Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

Chronique

Humeurs vagabondes

Jean-Pierre L. Collignon

Fini de rire; les choses sérieuses commencent, ont, en réalité, commencé depuis très longtemps, bien avant que la conscience de l’étendue du désastre qui se profile ne nous vienne. Et quand je dis nous, je pense à celles et ceux qui étaient un peu, voire même largement en avance sur l’époque, ces quelques figures moquées, dénigrées, injuriées qui avertissaient, nous mettaient en garde et qui n’ont été entendues que par quelques hurluberlus-chevelus-barbus, pionniers du mouvement écologiste dont on sait la piètre chose qu’il est depuis devenu entre les mains de celles et de ceux que dévorent l’ambition politique et le goût des places qu’elle promet à ses meilleurs et fidèles serviteurs. Mais cela n’est qu’un détail parmi d’autres car, bien évidemment, l’infamie et la servilité sont largement partagées par toutes les élites politiques, à de très rares exceptions près. Aujourd’hui, plus de quarante ans après René Dumont, ce sont des groupes de réflexion qui réunissent des citoyens, des penseurs, des philosophes qui, contre la démission générale, avec les mots comme seule arme, ont repris le flambeau de la critique et de la remise en cause des fondements de ce monde de brutes et de requins. Car les choses doivent être clairement dites : la «crise» – qui est sans doute le mot le plus répandu du temps – qu’on la présente comme financière, économique, de la dette et de tout ce qu’on voudra, n’est que l’aboutissement parfaitement prévisible d’un processus qui a commencé à l’aube de la société industrielle en même temps que l’aveugle confiance dans le progrès - exclusivement matériel - qui se profilait comme seule voie désormais ouverte à­ l’émancipation de l’homme.

Les promenades des militants de la gare du Nord à celle du Midi n’ont aucune influence véritable sur les gouvernements en place que ce genre de démonstration «bon enfant» arrange tout autant que les milieux patronaux.

Les débuts furent difficiles, bien évidemment; les princes d’industries, les détenteurs de la richesse qui commençait de s’accumuler, tenaient les masses appelées à travailler pour la conquête d’un futur bonheur terrestre pour gens de peu. Le labeur était rude, la paie misérable, les journées interminables. C’est miracle si, en  ces temps lointains, la plèbe ne s’est soulevée que sporadiquement et qu’il ait fallu attendre la naissance du mouvement ouvrier, l’émergence des premières structures d’entraide pour que, de loin en loin, se fassent jour les premières escarmouches puis les combats menés par les figures dominantes des partis du peuple pour qu’enfin se profile la Grande Révolution bolchevique qui, pour longtemps, dans l’imaginaire des masses, devait tenir lieu de référence universelle. Au passage, les progrès en matière d’armement, les disputes et les  rancœurs au sein de la vieille Europe auront accouché du premier conflit mondial : quelques millions de morts et d’estropiés et, après la signature du Traité de Versailles, un redécoupage des anciennes frontières, l’humiliation de l’Allemagne et les ingrédients de la deuxième guerre universelle. Laquelle avait été, entreautres facteurs, la suite logique de la crise de 1929 dont on sait qu’elle fut le fruit de la fureur mercantile de quelques financiers et autres fous d’argent.

En 1936, le Front populaire, entre-temps, avait été l’occasion, pour les masses, d’obtenir, de haute lutte, de ces acquis qui préfiguraient déjà ce qu’il en serait des temps futurs (puisque, aussi bien, la guerre n’était encore qu’un spectre que les chancelleries et les diplomates avaient à charge de faire oublier). On a vu comment ce qui était déjà la première puissance a réglé la fin des hostilités en Asie. Deux bombes atomiques sur deux villes japonaises inauguraient le début de la «guerre froide» durant laquelle les deux blocs antagonistes, chacun à leur manière, entendaient faire le bonheur de leurs peuples. Les bouleversements et les choix industriels, la fin progressive du rôle de l’État dans les affaires de l’économie, donnèrent lieu, à l’ouest, à ces fameuses «trente glorieuses» qui virent s’affirmer – malgré le bel et , pour quelques-uns d’entrenous, inoubliable intermède du printemps 1968 – la primauté de l’égoïsme individuel et la folle course aux choses et objets de toutes natures, devenus la norme d’un nouvel humanisme. A l’est, l’Empire soviétique et ses satellites faisaient de leur mieux en ce domaine, sans pour autant pouvoir prétendre rivaliser avec les fulgurantes victoires du commerce tel qu’il s’affirmait du côté du monde dit libre.

Les promenades des militants de Bastille à Nation, à Paris ou de la gare du Nord à celle du Midi, chez nous, à Bruxelles, n’ont aucune influence véritable sur les gouvernements en place que ce genre de démonstration «bon enfant» arrange tout autant que les milieux patronaux.

Du reste, comme l’exprimait joliment Jean-Pierre Voyer sur son site internet, les peuples qui ont vu s’effondrer la mascarade du «communisme» manière stalinienne, n’ont pas conquis la liberté à l’occasion de cet historique et soudain délabrement, mais c’est bien le commerce (et donc, le capital, la finance, les extorsions de toutes sortes) qui s’est invité et a vaincu. A cet égard, donc, le monde était enfin unifié, mondialisé – comme cela se dit aujourd’hui – avec les conséquences que l’on sait.

La démission – et la collusion - de plus en plus visible des élites politiques devant la tyrannie de la pseudo-science économique et des pires de ses représentants autorise et même, accompagne, avec une jubilation parfaitement dégoûtante, les pires entreprises jamais menées contre ce qui ressemble encore vaguement à de l’humanité. Partout la misère gagne dans le même temps que les exorbitants profits des propriétaires du monde prennent des proportions proprement démentielles. Dans le même mouvement, c’est la totalité de ce qui tente encore d’exister qui est maintenant menacée par l’effervescence vertigineuse qui s’est enclenchée sur une période d’à peine dix ans. Inutile d’y insister, il est devenu banal de dire qu’un monde limité en ressources et en espace ne peut rencontrer la démesure et la folie de l’expansion infinie, de la fameuse et mortifère croissance à tout prix. C’est pourtant ce que continuent de prôner comme seule perspective les têtes molles et les esprits bornés, de la directrice du FMI, Christine Lagarde, en passant par les différents - et si semblables dans leur insondable bêtise – responsables politiques de tous bords; ou presque. Auxquels on ajoutera une bonne part des directions syndicales qui en appellent encore et toujours au plein emploi, à la relance économique, à la défense du pouvoir d’achat et autres stupidités dont on est en droit de se demander si, par quelque côté, elles ne font pas leur affaire. Ces appareils, éloignés de plus en plus de leur base, elle-même soumise à la torpeur ambiante – de ce côté-ci de l’Europe, en tout cas – n’ont pas encore eu le courage ni l’intelligence de prendre la juste mesure des enjeux de l’heure et des moyens à mettre en branle qui pourraient y apporter les meilleures réponses. Les promenades des militants de Bastille à Nation, à Paris ou de la gare du Nord à celle du Midi, chez nous, à Bruxelles, n’ont aucune influence véritable sur les gouvernements en place que ce genre de démonstration «bon enfant» arrange tout autant que les milieux patronaux. Mais passons.

Maintenant, ce qui ne devrait échapper à personne - et qui pourtant paraît bien être le cadet des soucis de la grande masse de celles et ceux que nous croisons tous les jours – c’est  que, sauf arrêt brutal de l’immense machinerie, il ne faudra plus attendre très longtemps pour voir le vaisseau sur lequel nous naviguons1 se briser irrémédiablement contre le gigantesque iceberg dont, par peur, par paresse – d’autres par intérêt -  nous persévérons de nier l’existence.

Jean-Pierre L. Collignon

  1. «Pourquoi notre hyper-Titanic va couler» de Pierre Vaudan, sur le site «Dedefensa.org» du 5 octobre 2012.

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