Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

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Johnny, symbole de l’absence d’un commun qui rassemble?

A.P.

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Cela aura été, comme lors de la manifestation du 11 janvier 2015 après l’attaque terroriste de la rédaction de Charlie Hebdo, le moment de grande « communion nationale ». Il en faut, de telles homélies collectives, où l'on rappelle au peuple français qu'il ne fait qu'un, où l’on crée un peuple français dans lequel smicards, exilés fiscaux, classes moyennes, cadres supérieurs, étudiants, chômeurs, roturiers et notables communient dans une même tristesse et donnent cette illusion d’appartenir au même groupe, unis dans une même identité française, qui a l’avantage de gommer les aspérités et inégalités criantes de nos sociétés.

Johnny, l’homme qui « ne faisait pas de politique », mais soutenait officiellement les politiciens qui tenaient une politique de droite, comme en 1988, quand il nous disait pendant les élections présidentielles « qu’on a tous quelque chose en nous de Jacques Chirac ». Son aura sur le peuple, particulièrement visible aujourd'hui, nous laisse penser que son soutien à ceux qui pouvaient le soutenir, n’aura pas été inutile.

Mais ce que marque surtout l'ultime sacre médiatico-politique du rocker, soutenu par une partie de la population, c’est le triomphe de la richesse scandaleuse, l’idéologie du pov’gars qui a réussi, « à la force des poignets », à s’en sortir. Johnny aura été cette icône médiatique, cette star qui brille et illumine tous ses sujets, ces autres qui vivent par procuration une forme de reconnaissance symbolique dont il manque dans leur véritable vie.

Le succès de Johnny, c’est donc celui de l’individu, de l’idéologie de la réussite, de la richesse sans aucun lien avec la pauvreté, de l’ambition personnelle comme unique cause de la fortune, où d’un côté on joue à « qui veut gagner des millions » pour la bonne cause(1), pendant que de l’autre on pratique l’exode fiscal pour en soutirer encore plus à la société, et donc à ceux qui en ont le plus besoin... C’est le triomphe de l’indécent, de l’amoralité. C’est, si l’on s’en tient à la foule présente, aux rediffusions médiatiques des obsèques – car l’on ne sait rien de ceux qui refusent cette messe et ne sont ni à Paris ni derrière leur écran –, le triomphe de la résignation. Car ce deuil par procuration participe d’une mobilisation des affects qui sert seule la cause individuelle, adoubant le pouvoir en place et signant la soumission du peuple.

Comme le disait pourtant Jean-Claude Michéa, « la prise de conscience par ceux qui produisent la richesse collective de la nécessité d'abolir un système qui monopolise leur temps de vivre et sacrifie leur humanité sur l'autel du profit privé et de la "compétitivité" à tout prix, ne procède presque jamais - à l'inverse de ce que croyait Lénine - d'une compréhension strictement intellectuelle des "lois scientifiques de l'histoire" (...). Cette prise de conscience naît presque toujours, au contraire, d'un profond sentiment de colère et d'injustice - c'est-à-dire d'une révolte morale - devant la façon dont la recherche effrénée du profit (...) et la concurrence impitoyable qui en résulte conduisent non seulement à transformer les travailleurs, selon le mot de Marx, en simple "machines à produire de la plus-value" (avec tout ce que cela implique en terme de management), mais également à soumettre progressivement l'ensemble de la société aux seuls impératifs du calcul égoïste et de la guerre de tous contre tous. »(2)

Souhaitons donc que tous ceux qui refusent le spectacle – ils sont sans doute des millions, même parmi ceux qui pouvaient apprécier l’artiste –, n’iront pas au travail aujourd’hui, ou pointer au chômage, la tristesse au cœur en fredonnant Johnny, qui ne leur donnait plus l’envie d’avoir envie d’abattre ce monde injuste et inégal.

 

Alexandre Penasse

 

 

  1. https://www.youtube.com/watch?v=J62ovlR4DVU 
  2. La gauche et le peuple, Flammarion, p.228-229.

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