Kairos, journal antiproductiviste pour une société décente

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Boson toi-même!

Jean-Pierre L. Collignon

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La communauté scientifique et les physiciens en particulier sont tout contents. On a enfin pu voir – par la grâce de cet énorme machin circulaire enfoui dans le sous-sol helvétique et bourré de techniques de pointe – l’infinitésimal visage de cette particule dont, jusqu’alors, l’existence n’était posée qu’en théorie. Eurêka et donc, le boson de Higgs existe bel et bien. J’en suis fort heureux et, en même temps, je m’en fiche. Que nous soyons désormais devant la possible résolution d’une des nombreuses énigmes que nous pose la Nature, certes, cela ne manque pas d’être passionnant pour tout esprit en quête de vérité. Savants, poètes, philosophes ou simples curieux, tous ont maintenant et plus encore qu’hier, de quoi méditer, cogiter et rêver. Le boson de Higgs, baptisé par je ne sais qui la particule de Dieu, serait donc l’ultime élément constituant la matière, toute la matière. Celle qui a fait les montagnes, les forêts, l’eau des océans et des rivières, la chair des animaux, de l’abeille à la baleine à bosse, en passant par la viande pensante que nous sommes, nous, humains. Comme le disait joliment René Barjavel dans «La faim du tigre», tout ce qui existe n’est finalement que du vide en mouvement puisqu’aussi bien, entre le noyau d’un atome et les éléments qui le constituent, il n’y a strictement RIEN.

Cela n’enlève rien au fait que, tous autant que nous sommes, nous avons bel etbien la conscience que ce tout des univers dont nous sommes issus est parfaitement tangible et réel et qu’effectivement, ce tout est palpable et se manifeste à nous de mille manières. Que les plaques tectoniques se mettent à se déplacer et la terre tremble, la mer se transforme en furie et inonde les rivages, emportant maisons, hommes, femmes et enfants et, au passage, centrales nucléaires, avec les conséquences que l’on sait. Que quelques cellules de notre organisme en viennent à muter, ici ou là et le cancer nous tue à petit feu. Un moment d’inattention au volant d’une superbe, très grosse et voyante voiture et nous voici coincés dans un tas de ferrailles, en attendant les secours. Et pour peu qu’ils tardent, on déplorera la mort de deux adultes et de trois enfants sur l’autoroute qui va – qui pour eux allait - de là à là. C’est ainsi que les hommes vivent, chantait le poète; et leurs baisers, au loin, les suivent. Y-a-t-il des bosons dans les baisers ? Et dans les mots des poètes ? La science ne peut, hélas, répondre à ces graves questions pas plus d’ailleurs qu’à celles qui ont trait à l’étrange aventure de notre espèce dont il appert, aux dires de certains spécialistes, qu’elle n’en n’a plus pour très longtemps; la fin plus ou moins définitive des ravages qu’elle continue de faire autour d’elle étant prévue pour dans une centaine d’années et, en même temps, évidemment, la fin de notre règne.

Celles et ceux qui, aujourd’hui, persistent à lutter, chacun avec ses armes, contre l’absurde et mortifère pente sur laquelle nous glissons inexorablement, ne seront plus là – et leurs enfants non plus - pour goûter aux délices de la fin de l’ignominie qui nous aura emmenés jusqu’à cette grandiose catastrophe; cela pourra leur mettre du baume au coeur ou, au pire, les décourager de toute forme d’engagement dans un combat qui, si on l’observe avec lucidité, apparaît de plus en plus comme par trop inégal. L’on est bien obligé, n’est-ce pas, de constater que cette sinistre perspective est loin d’affoler nos responsables, politiques et autres, pas plus qu’elle n’empêche les braves citoyens ordinaires de nos contrées de continuer benoîtement à vaquer à leurs petites occupations. Ailleurs, on l’a vu  et certains d’entre-nous en ont étés éblouis, des foules immenses se sont rassemblées, en Espagne, au Mexique et dans d’autres pays et on assistera peut-être encore et de plus en plus à de pareilles formidables démonstrations où se mêlent la colère, l’indignation et le désespoir. Mais, à regarder tout cela autrement que sous le coup de belles et louables émotions, liées, bien évidemment, aux espoirs que nous continuons à mettre dans la raison humaine et dans les changements radicaux que nous prônons, il nous faut avoir le courage de bien voir que, très généralement, le vieux monde est loin encore de sa fin. Les  quelques dizaines de milliardaires imbéciles qui possèdent et se partagent la quasi-totalité de ce dont le monde regorge ne vont pas, comme par enchantement, être gagnés subitement par la grâce, se mettre à genoux en demandant pardon aux peuples spoliés et opprimés et se transformer en hérauts de la décroissance, de la justice et du partage des richesses qu’ils détiennent. Quant aux moyens pratiques qui sont en notre possession pour tenter de contrarier le plan mortifère universellement dominant, il faut bien constater qu’ils sont loin de faire le poids devant les armes de destruction massive que les propriétaires du monde détiennent et dans le maniement desquelles ils sont passés maîtres. La quasi totalité de ce qui est imprimé, écouté et regardé par des millions de gens est entre leurs mains et dans celles de leurs affidés, la propagande est partout en action; le  mensonge et la manipulation des esprits vont de pair avec l’endormissement général des consciences; de ce point de vue, tout va bien. Et nous, nous pensons, nous rêvons, nous écrivons, nous rencontrons des gens, nous essayons de faire passer ce «quelquechose» qui nous occupe et nous mobilise dans les marges d’un monde qui, pour l’essentiel, se fait sans nous, contre nous.

Au delà des causes et des raisons identifiables qui font l’horreur et l’absurdité de l’époque, on en arriverait à penser que des forces parfaitement incontrôlables et quasiment inhumaines, sont à l’oeuvre. Et que, de mille manières, elles concourent à cette spirale affolante qui emporte tout dans son inexprimable - et absolument incontrôlable - mouvement. Un peu comme ces mouvements des atomes, dont parlait déjà Épicure, qui «pleuvent» sur le monde et dans l’infini des Univers, au hasard et sans but, et qui forment la matière, et puis, la formidable et si éphémère aventure de la vie.

Et de la mort.

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