Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

Dossier

Extraction meurtrière

Sarah Fautré

Le cap de 2013 est franchi et avec lui son flot de messages «sms» envoyés depuis des millions de téléphones portables à travers le monde. Des courriers électroniques aux cartes virtuelles, la nouvelle année se fête à présent en mode 2.0. Ces attentions, qui ont remplacé en très peu de temps les traditionnelles cartes de vœux, montrent à quel point l’informatique et l’électronique ont envahi notre quotidien. En quelques années, les technologies de l’information et de la communication sont devenues tellement omniprésentes qu’il nous est difficilement envisageable de faire autrement. Et pourtant, si on nous montrait le trajet qu’ont emprunté certains minerais avant d’arriver dans nos lecteurs MP3, nos ordinateurs ou nos GSM, les vœux auraient un goût amer.

Ce trajet, le journaliste Christophe Boltanski l’a réalisé pour nous et le raconte dans son roman-enquête «Minerais de sang» (1). Dans un style personnel mêlant intrigues politico-judiciaires et quête journalistique, l’auteur nous emmène dans un voyage sur les traces de la cassitérite, le principal minerai de l’étain, que l’on retrouve dans tous les équipements électroniques qui peuplent nos magasins et nos maisons. L’étain est partout, nous dit le grand reporter du Nouvel Observateur, «PC, MP3, cellulaires, PlayStation, caméra digitale, décodeurs, radio, hi-fi, scanners, imprimantes, voitures, avion, tout ce qui comporte de l’électronique, toute notre modernité en contient une trace» (2). Pendant deux ans, il a suivi un caillou et a tenté de faire parler toutes les personnes qui sont liées à son commerce: remonter la filière, tracer des liens, comprendre les réseaux.

- «Allô? T’es où?» - «Je crève dans les mines»

Les jeunes mineurs du Nord-Kivu (3) sont les premières victimes du commerce de la cassitérite. Vivant dans des conditions sanitaires inhumaines et subissant la pression de groupes armés, ils s’enfoncent dans les entrailles de la terre des journées entières pour un «salaire» quasi inexistant. Les soldats sont nombreux à réclamer leur dîme et n’hésitent pas à user de la violence. Depuis le génocide rwandais en 1994, la région connaît un afflux massif d’auteurs des massacres, fuyant leur pays et la justice. Ces groupes rebelles servent autant les intérêts des pays voisins que des grandes multinationales occidentales. Avec la cassitérite, on entre dans le monde de l’esclavagisme postcolonial et des conflits géostratégiques.
 

Depuis les collines de Bisie, les mineurs chargés de dizaines de kilos de cassitérite empruntent un chemin difficile et dangereux dans le territoire de Walikalé pour rejoindre à  pied Njingala (située à 50 Km) et ses négociants: «Ce n’était qu’un courant d’air, un lieu de passage. Dès que les intermédiaires avaient réuni près de deux tonnes de cassitérite, ils affrétaient un avion et expédiaient le tout à leur patron installé près de la frontière, à Goma ou Bukavu» (4). Une centaine de kilomètres séparent ces villes mais les infrastructures routières étant plus que déficientes, il s’avèrera finalement plus pratique d’expédier la marchandise dans d’anciens coucous soviétiques, pilotés par d’obscurs barbouzes aux origines slaves. La cassitérite est, la plupart du temps, livrée ensuite à Kigali (Rwanda) pour le compte de la Mineral Supply Africa (MSA), une entreprise dirigée par un Anglais, David Bensuan. 80% de sa production provient du Congo, et la valeur de celle-ci augmente autant par les distances qu’elle parcourt que par les traitements qu’elle subit, concentrant ainsi sa teneur en étain: «3 dollars à Bisie, 6 dollars à Goma, 10 à Kigali. De quoi méditer sur le mystère capitaliste de la formation des prix. (...) Les marges, quant à elles, progressaient de façon géométrique à mesure que l’on s’éloignait du lieu de production. Une particularité souvent observée dans le cas des matières premières (5)

Cassitérite Business

Le périple de la cassitérite est loin d’être terminé; de Kigali, elle part pour le port tanzanien de Dar es-Salaam, en camion français cette fois: c’est en effet la SDV, branche logistique de Bolloré (6), qui assure la livraison. La cargaison est ensuite embarquée à bord d’un porte-conteneurs en direction de la Malaisie, une vaste usine dédiée aux hautes technologies. Alors que le pays a connu jadis un âge d’or minier, la Malaysia Smelting Corporation achète aujourd’hui la majeure partie de sa cassitérite dans la région des Grands Lacs.

Christophe Boltanski découvre, à Ipoh, l’ancienne capitale malaisienne de l’étain, deux usines de soudure, l’une japonaise, l’autre allemande. Cette dernière, Henkel, s’approvisionne depuis longtemps auprès de la Malaysia Smelting Corporation. Quand le journaliste raconte l’épopée de la cassitérite (et son lot de souffrances et de conflits) à l’un des ouvriers de l’usine, celui-ci s’écrie qu’il comprend pourquoi la direction de Düsseldorf leur a demandé de trouver du métal ailleurs. En effet, cette décision est prise presque en même temps que l’imposition de nouvelles règles de conduite et que l’entrée en vigueur de la loi américaine Dodd-Franck qui «oblige les compagnies électroniques à déclarer l’origine de la cassitérite, du coltan, du wolfram (7) et de l’or contenus dans leurs appareils, à la Securities and Exchange Commission, le gendarme de la Bourse américain. Si l’un de ces minerais provient du Congo, elles doivent alors démontrer qu’il n’a pas été acheté auprès d’un groupe armé.»(8) Difficile de juger de l’efficacité d’une telle mesure sur les conditions de travail des mineurs.

Pendant que des ONG telles que Global Witness tentent de contraindre des compagnies à changer de comportement et d’encourager un commerce légitime qui profite aux populations locales, les fils de soudure de Henkel partent vers Anvers et Shanghai, où ils seront une nouvelle fois distribués vers d’autres villes, et d’autres usines.

Après une vie écourtée par l’obsolescence programmée, les équipements électroniques retourneront sur le continent africain, au Ghana (9), notamment. C’est dans une décharge d’Accra que le roman-vrai se termine. Des enfants malingres souffrant de problèmes respiratoires passent leur journée à fondre les déchets électroniques européens et américains, afin d’en récupérer le cuivre et de le vendre à une fonderie.

Des mines à la décharge, ces métaux technologiques emportent avec eux la vie de populations entières. C’est ainsi que la boucle se boucle tel un serpent qui se mordrait la queue.

Sarah Fautré

  1. BOLTANSKI Christophe, Minerais de sang, « Les esclaves du monde moderne », Photographies de Patrick Robert, Editions Grasset, 2012.
  2. Idem, p.22.
  3. Région située à l’est du Congo, à la frontière du Rwanda.
  4. Idem, p. 110.
  5. Idem, p. 220
  6. Le groupe Bolloré est une entreprise familiale créée en 1822 et devenue, sous la direction de Vincent Bolloré, un groupe international. En 2004, Bolloré figure parmi les deux cents premiers groupes industriels européens et les cinquante premiers français. En 2007, il réalise six milliards d’euros de chiffre d’affaires et emploie 6 000 personnes en France. Le groupe est actif dans le transport, la logistique, la distribution d’énergie ou encore le film plastique ultrafin. Il est  aussi présent dans d’autres industries, dont celle historique du papier. Depuis les années 2000, il se développe également dans l’automobile, les médias et les télécommunications. Source : Wikipedia.
  7. Le coltan est un minerai indispensable à la fabrication des téléphones portables. La région du Kivu en détient 60 à 80% des ressources mondiales. Le wolfram, aussi appelé tungstène, est un métal très recherché. Sous sa forme pure, il est principalement utilisé dans des applications électriques (filaments d’ampoule). Source : Wikipedia.
  8. Idem, p.306.
  9. Mais ils partent aussi au Vietnam, au Nigéria, aux Philippines, en Chine...

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