Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

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FAIRE CLASSE À MOLENBEEK, LA NOUVELLE FICTION DE LA RTBF*

David D’Hondt

Depuis que des jeunes Bruxellois partent en Syrie, un collègue professeur de français / sciences humaines et moi-même, sommes contactés de tous les côtés pour donner notre avis, expliquer ce que l’on fait en classe ou encore participer à un débat. Parfois pour le meilleur, parfois pour le pire… Au début on acceptait, aujourd’hui on se pose des questions sur la pertinence ou non de continuer à dire oui à ce genre de demandes…

C’est dans un café du Karreveld, un quartier du vieux Molenbeek que nous nous ren controns. Quelques habitués boivent une pils, le patron lit La DH derrière l’imposant bar en bois qui donne une impression quasi religieuse au lieu. J’ai rendez-vous avec deux journalistes de la RTBF. « On ne bosse pas dans l’urgence. On veut faire un travail de fond sur Molenbeek suite à tout ce qui a été dit dans la période qui a suivi les attentats. On veut montrer un côté positif de Molenbeek avec des acteurs de terrain », m’explique le premier. L’autre rajoute que c’est Sarah Turine, l’échevine (Ecolo) de la Jeunesse de Molenbeek qui a transmis mes coordonnées.

Retour sur la rencontre. Les journalistes précisent la demande. « On a déjà rencontré pas mal de monde à Molenbeek ces dernières semaines. On cherche encore une école, on voudrait filmer des élèves en classe à Molenbeek », me dit l’un d’eux. Du coup, j’imagine que ce qui va les intéresser c’est la démarche, ce que je fais avec mes élèves en classe. Très vite, tout en expliquant, je me rends compte que ce n’est pas tant ma démarche qui les intéresse mais simplement la possibilité de filmer dans une classe d’une école à Molenbeek. En plus, les deux moments qu’ils veulent filmer sont en fait déjà « scénarisés » dans le « documentaire » qu’ils comptent réaliser. On peut réellement parler de mise en scène, en totale contradiction avec ce que je fais en classe au quotidien. « On a pensé à deux moments. Le premier, on inviterait dans votre classe un prêtre, un imam et un rabbin de Molenbeek. L’idée serait de montrer que le dialogue inter-religieux existe. Que ces trois intervenants puissent dialoguer avec les élèves. Pour le deuxième, on a pensé à faire venir deux mamans dont un enfant est parti en Syrie afin d’échanger avec les élèves de la classe sur cette question des départs… Dans les deux cas, on place le matériel et ensuite on filme mais on n'intervient pas ».

J’explique alors qu’organiser le premier moment me semble difficile car je ne fais jamais ce genre de chose. L’idée même de participer à un pseudo moment de communion inter-religieuse m’irrite. La deuxième proposition correspond mieux à ce que je fais justement en ce moment avec les élèves, sauf qu’en fait, ils ont déjà rencontré et fait un travail avec des mères. Je propose dès lors de revenir sur la manière dont mes élèves ont choisi ce thème, préparé la rencontre, pris un rendez-vous pendant les heures de cours dans un salon de thé, retranscrit l’interview et réalisé un article… Il y a des choses à dire sur la méthodologie, sur les raisons du choix de ce sujet-là, sur la manière dont les élèves ont perçu ce travail, sur ce qu’ils en retiennent… Mais non, les journalistes de la RTBF sont formels: « Ici ce qui nous intéresse vraiment c’est ce moment en classe entre ces deux mamans et les élèves. On met le matériel en place. L’échange a lieu et nous on filme, en retrait », m’expliquent-ils.

En fait, l’intérêt pour ce que je fais en classe avec mes élèves est inexistant. L’intérêt pour ces jeunes en tant que tels aussi. Tel un film, le scénario est déjà ficelé avant même notre rencontre. L’intention de la première rencontre n’est pas négative en soi: il s’agit de montrer que le dialogue inter-religieux existe à Molenbeek. Mais est-ce le cas? J’en doute. Et d’ailleurs, que la réponse soit positive ou négative, est-ce important? En quoi ce genre de rencontre permet-il à des jeunes de devenir acteurs de ce qu’ils sont? Mais l’équipe de la RTBF persiste et vu ma réaction négative à cette proposition, ils me demandent si un autre enseignant ne serait pas d’accord d’organiser ce moment dans sa classe... « Ou un collègue d’une autre école de Molenbeek? ». Filmer à tout prix qu’il disait l’autre...

Et puis l’idée de filmer une rencontre avec les mamans m’a rapidement posé question. Que veulent-ils montrer au juste? Mes élèves ont rencontré – à leur demande, dans le cadre du cours où ils devaient choisir une question qui portait sur la thématique de la ville (Bruxelles) et aborder une question religieuse qui permettait de discuter de la diversité de la pensée religieuse - deux mamans, par petits groupes de travail afin de réaliser un article pour le journal de l’école (voir deux exemples ci-dessous). Pourquoi vouloir à tout prix montrer un échange fictif alors même que le travail réalisé en classe cette année permettrait de montrer comment des élèves de Molenbeek choisissent eux-mêmes d’aborder la question des départs en Syrie et de la travailler.

« On devrait avoir filmé les deux séquences pour dans deux semaines... », précise l’un d’eux en me remettant sa carte. A deux semaines du congé de printemps et vu les délais d’obtention des autorisations auprès du Pouvoir organisateur, cela me semble impossible à tenir. Quarante minutes après notre arrivée dans ce café, je m’éclipse pour retourner à l’école, les cours reprennent à 14h.

Le jour même, après un échange avec ma direction à propos de la demande, je décline l’offre en envoyant un email. Je n’aurai plus jamais de leurs nouvelles…

David D’Hondt,
enseignant à Molenbeek

 

MON FILS M’A QUITTÉ POUR LA SYRIE


« Je n’ai plus vu mon fils, jusqu'au moment où je l'ai vu à la télé avec une Kalachnikov. Depuis, je ne peux plus regarder la télé  », explique Véronique Claude, la maman de Sammy, un jeune parti en Syrie fin octobre 2012. Devenu combattant là-bas, il est aujourd'hui marié et père de deux enfants.

Tout a commencé au printemps 2008 quand Sammy a eu 15 ans et qu'il a décidé de se convertir à l'islam. Comment? « C'est par ses copains du quartier, ils étaient tous musulmans. On était une des rares familles à aller à l’église. Mon fils aussi était catholique. Je pense que, par la suite, mon fils a bien été influencé par ses copains ». Sammy était intelligent, n'avait aucun problème avec la justice, avait un casier judiciaire vide. Il avait obtenu son CESS dans le général, option sciences-maths, et voulait faire des études de droit mais était déjà dans une période de radicalisation. Il a demandé à sa maman s'il pouvait aller en Égypte à l’université Al-Azhar, «parce qu'il voulait faire des études d'imam». Elle accepte mais en demandant de lui donner un projet « parce qu'on ne part pas comme ça en Égypte ».

Sammy commence alors à prier 5 fois par jour, à mettre la djellaba et à faire le ramadan, ce qui n'a pas posé de problème à sa maman. Elle n'a par contre jamais imaginé que dix ans plus tard il partirait en Syrie. « Mon fils a toujours été tout à fait libre, il était déjà très mature, il savait ce qu'il voulait. A 20 ans, il décide d'habiter seul et c'est là qu'il se radicalise fortement ».

DÉPART

« Moi je partais en vacances, il est venu me dire “au revoir’’ avant que je parte, mais je ne savais pas que le lendemain il partait en Turquie. Quand j’ai voulu lui téléphoner pour lui dire que j'étais bien arrivée à destination, je suis restée sans nouvelle ». Il n'a jamais rappelé sa mère, elle a attendu plusieurs jours avant d’apprendre qu’il avait quitté son appartement. « Quand mon mari a été voir son appartement, il était vide ». Elle est revenue de vacances aussi vite qu'elle était partie. Quant à Sammy, il est parti avec plusieurs amis d'ici mais l'un d'entre eux est resté en Belgique. « Il n'a pas voulu me dire où mon fils se trouvait. Ce n'est qu'au bout de 3 semaines que je l'ai cuisiné et qu'un jour il est arrivé chez moi, m'a déposé un gsm et m'a dit "cet après-midi votre fils vous téléphonera" ». Ce samedi-là, trois semaines après son départ, Véronique a enfin eu des nouvelles de son fils. « Il m'a dit que le voyage avait été très dur, qu’ils ont mis deux jours et demi pour y arriver car il n'a pas pris l'avion; ils sont partis d'abord en voiture jusqu'à Cologne, puis la Turquie, puis en bus jusqu’à la frontière avec la Syrie ». Lors de ses appels Véronique a ensuite appris que son fils s'était marié avec une Syrienne et qu'ils avaient 2 enfants de 1 et 2 ans. Ils sont restés en contact par Skype, jusqu'au moment où Sammy a dit qu'il fallait arrêter de se contacter parce qu'il avait peur de se faire cibler par des drones.

L'ABSENCE DE SAMMY

« Je vis mal, je me pose la question tous les jours, qu'est ce qu'il devient? J'essaye de ne plus regarder les infos à la télé, d'aller le moins possible sur internet même si je suis interviewée moi-même dans des journaux, mais j'avoue que c'est assez dur ». Sammy va avoir 27 ans, elle ne l’a plus vu depuis 4 ans. Elle accepte qu'il fasse sa vie mais pas qu'il soit parti dans un pays qui est en guerre, qui est violent. Elle pense qu'il ne reviendra pas, parce que « le gouvernement a bien précisé que pour certains comme mon fils qui sont vus sur des vidéos avec une arme, on ne va pas leur faire des cadeaux quand ils rentrent ».

L'ISLAM POUR VÉRONIQUE

« Je ne pense pas que l'islam soit violent, j'ai connu cette religion quand il avait 15 ans, parce qu'avant, moi, je ne la connaissais pas. Pour moi la religion est quelque chose de personnel. Je ne me lève pas le matin avec ma religion, c'est quelque chose qui est à moi, donc c'est une différence que je dirais avec l'islam. Nous, dans la religion catholique, elle n'intervient pas dans notre vie quotidienne, elle intervient dans nos croyances mais elle ne régit pas notre vie. La seule chose que je lui ai dite, et je pense qu'il n'a pas aimé, mais moi je ne pouvais pas changer ma religion, il voulait que je me convertisse à l'islam. C'est malheureux pour lui mais je pense qu'on a le même Dieu et je ne peux pas changer ça ».


La manière dont ça va se finir cette histoire l'inquiète: « Ça ne va pas durer encore 10 ans, un jour ils devront bien déclarer forfait et nos enfants ils vont faire quoi? Qu'est-ce qu'ils vont devenir? ».

Un article de Soheib, Sara et Abdel

AVANT LE DÉPART…


Sabri, très affectueux et très sensible, est parti à presque 19 ans. Trois mois avant son départ c'était un jeune souriant, studieux et qui faisait du sport de haut niveau. Son principal problème était de trouver sa place. Il avait un âge où il se posait beaucoup de questions sur son avenir et ses amis. Il se sentait mal dans sa peau car il pensait être rejeté à cause de ses origines. Il a arrêté l'école peu de
temps avant son départ, il avait dit qu'à 18 ans il avait le droit de décider tout seul. Il avait trouvé un travail mais il le qualifiait de travail «d'esclave». Il pensait avoir été rejeté à cause de ses origines. Il a essayé d'intégrer l'armée mais a été refusé pour cause de problèmes de santé, il a également tenté de s'inscrire chez les pompiers mais ils lui ont dit qu'il devait terminer sa 6ème secondaire. Il a donc fini éboueur. Contrairement à ses habitudes, il traînait dans le quartier le soir et il avait des mauvaises fréquentations. Saliha a alors pris l'initiative d'aller voir un imam pour lui poser des questions et lui dire que son fils prenait l'islam du mauvais côté. C'est alors que l'imam lui a répondu : « Qu'est-ce que tu préfères? Que ton fils soit un bon musulman ou un
délinquant? »

SABRI EST PARTI

Quatre jours après son départ, Sabri a contacté son frère Mehdi sur Facebook via le pseudonyme de « Abou Tourab » pour lui dire qu'il désirait parler avec sa mère. Saliha ne connaissait pas ce nom mais quand Mehdi lui a dit que c'était Sabri, elle a pris le clavier et lui a demandé une centaine de fois où il était. Au bout d'un moment il a répondu qu'il était en Syrie pour sauver le peuple et a ajouté « Sinon qui le fera ? ». Saliha a alors compris que Sabri pouvait mourir à tout moment. Ils communiquaient principalement par Facebook et lors de quelques communications téléphoniques. La police avait été mise au courant de leurs communications car ils avaient été mis sous écoute.

L'ANNONCE DE SA MORT

Après un bref moment d'hésitation, nous avons abordé un sujet délicat, la mort de Sabri et lui avons demandé qui les avait prévenus de la mort de leur fils. Saliha a regardé un instant son verre de thé puis a répondu : «On était sans nouvelle de lui pendant 2 mois et un jour, mon mari était au marché du dimanche matin, le 8 décembre, et son téléphone a sonné. C'était un préfixe de la Syrie, il faut savoir que mon mari n'avait jamais communiqué avec son fils par téléphone depuis son départ parce qu'il ne voulait pas discuter avec son père. Il disait que si son père était un bon musulman, il serait déjà sur le sentier d'Allah. Alors mon mari voit son téléphone, il décroche et c'était un Syrien qui lui demandait s'il était bien le père de Abou Tourab. Là mon mari répond qu'il était le père de Sabri et là l’homme lui dit "Félicitations, votre fils est tombé sur le sentier d'Allah", ensuite il a raccroché. On a donc essayé de rappeler pour savoir où il était mort, comment il était mort, quand il était mort mais on n'a plus jamais eu de réponse».

En parlant des sentiments ressentis dans la voix de ce Syrien et son intonation lors de l'annonce de la mort de son fils, Saliha a expliqué: « Ce type l'a dit, j'imagine, avec un sourire jusqu'aux oreilles. Quand il a dit à mon mari "Félicitations" il avait cru que son fils s'était marié mais c'était pour annoncer que son fils était mort; donc il l'a dit ironiquement. »

LA VIE CONTINUE

« Chaque jour est un nouveau combat...» nous a-t-elle expliqué. «À travers ce combat, Sabri est toujours en vie et pour ça je n'arrêterai jamais». Elle dénonce tout cela publiquement et en parle avec les politiciens afin de leur ouvrir les yeux sur les problèmes de radicalisation ici en Belgique. «J'ai créé une association parce que si on veut être écouté par les politiciens et avoir des subsides, on est obligé d'en être une sinon on est juste une maman qui vient parler un petit peu. Mais si on est une association, c'est plus parlant, c'est plus professionnel. »

À tous les jeunes qui veulent partir en Syrie, Saliha demande de se rendre utiles, ici, dans le pays dans lequel ils vivent. S'ils veulent absolument aider ils peuvent simplement rejoindre un groupe d'aide humanitaire qui pourrait sauver des vies au lieu de les enlever. Les parents des jeunes seront traumatisés et la famille serait destructurée s'ils partaient combattre. Le message de Saliha est clair: « Si tu es dans un moment de trouble, abstiens-toi.»

Redouan, Taoufk et Yassin

Ces deux interviews ont été réalisées dans le cadre d'un projet en classe, avec l'enseignant 
David D'Hondt

 

 *Article paru dans le Kairos spécial 3 de janvier 2017









 

 

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