Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

Chronique

Cause à mon chaos, ma tête est malade.

Jean-Pierre L. Collignon

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Vous n’aurez pas manqué, au fil du temps et des événements, d’apprécier ce mot, qui se trouve en toutes occasions à la une de nos chers journaux subventionnés et en peine de lecteurs: l’irremplaçable, menaçant, terrible et fascinant chaos dont la seule évocation provoque, chez le quidam commun, des affres d’angoisses proprement irrépressibles. Pensez donc: quelques centaines de voitures bloquées par la neige sur telle ou telle autre autoroute, c’est le chaos. Des files de parents transis de froid, faisant le pied de grue devant un établissement scolaire afin d’assurer à leurs chers petits une petite place au fond de la classe, c’est le chaos. Grève des trains, des bus, des services publics et autres atteintes «au droit au travail» et, conséquemment, grandes villes envahies par des cohortes de bagnoles, de cyclistes, de piétons, de flâneurs indifférents, voire même rigolards, c’est le chaos. Mais foin d’une indigeste énumération, ce ne sont pas les lamentables et risibles exemples qui manquent, on est loin de la pénurie. Bien évidemment, l’usage intensif et exponentiel de l’expression a pour effet qu’elle perd de plus en plus de son caractère effrayant et que son impact sur les consciences déjà bien appauvries s’en trouve proportionnellement banalisé. Il faudra donc attendre un chaos digne de ce nom pour que, peut-être, ces mêmes consciences retrouvent un peu de vigueur. A cet égard, le méchant petit livre de Pablo Servigne et Raphaël Stevens «Comment tout peut s’effondrer» devrait, normalement, alerter le public mais aussi et même surtout, les responsables politiques et autres décideurs-gestionnaires de la chose publique d’ici et d’ailleurs. Le public, n’en parlons pas; le pauvre ne peut pas savoir que ce livre est en vente dans toutes les bonnes librairies pour la simple raison que, comme d’habitude, les médias n’en ont que fort peu parlé et qu’en plus, on ne le sait hélas que trop, le public en général ne fréquente guère les librairies, se satisfaisant généralement pour s’informer de ce qu’il en est des soucis du monde, de faire confiance à la petite lucarne qui trône dans les salons. Ceci dit, qu’on s’en assure, sans aucune forme de condescendance ni de jugement; c’est là un simple et froid constat. Et puis, n’est-ce-pas, le climat général, par chez nous, reflète toujours fort adéquatement le projet mercantile qui continue de tenir lieu de vie sociale; avec les beaux jours, les terrasses de bistros et les animations publiques - commerciales, pour l’essentiel – ont pris la place, depuis longtemps, des fêtes populaires d’antan. Le consommateur, hypnotisé par les montagnes de pauvres marchandises à sa disposition et dont l’occupation principale consiste à lécher les vitrines des boutiques, le dimanche et jours fériés compris désormais, a pris la suite de ce qu’était jadis un citoyen. Pour ce qui est des élites sensées veiller au bien commun et même, au-delà, à se soucier de la simple survie de notre espèce sur cette jolie boule bleue en perdition, tournoyant  dans un espace proprement insondable, rien d’étonnant dans le fait qu’elles préfèrent, le cas échéant, ignorer les signaux annonciateurs de ce qui risque bien de déclencher, à plus ou moins court terme, quelques chaos dignes de ce nom, en face desquels les vieux films catastrophes feraient bien piètre figure.

Maintenant, il est tout aussi possible que, d’une manière ou d’une autre, la conscience de l’effondrement qui ne manquera pas de survenir si rien n’est entrepris pour en saisir l’ampleur soit effectivement et vaguement présente à l’esprit de quelques-uns de celles et de ceux qui mènent la marche du monde. Et que, simplement, par calculs à court terme, calculs toujours en rapport avec les places à prendre ou à conserver dans la hiérarchie des pouvoirs et des avantages de toutes sortes qui y sont liés, l’on préfère se mettre la tête dans le sable et continuer de gérer les choses comme si de rien n’était. Et, au reste, au-delà de la sphère strictement politique, on sait quelles manœuvres sont menées, ouvertement ou dans le secret, par les véritables propriétaires du monde qui s’en partagent, on le sait de plus en plus, l’essentiel des richesses. Pour ces riches entrepreneurs, banquiers, agioteurs et trafiquants de toutes sortes, peu importe que cette planète soit condamnée et des millions de ses habitants avec. La folie de l’argent, la fièvre de la possession et de l’accumulation est ici bien autre chose que les dérisoires promenades-acheteuses des porteurs de marchandises que l’on croise dans nos rues sous le soleil printanier. Car au fond, les moyennement pauvres, les relativement aisés, ont à leur disposition – contre monnaie trébuchante ou carte de crédit – non pas, peut-être, ce qu’ils pourraient souhaiter vraiment mais seulement le succédané et les illusions de la richesse absolue qui consiste dans le pouvoir de véritablement donner sens à la vie dans la plus grande liberté, celle que permet l’exercice de la communication; laquelle, pour «les riches» n’a pas de frontière et dont, bienheureux qu’ils sont, ils usent sans vergogne. Oui, les «pauvres» ont du pouvoir d’achat et les «riches» peuvent absolument tout acheter, en ce compris la complaisance quand ce n’est pas la parfaite complicité du personnel politique en place qui transmet et fait voter les dispositions exigées par ceux qui sont les seuls à finalement décider de tout et pour leur seul profit. Les «pauvres» ont à disposition la communication aliénée et soumise, seuls les «riches» ont l’usage universel de la communication vraie etpratique. Et voilà pourquoi le système démocratique n’a plus sur le dos que des oripeaux qui ont perdu beaucoup de leurs couleurs. Et c’est aussi comment – sauf subite prise de conscience générale - il ne faut pas s’attendre à de fracassantes résolutions lors du sommet pour le climat, programmé cet hiver à Paris.

Nous passerons donc nos vacances d’été aux terrasses des cafés de chez nous et dans nos jardins, pour la majorité d’entre nous; de Paris, Lisbonne, Barcelone ou Venise pour les quelques veinards qui auront la possibilité de voyager un peu; dans de lointaines et exotiques contrées pour les cadres dirigeants et les retraités aisés, grand bien leur fasse. Et, comme assommés et rendus inertes par les effets de la chaleur, nous nous pencherons paresseusement sur les nouvelles chaque matin, nous éplucherons les sites internet qui en valent la peine et nous verrons bien si «quelque chose» se passe, sans trop en attendre mais en en prenant la meilleure mesure. Il y a lieu, n’est-ce pas, de ne pas sombrer dans un pessimisme trop prononcé ni dans un optimisme béat mais, bien plutôt, de s’en tenir à la vigilance et à l’analyse de ce qui se présentera; ou non. C’est qu’il pourrait aussi bien ne rien se passer de bien saillant ni de très spectaculaire d’ici la rentrée, auquel cas nous en resterions dans ce climat grisâtre, réchauffé quelque peu, dernièrement, par les résultats du scrutin espagnol de mai dernier et la formidable ténacité du gouvernement grec devant les manœuvres d’intimidation et les menaces de ses créanciers et de la Commission européenne, pour ne citer qu’eux. Que le sud du continent voie naître de tels augures, on ne peut que s’en réjouir tout en regrettant la frilosité et le net recul des luttes entamées l’hiver dernier par chez nous, mais ce n’est peut-être que partie remise; nous verrons bien...

Jean-Pierre L. Collignon
 

Priscilla Beccari

Le travail de PriscillaBeccari (1986, belga-sanmarinaise) s’exprime à travers différents médiums, la vidéo, l’installation, la performance, la photographie et le dessin.

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