaliste, alors que nous voyons sur l’écran des individus autour d’une table filmés d’un point situé hors de la pièce où se situe l’action. « En Belgique, reprend la journaliste, on estime qu’un demi-millier de personnes adhère officiellement au mouvement ; elles forment même une sorte de club»… Dans cette mise en scène, dans les mots utilisés ( «Une sorte de club », «on estime» ), on suggère, volontairement ou non l’étrangeté, l’anormal face à une norme reprise comme si elle allait de soi, quotidiennement par la RTBF et le monde médiatique(2) . Ces «anormaux », au sens de ceux qui refusent et contestent la norme de la société de consommation et souhaitent ne plus la suivre, sont implicitement associés à une secte – un « club » –, ou à des individus qui doivent se soigner : « ici [dans les groupes de parole de simplicité volontaire], ils racontent leur parcours de simplicitaires, un peu à la manière des alcooliques anonymes », explique la journaliste. Or, si les groupes de simplicité volontaire se revendiquent des méthodes comme celles qui encadrent les réunions des alcooliques anonymes, la journaliste joue sur cette ambiguïté en ne précisant pas que la similarité porte bien sur les types d’organisations entre les deux groupes, et non sur les raisons qui amènent les individus à y participer. D’emblée, les simplicitaires et autres décroissants semblent nécessiter une cure d’adaptation.

«ça ne vous gêne pas, c’est contradictoire quand même ? »

  Dans cette approche de la décroissance, nous retrouvons également les tentatives de discrédit que l’on rencontre fréquemment, en particulier celle qui cherche le moindre indice d’« incohérence» : « Mais qu’est-ce que cette noix de coco fait là?», demande d’une ingénuité affectée la journaliste à un représentant de la simplicité volontaire qui lui fait voir le contenu de son frigo. « Dans cette alimentation, répond celui-ci, on apprécie assez bien aussi quelques fruits exotiques, dont les noix de coco »… « qui ont voyagé ! » reprend la journaliste. « Qui ont voyagé, tout à fait, et alors ici quelques olives qui ont voyagé d’Espagne jusqu’ici ». « Ça, ça ne vous gêne pas, c’est contradictoire quand même ? », entonne la journaliste dans un refrain bien connu. Voilà ici la grande attaque au niveau individuel qui se ré- percute sur les mouvements de la décroissance et de la simplicité volontaire, et tente de leur faire perdre toute crédibilité, comme s’il fallait être tout à fait propre avant de se laver. Vous possé- deriez deux voitures dans votre ménage, partiriez plusieurs fois par an en avion dans un lieu exotique, consommeriez sans vous questionner tout ce qu’on vous propose au supermarché… là, conforme à la norme, point de reproches on vous ferait. La remise en question du système consumériste et les tentatives d’échapper autant que faire se peut à son emprise demanderaient une sorte de perfection, une absence de contradiction; d’être intégralement et absolument cohérent. Mais cette injonction tacite élude la réalité du problème auquel nous sommes tous confrontés : nous ne pouvons sortir complètement et en une fois du mode de société qui nous est imposé, et cette fausse possibilité crée l’illusion de l’argumentation suprême qui décrédibilise toute contestation.

  Si la cohérence implique l’union des comportements de l’individu avec ses idées contraires au système dominant, n’ayant pas d’incidence sur le fonctionnement global de ce système, il ne peut totalement y être étranger. Certains, devant cette impossibilité d’être «parfaits » poussent le plus loin possible les expériences d’opposition, et se voient alors qualifiés de radicaux, voir d’extrémistes. Ainsi, la radicalité se mesure-t-elle trop souvent en fonction d’une minorité agissant diffé- remment de la masse, au lieu de l’être à l’aune de certaines valeurs morales et de décence. Dans ce cadre, on ne questionne pas les valeurs portées par la pensée dominante – consommation, bagnole, malbouffe, individualisation, marchandisation de tout, société du spectacle, concurrence et compétition…–, prise comme neutre idéologiquement, mais uniquement l’écart par rapport à cette norme majoritaire entretenue par le discours médiatique.

  La norme qui nous est imposée n’a rien d’anormal pour ceux qui l’acceptent, à l’instar du journaliste qui, agissant en tant qu’individu, est soumis à des contraintes normatives. En adoptant cette approche cinématographique, il ne fait donc que répondre à une logique sociale dominante qu’il reproduit et qui a pour lui un caractère d’évidence, persuadé qu’il agit librement «avec le pied dans la porte, s’il le faut »

  Lorsque la journaliste énonce en voix off : « de toute évidence, Claire et Antoine ne manquent pas de ressources, alors pourquoi se contenter d’une Yourte ? », l’explication des concernés ne peut suffire à se soustraire de toute la puissance de domination symbolique qui se trouve dans l’interrogation — dont la force s’exprime dans des termes comme «manque» et «contenter ». Poser la question, c’est énoncer en filigrane une réponse seconde, implicite, celle dictée par nos modes de vie et l’idéologie dominante : avoir des ressources, synonyme dans cette question d’avoir de l’argent, implique nécessairement d’adopter le mode de vie confortable et moderne telle que la société définit ce qui est confortable et moderne. Dans cette norme, yourtes, maisons en paille, dômes, absence de voiture… simplicité, sont des manques et ne se justifient pas si, en plus, on a les « ressources » . Si on ne les a pas à portée, on s’endettera.

  Toute présentation des actions « hors-systè- me » se rapporte, implicitement ou non, à la puissance de la logique du système dominant auquel les individus tentent d’échapper. Ce n’est donc jamais le système dominant qui sera questionné à l’aune des contre-exemples qu’on lui oppose, mais ces derniers qui seront démontés au regard du système dominant ; et la majorité silencieuse qui en découle aura valeur de suffisance, et donc valeur d’argument en soi. La recherche ne prendra donc pas la forme d’un questionnement mais celle d’un interrogatoire où l’individu devra se dé- fendre de ce qu’il est et se justifier. Dans cette épreuve, toute contradiction prouvée annulera implicitement tous fondements de la dissidence au système dominant. Exemple : le travail salarié ayant une place hégémonique dans l’idéologie néolibérale dominante, il n’est pas anodin que la journaliste interpelle vivement au milieu d’une réponse un membre d’un habitat groupé par un « vous travaillez!?», un «non» lui ayant sans doute offert une «preuve» en or.

  - Arnsperger Christian : «J’essaye juste de dire ce que je pense qu’on devrait tous faire»

  - Journaliste : «Mais que vous ne faites pas non plus ! »

  - A.C. : «Que je ne fais pas plus que les autres parce qu’on est très, très loin dans l’autre sens ».

  L’interview de Christian Arnsperger, universitaire et objecteur de croissance, prend la forme d’un réquisitoire où l’interrogé doit faire montre de sa totale bonne volonté, qui prouverait sa cohérence. Devant cette impossibilité de cohérence parfaite, la journaliste peut continuer son entretien et dé- ployer un questionnaire moins accusateur étant donné que l’interviewé est déjà institué dans sa position incohérente : « il a beau être dans le système, ce que prône Christian Arnsperger c’est une véritable révolution (voix off) ».

Les experts croissantistes de la décroissance

  Point de questionnements par contre sur le mode de vie du patron de la bourse Vincent Van Dessel (VVD), puisque ce dernier adopte celui, dans le style haut-standing décomplexé, que légitime et prône la société capitaliste. Pas besoin donc de le questionner sur son empreinte écologique, sa pratique du golf : « j’ai découvert le golf d’abord à Keerbergen, près de Malines, au Zoute ensuite(3) », et le ravage environnemental que représente ce sport, vu que lui n’a pas « beau être dans le système », il y est, et pour de bon. Vous ne trouverez donc que des cohérences, qu’il créera même, et surtout, en oeuvrant dans le monde objectif avec ses « amis médecins, notaires ou entrepreneurs, (…) patrons du BEL20 (…) A cette bande de «copains knokkois» s’ajoute l’un ou l’autre banquier qu’il connaît bien»… que du beau monde, fanatique de la croissance, de l’amélioration de leur niveau de vie, de l’augmentation de leur revenu et de la chasse aux chômeurs. La RTBF l’instituera donc en expert économique – comme elle institue couramment l’économiste en chef de la banque Degroof en précepteur des auditeurs de la Première, à l’instar également du Soir qui recourt fréquemment à ses services.

  - Journaliste : « Alors, de doux rêveurs les adeptes de la simplicité volontaire ? Nous voici à la Bourse de Bruxelles, Vincent Van Dessel en est le patron depuis 2 ans (…) Selon V.V.D. encourager la décroissance égale “attention danger” (Une cloche retentit) » :
  - Vincent Van Dessel : « La décroissance c’est quelque chose qui existe régulièrement. Quand on parle de crise, on parle au fait d’une période de « mini-décroissance » ; on parle déjà de crise, alors vous imaginez ce que ce serait si c’était une grande décroissance ».

  Rappelant s’il le faut, par l’expression introductive « doux rêveur » – parti pris qui assimile à nouveau l’entreprise décroissante à quelque chose de peu crédible(4) –, la journaliste place d’emblée l’interviewé dans le rôle d’expert patenté et définit le champ de l’enquête et ses deux positions: le plouc et son mode de vie; l’expert et ses expertises. Nous offrirons ailleurs certains contrearguments à la présentation totalement erronée et malsaine en cette période de crise appelée à bouleverser pour toujours cette religieuse croissance, présentation totalement fausse donc de la décroissance(5).

  Journaliste : « Ça veut dire quoi précisément? »
  - VDD : « Ça veut dire qu’on se trouve dans une situation de 1929 à l’échelle extrême. Ça veut dire qu’on provoque le chômage, on diminue l’emploi, on a des gens en rue, on a la révolution, on n’a plus de revenus(6). »

  Festival de pensée toute faite :
  - Journaliste : « Diaboliser la croissance, est-ce bien raisonnable(7) ? A la FEB, la Fédération des Entreprises de Belgique, nous rencontrons Isabelle Callens, l’experte maison de l’économie ; la croissance est l’une des raisons d’être des entreprises, alors ici, on préfère parler des bienfaits du système, comme paraît-il, la globalisation ».

  « Diaboliser » d’un côté, « raisonnable» de l’autre ; « Transformer en diable. Faire passer pour diabolique, présenter sous un jour défavorable » d’un côté, « qui pense selon la raison, se conduit avec bon sens et mesure, d’une manière réfléchie » de l’autre selon Le Petit Robert. Toute la subjectivité de l’un opposée à l’objectivité de l’autre.

  - Isabelle Callens : « Mine de rien (sic), la globalisation a eu des effets positifs, sur la qualité de vie des gens, on regarde même des indicateurs de formation, de niveau d’éducation, de niveau de santé. Ça fait que depuis qu’on a la globalisation et qu’il y a accès à l’ensemble de ces ressources, qu’il y a échange de marchandises, il y a quand même augmentation des ces indicateurs de base là ; donc je parle d’espérance de vie, de santé des gens, de niveau d’éducation. Donc sur le long terme, ça apporte quand même l’ensemble de ces choses-là ».

  - journaliste : «consommez moins, produire moins, et en conséquence mettre moins de gens au travail, ça Isabelle Callens n’y croit guère »
(Retentit la sonnerie du rappel à l’ordre – néolibéral –, la même qu’avec VDD)

  - I.C: « Je ne comprends pas comment on va continuer à faire vivre un système de sécurité sociale qui est déjà en péril maintenant, en mettant moins de gens au travail. Ça je n’arrive pas à comprendre. Non, mais si on ne paie pas d’impôts, on ne sait plus payer les infirmières, les instituteurs, nos routes elles sont déjà dans un état pas possible, comment on va les payer, comment on va payer nos fonctionnaires(8) ? Tous nos ministres dont on a besoin pour négocier (sic), pour… je sais pas ».

  Voix off : « comment payer nos ministres pour négocier, un détail auquel nos simplicitaires n’ont sans doute pas pensé. Ils sont bien trop occupés à promouvoir la vie simple » …

  La journaliste ne nous expliquera pas que le but du capitalisme est d’augmenter les gains de productivité, et donc de réduire le plus possible la part de travail salarié humain ; elle ne nous expliquera pas non plus que le système de sécurité sociale continue d’être le leitmotiv alors que les acquis sociaux sont sacrifiés sur l’autel de la croissance ; elle ne nous dira pas plus qu’il peut exister autre chose que travail salarié et consumérisme. Demandons aux plus d’un milliard d’individus démunis, perdants de la mondialisation ; aux Grecs, où se joue le théâtre de la désolation, lieu d’expérimentation par les banquiers et leurs acolytes gouvernementaux, si ce ne sont pas les mêmes, des politiques du pire. La journaliste ne nous dira pas que tout cela n’est pas affaire de croyance – « Isabelle Callens n’y croit guère…».

  Donnant l’illusion de l’impartialité en interviewant les deux parties, l’émission fait ici abstraction de la constance d’un contexte favorable aux laudateurs de la croissance.

  De façon générale, nous ne nous étonnerons donc guère de la caricature offerte, si l’on garde en mémoire qu’une chaîne télévisée, ou tout autre média commercial, s’inscrit dans une société marchande hégémonique, qui détermine fortement ce qu’elle peut dire et ne pas dire, les limites à ne pas dépasser et les impertinences pertinentes.

  La RTBF, en tant que chaîne publique d’inté- rêt général subsidiée par le citoyen, a-t-elle au fond la possibilité de décrire plus objectivement et avec constance des expériences alternatives, d’autres voies que celles de la société de consommation, de sortir de l’effet de mode, sans s’opposer frontalement aux annonceurs ?

  Alexandre Penasse

 

  1. Émission de la RTBF du mercredi 21 septembre 2011 : « Peut-on survivre sans consommer» ?
  2. C’est-à-dire que nous pensons que même si une émission de ce type pouvait contenir des éléments objectifs, on ne peut faire abstraction du fait qu’elle s’inscrit dans une grille de programme, c’est-à-dire dans un contexte prégnant en complète contradiction avec ces éléments : elle est donc un moment critique qui, même paraissant sortir du cadre accepté de la contestation, y reste tant cet «instant» se noie dans le flot continu d’une idéologie véhiculée constamment.
  3. Les citations proviennent d’un article en ligne : « Le réseau du patron de la Bourse de Bruxelles » http://trends.levif.be/economie/actualite/people/lereseau-du-patron-de-l...
  4. Il faudrait, pour se faire une idée du contexte particulier qui permet à la journaliste d’appeler ainsi les adeptes de la simplicité volontaire, imaginer la journaliste utiliser cette même expression pour qualifier le patron de la bourse.
  5. Notamment cette confusion volontairement entretenue entre décroissance subie dans une société de croissance et le projet de la décroissance. « Le mot “décroissance” ne doit pas être pris pour la négation de la croissance, la croissance négative ; il constitue un slogan provocateur pour casser la langue de bois de la mythologie productiviste (…) la décroissance renvoie à une sortie de la société de consommation ». Serge Latouche, Vers une société d’abondance frugale, édition Mille et un nuits, p.32.
  6. Crise de 29 dont les hérauts du néolibéralisme usent comme épouvantail alors qu’eux-mêmes modifieraient leur comportement s’ils en avaient tiré les vraies conséquences. Le lecteur visionnera avec intérêt à ce sujet : «1929», de William Karel, reportage qui relate plus objectivement ce que fut cette crise.
  7. Imaginons à nouveau que la journaliste inverse la proposition : « diaboliser la décroissance, est-ce bien raisonnable ».
  8. En demeurant dans la logique d’une société de croissance, Isabelle Callens a raison sur ce point, même si elle ne reconnaîtrait certainement pas la révolution que cette connaissance implique. La social-démocratie s’est construite sur la croissance et les contreparties accordées au monde du travail ont empêché une nécessaire révolution socialiste qui aurait alors dû avoir lieu pour sortir le prolétariat de la misère.

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