Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

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Dernière pincée de Charlie !

Gérald Hanotiaux

Des milliers de choses ont été dites, écrites, vues, sur Charlie Hebdo depuis le 7 janvier 2015, jusqu'à l'overdose, parfois même la nausée... Étrangement : rien, ou presque, n'est apparu sur le contenu de ce journal depuis la reprise. Revue de presse.*

Certaines choses sont désormais largement connues sur le Charlie Hebdo de la seconde époque. Le vol du titre par Philippe Val en 1992. L'absence de projet rédactionnel pour cette nouvelle formule. La personnalité de ce patron arriviste, arrogant et méprisant. Ses éditoriaux insupportables. La présence dans le journal de la plus que douteuse Caroline Fourest, exposant ses obsessions du foulard et ses rencontres avec des caricaturistes riant des clichés racistes les plus grossiers(1). L'affaire des caricatures de Mahomet, de mauvais dessins repris d'un journal danois : à quoi rimait cette alliance avec un journal de droite libérale-conservatrice ? L'extrême rentabilité de l'opération, Cabu et Val empochant à l'insu de la rédaction des centaines de milliers d'euros suite à la vente de ce numéro(2). Le risque de faillite, quelques temps plus tard...

Les gens partis du journal, à cause de Val, les gens virés, par Val. Siné, licencié sous prétexte d'antisémitisme, puis relaxé par la justice, viré aussi par toute l'équipe, personne n'ayant bronché pour empêcher l'événement. L'insupportable avocat du journal, Richard Malka, également avocat de Clearstream, chambre de compensation financière internationale située au Luxembourg. La défense par Siné de Denis Robert, auteur d'une exemplaire enquête sur les agissements de cette entreprise luxembourgeoise3, la critique par Val des propos de Siné à ce sujet. La mort du Professeur Choron, créateur du journal, saluée par le silence en 2005. Le départ de Fourest et Val en 2009, ce dernier nommé à la tête de France Inter. L'incongruité de parler de liberté d'expression pour un journal dirigé par ce personnage, dont l'un des premiers actes à la tête de la radio a été de virer des humoristes aux propos déplaisants pour le chef. L'espoir de voir le journal évoluer vers le mieux, et la déception de voir Charb poursuivre la surenchère dans cette ligne tapant sur les musulmans. Cavanna, renonçant à relancer Hara Kiri pour raison de santé et saluant Siné qui, « dans ce tas de faux-derches », avait tenu bon face à Charlie Hebdo(4). Etc... Jusqu'au cataclysme du massacre du 7 janvier, mené par deux fous furieux fanatiques.

Ensuite, nous avons eu droit au feuilleton 'Je suis Charlie'. La masse du 11 janvier défilant derrière les chefs d'États criminels du monde entier, l'hystérie collective sécuritaire, les dons, les abonnements en masse, Riss reprenant la direction en l'annonçant… à la télévision, sans en avoir parlé avec les employés. On en passe… Dans la masse, très peu d'informations sur le contenu du journal, pourtant placé sous les feux de l'actualité. Afin de savoir de quoi exactement tout le monde parle, nous avons voulu poser un regard sur ce contenu, sereinement, hors de l'émotionnel. Exposé de quelques exemples d'articles, glanés parmi les 14 numéros post-attentat. Que lisent-ils donc, ces milliers de nouveaux abonnés ?

Un numéro dans l'urgence

Ça démarre mal. Certes, le n°1178, paru une semaine après les attentats, s'est fait dans une situation hallucinante. Cependant, déjà plus que gavé par l'unanimisme ambiant, c'est avec irritation que nous découvrons le titre de l'édito du rédacteur en chef Gérard Biard : « Est-ce qu'il y aura encore des 'oui, mais'? » S'ensuit une charge agressive contre les critiques de Charlie Hebdo, rejetant la ligne rédactionnelle de ces dernières années. Il signale bien le racisme et les discriminations existantes envers les « comme on dit, populations d'origine musulmane », ces personnes étant avant tout françaises, mais selon lui l'outil adéquat pour les faire disparaître serait la baguette magique de... la laïcité ! Il voudrait également voir disparaître le « sale mot » de « laïcard intégriste ». Qu'est-ce donc que l'intégrisme, si ce n'est vouloir imposer son point de vue à tous? Dans ce texte, la liberté d'expression semble se limiter au devoir de partager le même avis que monsieur Biard.

Tournant la page, nous tombons sur un stupéfiant néologisme, dans un texte de Jean-Yves Camus intitulé « Les charognards du complot ». Des analyses ridicules ont en effet fleuri dans les jours suivant l'attentat, mais selon le chroniqueur « il ne faut pas se leurrer, ce complotisme est un problème de la gauche radicale et de la sous-culture islamo-gauchiste qui sévit sur les forums ». Monsieur Camus n'explique en rien en quoi consiste cette sous-culture. Désigne-t-il ceux tenant un combat prioritaire contre le racisme envers les musulmans de France, sans pour autant conspuer leur religion? Nous avons eu beau retourner ce terme dans tous les sens, difficile d'arriver à une autre conclusion que celle d'une stigmatisation combinée un peu brumeuse, le genre de mot qui en dit plus long sur celui qui le prononce que sur une supposée signification. La simple utilisation de ce terme dans un journal à tendance « douce anar », comme le définit le dessinateur Luz, est plutôt interpellant. Qui donc a pu forger ce mot composé? Nul ne sait, mais le fait est qu'il est utilisé par les racistes pour désigner et amalgamer leurs cibles privilégiées. Une certitude : nous sortons là du domaine du débat pour entrer dans celui de l'injure. Comment ne pas voir un inquiétant parallélisme avec un autre terme composé du passé, le quasi centenaire 'judéo-bolchévisme ', reprit ensuite par le pouvoir allemand d'une période de sinistre mémoire. Autre époque, autre bouc émissaire.

En page 7 du numéro 1180 du 4 mars 2015, Riss s'est fendu d'un subtil dessin : un journaliste s'adresse à un musulman en djellaba dans l'entrée d'une mosquée, dans laquelle on voit des hommes en rang, tête contre le sol et fesses en l'air. Titre: « Où sont passés les intellectuels de gauche? », réponse du musulman : « 2ème tapis en entrant sur la droite » ! Heu... On peut rire de tout, certes, mais quand ce n'est pas drôle ?

L'idéologie sécuritaire percole

Dans le numéro 1183 du 25 mars, le rédacteur en chef titre sa chronique « La peur au pouvoir », dans laquelle il traite du résultat des élections en Israël qui ont consacré à nouveau le « cynique ultralibéral et antisocial Netanyahou ». Déception et surprise partout, « pourtant, les résultats de ces législatives anticipées ne sont, au fond, guère surprenants au regard de la situation dans tout le Moyen-Orient. Aujourd'hui, Israël est entouré de pays qui s'écroulent partiellement ou totalement, dans lesquels prospèrent des groupes terroristes islamistes divers, mais dont l'objectif commun est, entre autres, de rayer Tel-Aviv de la carte et d'égorger jusqu'au dernier Juif sur terre ». La chronique se termine par un nécessaire besoin de réfléchir à ce vote, car les Israéliens, en fait, comme les Français, ont simplement besoin de se sentir en sécurité !

Dans ces 14 numéros, impossible de ne pas constater l'ultra-présence des mots islam, djihadiste, voile, signe religieux, musulman, etc. Ce sont des sujets de société, certes ; ils ont vécu une attaque atroce, admettons l'envie d'en discuter. Ce qui est extrêmement grave, par contre, c'est l'absence totale d'une évocation des centaines d'attaques sur des lieux musulmans en France, survenues dans les jours et semaines suivant l'attaque du 7 janvier. Le magazine Les Inrockuptibles a réalisé un reportage sur cette concentration, sans précédent, d'attaques racistes sur le sol français. « 116, c’est le nombre d’actes islamophobes recensés en France par le ministère de l’Intérieur entre le 7 et le 19 janvier 2015, soit dans les deux semaines qui ont suivi la fusillade à Charlie Hebdo et la prise d’otages de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes. (…) Au 12 mars, le compteur du Collectif contre l’islamophobie en France indiquait deux cent vingt délits depuis le 7 janvier. Et les dossiers de plaintes continuent d’affluer »(5). Au menu : explosion à proximité de mosquées, tête de sanglier et viscères accrochées sur leurs portes, grenades dans des snacks kebab, lycéens insultés et roués de coups, tirs sur des lieux de prières…

Nous ne saurons pas si Monsieur Biard brandit la laïcité comme outil imparable contre ces actes néo-nazis. Par ailleurs, les musulmans de France n'ont-ils pas droit à la sécurité? Où en sont les enquêtes pour retrouver les auteurs de ces centaines de faits racistes ? Voilà une question qu'un journal devrait poser ? Rien, pas un mot ! Imaginons seulement qu'il y ait eu plus de 200 attaques de synagogues ou d'églises en France ! Deux semaines plus tard, Riss écrit un édito contre l'idéologie de l'insécurité, clamant que jamais la sécurité totale n'existera. Comme s'il fallait rétablir un équilibre dans une ligne éditoriale précaire et confuse.

La confusion s'intensifie

Si ça commençait par taper sur les « Oui, mais... », ça continuera jusqu'à en devenir la ligne du journal : un livre sort sur un prétendu profil des mobilisés du 11 janvier, ils tapent, des écrivains américains ne veulent pas rentrer dans l'unanimisme et s'opposent au prix du courage pour Charlie Hebdo, ils tapent... Bien entendu tout n'est pas noir ou blanc, s'il y a beaucoup de choses sans intérêt, parfois des chroniques sont intéressantes, sur l'écologie ou contre l'invasion technologique par exemple, et certains dessins, dans une masse relativement mauvaise, font malgré tout sourire.

Nous en sommes là de la réflexion lorsque, fin avril 2015, quelle n'est pas notre surprise de voir ces chantres de la laïcité défendre... les catholiques ! Une couverture de Luz montre une grenouille avec un bâton de dynamite dans la bouche (n°1188) : « Menace terroriste. Touchez pas à nos grenouilles de bénitier! », en page 3 un dessin de Riss: « Églises menacées: Charlie Hebdo solidaires des grenouilles de bénitier », lesdites grenouilles sautant hors d'une église pour entrer dans les locaux de Charlie Hebdo. Quelqu'un comprend le message de ce dessin ? Ne connaissant pas les faits commentés, nous supposons du second degré… du tout ! Un jeune homme de 24 ans a été arrêté, qui prévoyait un attentat contre une ou deux églises. Jean-Yves Camus titre : « Laïcité. Protégeons les Églises où nous n'allons pas! Les projets d'attentats islamistes contre des lieux de culte catholique concernent les laïcs au même titre que les croyants. C'est un même projet d'épuration culturelle de la société française et un même totalitarisme qui les menacent ». Nous n'allons pas développer plus avant la prose de ce monsieur, signalons juste le dessin de Riss en illustration, montrant un terroriste cagoulé pointant une mitrailleuse sur un christ dans une église, en s'écriant « encore un juif! ».

Personne ne souhaite d'attentats contre des églises, bien évidemment, mais comment expliquer un tel entrain à faire la Une sur cette affaire somme toute mineure ? Encore une fois, s'ils traitent toutes les religions de la même manière, comme ils le martèlent depuis 2006, pourquoi ne pas même juste signaler les plus de 200 attaques contre des lieux musulmans qui, elles, ont eu lieu ? Pourquoi donc ne défendent-ils pas de la même manière les 'mosquées où ils ne vont pas' ? Pourquoi hiérarchiser de cette manière la connerie, Charlie Hebdo deviendrait-il un journal 'christiano-gauchiste' ?

Dans le numéro 1187 du 22 avril 2015, le journal rend compte de la sortie du livre de Charb, à titre hélas posthume, où il tente d'expliquer la ligne de son journal. Ce ne fut pas une partie de plaisir, l'impression générale à la lecture est celle de la prose d'un gamin prit en flagrant délit les doigts dans un pot de confiture bien collante, tentant désespérément d'expliquer son attitude. Charb, merde… Nous n'en avons rien à foutre de voir ou pas le prophète, mais que Charlie Hebdo a envie de le dessiner, on a compris. Bien entendu qu'on peut tout dire, bien entendu que c'est con de se retenir, mais les mots et les dessins ont un sens, apparaissent dans un contexte précis ! Quel est l'intérêt de taper, encore et toujours, sur les musulmans, même sous prétexte de défense de la laïcité ? Pourquoi hurler avec les loups, au risque de voir les skins se marrer avec ton journal ? C'est ça la priorité d'un journal 'impertinent', 'doux anar', aujourd'hui en France ?

Pénible cerise sur le gâteau!

Cette revue de presse démarrait mal avec le laïus sur l'islamo-gauchisme, elle va également mal finir car la rédaction nous offre pour le dernier numéro de cette revue de presse, le 1191, une rencontre avec... Caroline Fourest, leur ex-collègue, récemment auteure d'un livre titré « Éloge du blasphème ». Il serait trop long de présenter exhaustivement le personnage, évoquons uniquement son dernier happening médiatique : flagrant délit de mensonge sur le plateau de l'émission 'On n'est pas couché', présentée par Laurent Ruquier.

Lors de l'enregistrement de l'émission, une polémique a éclaté entre elle et un chroniqueur de l'émission, Aymeric Caron. L'existence de ce clash ayant fuité dans la presse, ce dernier s'explique la veille de la diffusion de l'émission. Vu l'épinglage de Madame Fourest par le passé pour des chroniques rédigées sans vérifications suffisantes, il fait état d'une récente condamnation pour diffamation. Nous l'entendons alors clairement rétorquer « Aymeric Caron, j'ai gagné mon procès, et ce que vous venez de dire est totalement inexact »(6). Discussion vive, elle l'insulte et... Vérification faite auprès de la justice française, mensonge total : Caroline Fourest a bien été condamnée, et aucun appel n'a eu lieu. Dans l'émission suivante Laurent Ruquier confirmera le mensonge et sa décision de ne plus jamais inviter cette personne(7).

Sur quoi portait ce jugement? « Le 25 juin 2013, sur France Culture, Caroline Fourest avait remis en cause les propos de Rabia Bentot, une jeune musulmane voilée qui avait été agressée par deux hommes à Argenteuil le 20 mai 2013. Caroline Fourest avait laissé entendre que Rabia Bentot était une affabulatrice et que toute cette affaire n’avait sans doute rien d’une agression islamophobe. Elle avait affirmé que "la jeune femme n’a pas déposé plainte tout de suite" et que dans une interview télévisée "le père, pourtant absent au moment des faits, passe son temps à couper la parole à sa fille, pour donner sa version". Et là aussi c’est une version qui n’a pas arrêté de changer, dont la police d’ailleurs doute. Elle n’exclut pas "un règlement de comptes familial, une opération punitive destinée à faire payer à la jeune femme son style de vie, jugé trop libre, ce qui changerait évidemment tout". Quelques instants plus tard, Fourest évoquait même clairement la possibilité d’agressions "bidonnées"  ».

Les documents de justice prouvent que tout est inventé, Rabia Bentot a porté plainte dès le lendemain de son agression, après ses soins, et « ses déclarations figurant dans le procès-verbal quant aux faits dont elle a été victime, ne diffèrent pas du récit qu’elle donne lors de l’interview diffusée sur oumma.com, au cours de laquelle son père, loin de lui couper la parole, explique qu’il n’était pas présent et que c’est à sa fille de s’exprimer pour décrire les violences qu’elle a subies ». Par ailleurs, par le passé, Madame Fourest s'était empressée de soutenir une ex-Femen qui avait affirmé avoir été agressée en plein Paris par des islamistes, « les petits tyrans misogynes qui ont attaqué Amina en plein Paris ne l'emporteront pas au paradis », avait-elle écrit, sauf que l'agression en question était imaginaire !(8)

Face à cette pénible cerise, messieurs-dames de Charlie Hebdo, toujours nous exprimerons le droit à la liberté d'expression, y compris bien sûr pour votre journal, « oui, mais... » vous continuez d'ouvrir vos pages à Caroline Fourest, une incarnation notoire de l'imposture, du mensonge et du racisme !

Une nouvelle page est tournée et une histoire se termine. Mal. Celle d'un journal monté par une bande de joyeux drilles, débarquant tel un missile percutant la France frigide et pudibonde de 1960.

Gérald Hanotiaux

  1. Lire à ce sujet le texte d'olivier Cyran, ancien du journal, illustré par de nombreux dessins, difficilement interprétables comme une défense de la laïcité, souvent simplement insultants, « Charlie Hebdo, pas raciste? Si vous le dites... », paru sur le site d'information 'Article 11', le 5 décembre 2013.
  2. Après enquête: 1 025 668 euros pour Val, montant renseigné par le Registre du Commerce et des Sociétés, « Val, le pognon est sa religion », Catherine Sinet, Siné Mensuel n°42, Mai 2015, P.8.
  3. L'enquête de Denis Robert est simplement indispensable pour comprendre l'économie mondiale, et notamment les méthodes de blanchiment international, sans cet ouvrage il manque une pièce au puzzle. Après de nombreux procès et un harcèlement par Clearstream, le travail de Denis Robert a été réhabilité par une relaxe définitive en 2010. Le contenu de ses ouvrages reparaît en compilation en 2011. 'Tout Clearstream', 715 pages, Les Arènes, 2011. L'affaire et les déboires politiques et judiciaires l'entourant, expliqués sous forme d'autobiographie en bande dessinée: 'L'affaire des affaires', dessin Laurent Astier, 704 pages, Dargaud, 2015.
  4. Lettre publiée dans le numéro de Siné Mensuel en hommage à Cavanna, n°28, février 2014.
  5. « Pourquoi l’islamophobie a explosé en France », numéro 1008, paru le 25 mars 2015. Dès le 8 janvier, la rédaction se penche sur ces attaques sur son site internet, « Après l’attaque de Charlie Hebdo, plusieurs mosquées françaises dégradées », deux articles disponibles sur www.lesinrocks.com .
  6. La vidéo est visible à cette adresse: http://www.huffingtonpost.fr/2015/05/03/video-fourest-caron-clash-on-n-e...
  7. ONPC: Laurent Ruquier affirme ne plus vouloir inviter Caroline Fourest, Huffingtonpost.fr, 10 mai 2015.
  8. Extraits du texte : « Caroline Fourest : le mensonge de trop », Aymeric Caron, Site Mediapart 1 mai 2015.

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